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François Taillandier, écrivain, Président de la Société des Gens de Lettres

Dans une tribune récemment publiée par Le Monde, le romancier Amin Maalouf, prix Goncourt, se prononçait avec vigueur contre «la littérature francophone». «A l'origine, dit-il, tout cela partait d'une excellente idée (...) Le sens s'est perverti. Il s'est même carrément inversé. Francophones, en France, aurait dû signifier nous ; il a fini par signifier eux, les autres, les étrangers...»

Il y a quelques mois, dans ses Chroniques d'un temps loufoque parues chez Boréal, François Ricard déplorait lui aussi que le francophone apparût comme une espèce exotique, à situer quelque part entre le provincial et l'étranger. « Les Français, observait-il, ne se considèrent pas comme des francophones ; et pour eux, la francophonie, si elle comprend l'ensemble des pays où l'on parle français, exclut, curieusement, la France elle-même.»

Dernièrement enfin, Jacques Godbout exprimait dans L'Atelier du roman ce qui est plus qu'une lassitude, la conscience d'une promesse non tenue et d'un mot d'ordre vain : « le Parisien ne sait même pas qu'il est francophone. L'intellectuel français voit la France d'un côté, la francophonie de l'autre.»

Ces auteurs que nous estimons, et qui posent une question sur laquelle je serais étonné que nous ne revenions pas durant ces deux jours, auront pu noter, je l'espère, qu'en intitulant cette rencontre « l'écrivain dans l'espace francophone », nous avons à tout le moins voulu déplacer l'angle de vue et modifier la perspective, ce qui n'empêche d'ailleurs pas qu'un tel intitulé appelle quelques explications.
Après tout, l'espace francophone, ce n'est ni un pays, ni une fédération de pays. C'est un espace épars, dans lequel les lois, les coutumes, les usages sont divers, et la présence de la langue française elle-même le fruit d'une histoire complexe, et souvent rien moins qu'idyllique. Cette histoire porte en elle, nous le savons, des iniquités, des violences, des déchirements ; certains débats récents, certains faits d'actualité, ont montré que les blessures ne sont pas toutes refermées, et que de nouvelles tensions peuvent apparaître.

Alors, laissant à d'autres les intérêts géopolitiques et les soins de l'économie, qu'en faire aujourd'hui, nous autres auteurs, de cette idée francophone, pour autant qu'une complicité non exclusive, mais instinctive, nous relie les uns aux autres, sans que nous sachions forcément de quoi elle est faite, dans ce monde complexe où le bouleversement de l'information et des espaces donne un sens inédit à la vieille intuition de Rivarol : « Ma patrie, c'est la langue dans laquelle j'écris... »

Qu'en faire aujourd'hui ? Eh bien, peut-être, nous rappeler, d'abord, que si cette histoire violente dont je parlais a pu être dans une certaine mesure dépassée, transcendée, c'est en grande partie parce que depuis un demi-siècle ou davantage, les écrivains, poètes, romanciers, essayistes, ont su nouer entre eux le dialogue, le débat, fût-il vif, et les liens de l'admiration et de l'amitié. Représentants et dépositaires de la culture écrite, il nous incombe aujourd'hui de bien savoir que nos solidarités et nos échanges pourraient être à nouveau, demain, des forces au service de la liberté et de la concorde.

Prendre garde aussi, que l'existence d'un espace culturel francophone est partie intégrante de cette diversité, de cette multipolarité du monde, objet de tant de vœux ; il en est un élément ; Il en est également un exemple, si l'on ouvre l'éventail des identités culturelles, générationnelles, nationales, et d'abord esthétiques, qui se sont littérairement exprimées en français. Ce n'est pas un hasard si les pays francophones ont joué un rôle éminent dans l'élaboration, sous l'égide de l'Unesco, de la convention en faveur de la diversité culturelle. Il y a peut être aujourd'hui une nouvelle idée de la francophonie à construire, comme nous y incite Dominique Wolton dans un essai récemment paru.

Disons-le pour commencer : cela ne peut pas consister à installer la langue française et ceux qui l'écrivent dans une opposition à une autre langue. Si l'on s'alarme à juste titre de certains empiètements d'une langue anglaise qui d'ailleurs s'appauvrit à mesure qu'elle domine, il reste que la création, la pensée et le savoir ne sauraient se passer de l'échange, ni s'embusquer dans des forteresses adverses.
Pas davantage la francophonie ne saurait être un espace culturel se construisant au détriment d'autres langues et cultures, et je pense ici avant tout au Maghreb et à l'Afrique noire. Ce n'est pas le moindre, ni le moins fécond, de ses paradoxes, que d'être indissociable du jeu réciproque des traductions ! Si nous avons, auteurs de langue française, place dans la modernité, n'est-ce pas justement parce que beaucoup d'entre nous se situent désormais sur les points de frontière et de passage, dans les héritages doubles et les apparentements métissés ?

N'est-ce pas parce que nos confrères québécois vivent, dans des conditions uniques, en dialogue avec l'anglophonie nord-américaine ? N'est-ce pas parce que Mabanckou et Dongala enseignent aux Etats-Unis, parce que Fouad Laroui vit en Hollande ? N'est-ce pas parce qu'en filigrane des romans de Lopès et de Kourouma, nous avons l'impression d'entendre le bruissement mystérieux pour nous des langues de l'Afrique ? Ne sont-ils pas pour ces raisons non pas des fournisseurs en lieux communs exotiques, mais les emblèmes d'une modernité dans laquelle la diversité des cultures et des langues, par le satellite, par l'internet, et tout simplement dans nos villes, nous est de plus en plus largement donnée ? N'est-ce pas ce que veut nous dire Assia Djebar, lorsque dans un roman au titre provocateur, La Disparition de la langue française, elle campe Nadjia, la traductrice d'Ungaretti, lui-même né en Egypte, ou évoque la rencontre à Padoue de Nicolas Copernic et d'Erasme de Rotterdam ? Réciproquement la discrimination soulignée par Maalouf ou Godbout, les auteurs dits « Parisiens » n'en seraient-il pas eux aussi victimes ? L'espace francophone, pour eux aussi, peut constituer la chance d'un désenclavement et d'une mondialisation sans complexe. Il peut constituer un lieu où les identités culturelles ne seraient ni des héritages frappés d'abandon et d'alignement, ni des objets fétichisés de crispation et de repli, repli qui, soit dit en passant, pourrait demain guetter la France bien autant que d'autres pays que l'on montre plus souvent du doigt.

Pour autant, ne cédons pas aux facilités de l'idylle et d'un optimisme qui ne coûte rien... Cet espace francophone des auteurs, s'il existe, est obéré par des disparités qui en font aussi un observatoire ou un précipité des problèmes les plus préoccupants de la culture écrite dans le monde actuel. Le droit d'auteur, les droits des auteurs et leur statut social y sont régis par des conditions juridiques, politiques, économiques dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles sont inégales. Et je ne crois pas enfreindre un tabou en soulignant que l'accès à l'édition, à la diffusion, aux grands médias, à la reconnaissance professionnelle, demeure lourdement marqué par une centralisation française et même parisienne. Le prix des livres en rend l'accès des plus problématiques aux lecteurs des pays les moins développés, où le réseau des librairies et des bibliothèques demeure lui aussi bien en deçà et des besoins existants, et des développements possibles.

Cependant, l'industrie mondiale non plus de la culture mais du divertissement, répand d'autant plus aisément ses standards appauvris et massifiés qu'elle ne trouve pas, en face d'elle, de structures solides, répondant aux vrais impératifs de la culture et de l'éducation.

Est-il normal, dans un monde où tant de moyens peuvent être mis au service d'impérialismes avoués ou d'un mercantilisme sans âme, que ceux qui ont pris le pari de dire l'humain soient traités en parents pauvres ? Est-il normal que demeure si inégal l'accès aux trésors du savoir, de la pensée, de l'imaginaire, que ce soit sous la forme du livre ou avec l'apport singulier et précieux des nouvelles technologies ?

Soyons utopiques, ne l'acceptons pas ! Des initiatives sont prises, faisons-les connaître. Des solutions économiques ou techniques sont envisageables, demandons qu'elles soient mises en œuvre. A sa mesure, dans son indépendance, notre Société des Gens de Lettres entend non pas exercer je ne sais quel magistère, idée qui pour nous appartient clairement à des temps révolus, mais constituer, pour les auteurs d'abord, et autour d'eux pour les autres professions du livre, un lieu où puissent se poursuivre des réflexions communes, et se dire des exigences partagées.

A cet égard, il me faut souligner que ces deux journées n'auraient pu être imaginées sans le concours de nombreuses personnes, dont certaines interviendront d'ailleurs dans ces débats, et qui nous ont fait profiter de leurs expériences, de leurs interrogations, de leurs suggestions. Le président Alain Absire et Jean Claude Bologne, secrétaire général, de bout en bout complices de nos travaux, se joignent donc à moi pour remercier chaleureusement nos confrères Tahar Bekri, Anouar Benmalek, Lise Gauvin, Henri Lopès, Alain Mabanckou, Anna Moï, Boniface Mongo Mboussa, Zahia Rahmani, Arnold Sénou, Tassadit Yacine. Merci également à Xavier North et à Patrick Maillard, du ministère de la Culture, à Yves Mabin et Thomas Wauquier du MAE, à Jean-Marie Borzeix, à nos amis de l'AILF et de l'Alliance des Editeurs Indépendants ; leur attention et leurs avis nous ont été précieux. Le Conseil Régional d'Ile-de-France, qui contribuera à l'édition des actes de cette rencontre, doit également trouver ici l'expression de notre gratitude.

Enfin, nous avons rencontré auprès des animateurs du festival francophone en France un accueil chaleureux et un soutien actif, puisque c'est grâce à eux que nous aurons le plaisir de rencontrer des confrères parfois venus de fort loin. Tous nos remerciements donc à Mme Monique Veaute, commissaire général, et au responsable de la partie éducation recherche et littérature, notre confrère Daniel Maximin, à qui je vais à présent céder la parole.

 

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