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Grand Prix Thyde Monnier
Anima (Leméac/Actes Sud)

L’auteur metteur en scène comédien Wajdi Mouawad vit son enfance au Liban, son adolescence au Québec et ses années d’adulte en France. Directeur artistique du théâtre de Quat’Sous à Montréal puis du Théâtre français du Centre National des Arts à Ottawa, il signe, avec ses compagnies Abé Carré Cé Carré au Québec et Au Carré de l’Hypoténuse en France, les mises en scène de ses propres textes, dont Seuls, Littoral, Incendies, Forêts, Ciels présentés au festival d’Avignon et se consacre aujourd’hui à porter au plateau les sept tragédies de Sophocle. Après Visage retrouvé en 2002, Anima est son second roman.

Un Libanais qui a refait sa vie au Canada découvre un jour sa femme victime d'un assassinat particulièrement atroce. La police ne semble pas pressée d'arrêter le meurtrier, qui se réfugie dans une réserve indienne. Alors, pour comprendre, pour combattre l'absurde, mais impérieuse idée qu'il est peut-être le meurtrier, Wahhch Debch suit lui-même la piste de l'assassin, pour le voir en face. Mais au fur et à mesure de ce parcours, il sent une autre mémoire se réveiller en lui : celle de son enfance dans les villages martyrs de Sabra et Chatila, où il a été enterré vivant par les milices chrétiennes. Et une autre vérité, une autre histoire se révèle peu à peu à lui.
          On retrouve dans ce roman les thèmes familiers à Wajdi Mouawad : la mémoire, l'exil, la violence, la quête du père, l'impossible oubli... Mais la forme adoptée leur donne une autre dimension. Chaque chapitre, en effet, d'une ligne à plusieurs pages, est raconté par un animal qui assiste à la scène, désigné par son nom scientifique latin en titre, mais immédiatement reconnaissable à un détail significatif dès les remières lignes ("retenu par le cuir de ma laisse", "je me suis repliée au centre de ma toile"...). Cela donne par moments des effets de parallélisme ou de décalage stupéfiants. Décalage ironique, lorsque le canari décrit les scènes les plus atroces en ponctuant gaiement "Je chante". Parallélisme terrifiant, lorsque le fugitif traverse la frntière dans un fourgon de chevaux destinés à l'abattoir. Dans les premières parties, l'animal semble surtout obsédé pr son monde, la découverte de son espace, la quête obsessionnelle de nourriture. Cela donne des passages plein d'humour où le poisson explore son aquarium, la fourmi les vêtements de l'homme. Des morceaux de bravoure, comme le repas du boa décrit tour à tour par le serpent et par le lapin, ou l'enterrement de la victime décrit par le corbeau étourdi par l'odeur du cadavre. Les effets sont efficaces, par exemple pour marquer la rapidité de la fuite en trois chapitres de quelques lignes : un écrit par le rat d'égout, le deuxième par une abeille, le troisième par un oiseau, la scène prenant en dix lignes une hauteur vertigineuse.
          Bien sûr, il faut inventer une langue à chaque animal sans pour autant nuire à l'unité du texte et à la compréhension immédiate du récit. Le travail du romancier est en ce sens surprenant. Les animaux disposent d'une riche palette de vocabulaire pour les métaphores ("le rhéostat des nuages", "l'ecchymose du soleil"), mais manquent cruellement de mots pour décrire le quotidien (derrière la "machine chromée" nous reconnaîtrons la pompe à bière, et le café dans le "liquide brûlant aux arômes âcres et  cramés"). Ils décèlent des nuances infimes de sentiments, mais manient mal les concepts, confondent l'intérieur et l'extérieur. Cela donne une langue originale, à forte teneur poétique, non dénuée d'humour lorsqu'elle nous invite à lire notre monde en filigrane du récit des animaux.
          Tout cela n'est que du style et n'amuserait qu'un moment s'il n'y avait, à la lumière de ces regards d'animaux, une vérité plus profonde explorée par des sens qui échappent aux hommes. La mouche goutte la terreur à la sueur de l'homme. Le chien voit ses émotions comme des halos colorés : "mon maître s'est mis à dégager du bleu", il se "vide de son rose". Des fresques poétiques naissent de ses yeux. "Nous, les chiens, percevons les émanations colorées que les corps des vivants produisent lorsqu'ils sont en proiie à une violente émotion. Souvent, les humains s'auréolent du vert de la peur ou du jaune du chagrin et quelquefois encore de teintes plus rares : le safran du bonheur ou le turquoise des extases."
          Peu à peu, des complicités inattendues naissent entre le fugitif et les animaux. Ici, il est défendu par la mouffette, parce qu'il est lui aussi rejeté par les hommes. Ailleurs, les chauves-souris dévorent ses cauchemars pour en faire un des leurs. C'est la blessure fondamentale de l'être que les animaux reconnaissent en lui, la blessure qui réveille l'animal tapi dans le cœur de l'homme. Ce que les Indiens appellent son totem, "la part invisible de son être magique", mais surtout, le cri de la douleur que l'on doit entendre au fond de soi, mais dans son écrin de silence pour pouvoir apercevoir "le visage de sa douleur". Alors l'homme cesse d'être un prédateur ; une complicité inconnue le lie à la grue ou au rat d'égout. "Les humains ne sont pas tous des pièges, ils ne sont pas tous des poisons, je veux dire par là qu'ils ne sont pas tous des humains, certains n'ont pas été atteints par la gangrène."
          Alors peut commencer l'histoire, la véritable, celle qui a été enterrée avec lui dans une fosse de Sabra et Chatila. De la "brèche de la mémoire" s'échappent peu à  peu des images, et les monstres succèdent aux animaux quotidiens. Au fait, que signifie son nom en arabe ? Wahhch Debch ne s'en est jamais soucié. Il a suffi d'une brèche, d'une blessure, qui en a réveillé d'autres, à l'infini, jusqu'à cette "déchirure à la trame de sa vie" que seul peut percevoir le plus monstrueux des chiens qui le croisent. "J'ai vu le ventre dévasté de Léonie et je me suis revu dans le ventre dévasté de la terre, et depuis ça ne cesse de s'ouvrir. Je m'ouvre, quelque chose s'écartèle, et plus ça avnce, plus ça me disloque, plus je me disloque."Sans doute un des plus beaux, des plus surprenants, des plus riches romans de cette rentrée. Les scènes les plus fortes, au vif de la douleur universelle que les animaux partagent avec l'homme traqué, nous font toucher dans de vastes envolées épiques les frontières ultimes de la vie, là où elle se confond avec les rythmes primorrdiaux de l'univers.

Jean Claude Bologne (novembre 2012)

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