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Table ronde modérée par Jean Sarzana, délégué conseil de la SGDL
avec : Alain Absire (président de la SGDL), Roger Chartier (historien, directeur d'études à l'EHESS, Porfesseur au Collège de France), François Gèze (président directeur général des éditions La Découverte), Jean Lissarague (directeur gérant du CFC).

Jean Sarzana
Un sujet a beaucoup occupé les esprits dans l'histoire récente de l'édition mais n'a presque pas été évoqué aujourd'hui : la concentration dans l'édition. Elle constitue pourtant une donnée de base incontournable et il est impossible de porter un jugement sur le secteur de l'édition sans considérer cette réalité. on peut également constater un déplacement progressif du centre de gravité de l'édition de l'amont vers l'aval, de l'édition vers la distribution. Par ailleurs on peut se douter des questions auxquelles sont confrontés les grands distributeurs : ils doivent faire face à des situations pouvant nécessiter des investissements tout à fait considérables en termes physiques, et dans le même temps prendre en compte les phénomènes de dématérialisation du livre, qui sont pour eux aussi mystérieux que pour nous tous. Mais ils n'ont pas le droit de se tromper dans leurs anticipations.

L'édition est souvent considérée comme un tout et rapportée par pente naturelle, par admiration ou par tendresse, à la littérature. L'édition est pourtant étonnamment diverse. La littérature pèse un peu moins de 18 % de l'édition française en chiffre d'affaires et un peu moins de 23 % en nombre d'exemplaires. Ainsi, près de 80 % des livres n'appartiennent pas au genre littéraire et entretiennent parfois avec l'économie du livre des rapports très différents de ceux de la littérature. Il suffit de lire Livres Hebdo pour se rendre compte de la reconnaissance très récente, en tant que tels, des secteurs de la jeunesse et de la bande dessinée. Pour répondre à une question posée par Patrick Altman, il se vend chaque année en France quatre cent cinquante millions de livres.

L'Etat joue un rôle tout à fait fondamental dans notre univers. En France, le Prince aime et protége le livre. La loi sur le préfixe et la TVA à 5,5 % ne sont pas des accidents de l'Histoire mais la marque d'une implication forte de la puissance publique dans l'« écosystème » évoqué ce matin par Jean-Marie Ozanne. Nous avons échappé de peu au supplice du PAL : le Paysage Administratif du Livre. Un rapport a en effet récemment proposé des modifications considérables dans l'équilibre entre la Direction du livre et le CNL. J'ai cru comprendre qu'il n'en était plus question mais les équilibres auxquels nous sommes accoutumés sont fragiles et nous ne sommes jamais à l'abri d'une balle perdue.

J'ajouterai un dernier mot sur Bruxelles. On peut regretter d'ailleurs qu'aucun représentant de la Commission n'ait pu se joindre à nous car il est toujours très enrichissant de connaître le regard porté par Bruxelles sur le livre. Nous avons malheureusement fait l'expérience de deux constantes bruxelloises : l'ignorance du fait que le rapport au livre diffère sensiblement d'un pays à l'autre, la tendance globale à considérer l'harmonisation comme la seule ligne d'horizon. Venons-en maintenant à notre table ronde.

Roger Chartier
Je voudrais d'abord vous prier de m'excuser de n'avoir pas pu assister aux débats d'hier et de ce matin. J'ai pensé qu'il fallait en premier lieu réfléchir aux chaînons qui composent la chaîne du livre et repérer leurs transformations présentes, ce qui permettra de circonscrire l'espace possible des politiques publiques.

Mon premier constat, sous une forme un peu provocante, est le suivant : si l'on admet que le premier chaînon est l'auteur, il convient de rappeler que les auteurs n'écrivent pas les livres ; ils n'écrivent pas même les leurs. Un livre, comme le rappelait Kant en réponse à la question « qu'est-ce qu'un livre ? » qu'il pose dans La Métaphysique des moeurs, est un « opus mechanicum », c'est-à-dire un objet matériel dont la matérialité est la conséquence de multiples décisions, compétences et interventions, parmi lesquelles celles de l'auteur sont variables selon les temps et les lieux, mais sont cependant toujours loin d'être les seules. Dans les maisons d'édition et dans les ateliers d'imprimerie se produit non seulement le livre, comme objet ou marchandise, mais aussi le texte lui-même, qui n'est pas et ne peut pas être le texte tel qu'il a été rêvé, dicté ou rédigé par l'auteur.

Le mot français « édition » est ambigu mais ce lieu commun reste pertinent à relever quand il s'agit, par exemple, d'édition électronique. D'un côté l'édition renvoie au copy-editing, c'est-à-dire à la transformation d'un texte d'auteur en un texte éditable et édité, ce qui suppose de nombreuses médiations, parfois irritantes pour les auteurs, mais qui donnent au texte la forme dans laquelle le lecteur y aura accès. D'autre part, l'édition est aussi publishing, c'est-à-dire une activité économique qui renvoie à la constitution d'un catalogue, à des choix d'édition, à des investissements financiers, etc. La tension entre editing et publishing définit bien, je crois, l'ambivalence du terme « édition » en français.

Il convient également de marquer l'écart qui s'est creusé entre la librairie et la diffusion du livre. Cet écart est considérable : une étude de François Rouet, de 2000, chiffrait à trois cents les librairies traditionnelles disposant de plus de trente mille volumes. Celles-ci ne sont donc que des éléments infimes d'un univers très vaste, constitué par les lieux et les non-lieux où l'on vend désormais les livres : vente en ligne, clubs des livres, mégastores multimédias, grandes surfaces, maisons de la presse, etc. Aux trois cents librairies traditionnelles s'opposent les vingt mille autres points de vente du commerce du livre. Peut-on parler d'un « livre électronique » ? Le problème est délicat car, d'un côté, il n'existe aucune raison de penser que l'objet que nous connaissons, avec ses pages imprimées et reliées, est la seule forme possible du livre. Le livre imprimé est un codex, mais avant Gutenberg, et même après circulaient de multiples codex manuscrits. Et les livres des Anciens, Grecs ou Romains, le livre des Chinois ont évidemment des formes différentes ; pour autant, personne ne dénierait la qualification de livre à ces objets qui rassemblent des textes à l'intérieur d'une matérialité, perceptible et maniable par un lecteur. En ce sens là, le concept de livre électronique pourrait être une autre modalité des textes, une autre « version » du livre, selon le mot employé tout à l'heure, dans cette autre matérialité qu'est la surface illuminée de l'écran. Le concept même de livre électronique peut donc être entendu dans cette perspective qui met l'accent sur la multiplicité des formes du livre.

Mais, en même temps, il existe une radicale différence qui n'est sans doute pas suffisamment perçue dans la réflexion menée en termes de « version » électronique du texte. Pour la première fois, le rapport entre un ordre des discours et un ordre des objets est profondément transformé. L'ordre des discours dans quelque culture du livre que ce soit, du rouleau antique au codex imprimé, est fondé sur des séries de distinctions entre des genres de discours, qui correspondent à des distinctions entre des types d'objet - le livre, la revue, le journal, la lettre, etc. - et qui correspondent aussi à des types, sinon de lecture, du moins d'usage des textes. S'établit alors, dans l'immédiateté des perceptions et des gestes, un ordre des discours qui est organisé à partir de cette discontinuité entre les objets qui portent de l'écrit. À partir de là, le livre devient identifiable comme un objet écrit différent de beaucoup d'autres. Il est immédiatement perçu dans une identité spécifique qui lui fait accueillir certaines classes de discours, différents de ceux accueillis par une correspondance manuscrite ou une archive administrative. Avec la textualité numérique, il s'agit d'une radicale rupture : pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, sont accessibles dans une même matérialité tous les textes autrefois distribués entre de multiples objets. Ce constat a de nombreuses conséquences sur la définition du livre, sur les pratiques de lecture et sur les continuités entre la lecture et l'écriture. Il ne faut donc pas sous-estimer cette radicale différence qui se lit dans l'articulation entre ordre des discours et ordre des matérialités et des objets.

Quand on pense aux mutations du présent qui ont des effets sur chacun des chaînons de la chaîne du livre ou sur leurs relations réciproques, on pose la question des effets de l'entrée dans le monde digital de chacun de ces maillons. Les effets sur la création, la composition et la position des auteurs appellent deux remarques : cette nouvelle modalité d'inscription des textes permet une sorte de rature infinie et transforme radicalement la relation entre l'inscription et l'effacement. Cette remarque vaut aussi pour tous les savoirs qui se fondaient, comme la génétique textuelle, sur l'analyse des traces permanentes et successives du processus de création. C'est un premier élément de la transformation même des conditions de la composition et de l'archivage du processus de création. Le second élément, évoqué tout à l'heure comme marginal, est le desktop publishing, c'est-à-dire le fait qu'un auteur devienne son propre éditeur, raccourcissant ainsi la chaîne en rapprochant trois fonctions jusqu'alors disjointes : écrire, publier et diffuser. Cela correspond à un rêve ancien des auteurs qui voulaient se rendre maîtres de la forme, tel Pétrarque voulant être « copiste de lui-même », pour s'assurer que son texte ne serait pas corrompu. C'est également le cas, à l'âge de l'imprimé, de tous les auteurs qui, au plus près du travail dans l'atelier typographique, essayent de produire des effets esthétiques à partir de la mise en imprimé de leurs textes ou de contrôler les formes matérielles d'inscription du texte sur les pages qui impriment leurs oeuvres. Au-delà de ce désir ancien, on assiste à la perte des compétences spécifiques de l'editing et à la perte d'une socialisation du texte qui s'opérait à travers ce processus dont les acteurs sont nombreux et souvent anonymes qui fait que l'oeuvre d'un auteur est portée à la connaissance d'un lecteur. Ce processus de production collective socialise l'oeuvre avant même qu'elle ne soit mise en circulation sur le marché.

Concernant le processus éditorial, je me souviens d'une réflexion de François Gèze lors d'une table ronde un peu identique à celle-ci à Bruxelles qui démontrait qu'il était absurde d'opposer ce qui relèverait strictement du processus d'impression - l'imprimerie ou l'édition imprimée - avec le monde électronique car la plus grande partie, sinon la totalité, des livres imprimés le sont à partir de fichiers électroniques. Toutes les activités de l'édition traditionnelle sont déjà pénétrées par le monde du numérique.

Sur la propriété intellectuelle, il est juste de dire que tous les débats législatifs et tous les dispositifs légaux se sont focalisés sur le téléchargement de la musique ou des films. Pourquoi parle-t-on de propriété intellectuelle ? Pourquoi le mot copyright apparaît-il en 1704 dans les registres de la corporation des libraires de Londres et que signifie-t-il ? Il suppose que l'identité d'une oeuvre, quelle que soit sa forme, son édition, son nombre d'exemplaires ou sa diffusion, est suffisamment stable pour être reconnaissable et perpétuée. C'est là le paradoxe fondateur dans lequel s'insèrent nombre de nos discussions : la dématérialisation du texte a rendu possible qu'il soit considéré comme un bien matériel au même titre qu'un immeuble. Cela explique la création de la catégorie paradoxale de « chose immatérielle » pour désigner le texte. Cette identité perpétuée, toujours reconnaissable, suppose qu'existent des critères qui la stabilisent et le rendent connaissable Ces critères sont variables historiquement. Dans les débats du dix-huitième siècle, le critère peut être selon l'avocat des libraires londoniens Blackstone le langage et les sentiments spécifiques qui habitent l'oeuvre ou avec Diderot la singularité du sentiment ou avec Fichte la manière unique que chaque écrivain a d'assembler des idées ou encore au dixneuvième siècle l'originalité d'une intrigue, d'une histoire. Les critères sont variables, mais un fait est permanent : cette identité perpétuée, justifiable et justiciable de la propriété, doit pouvoir être reconnue, ce qui suppose une stabilité et une fixité sémantique de l'oeuvre rendant perceptible sa singularité et l'assignant à un auteur, propriétaire en position de transmettre sa propriété à qui l'acquiert. Or, dans le monde électronique, cette possibilité disparaît : le texte est malléable, mobile, ouvert. Il devient dès lors impossible d'obtenir la reconnaissance de cette identité minimale qui fonde le droit de propriété intellectuelle.

L'édition électronique ne peut donc pas accepter ou utiliser cette malléabilité. L'exemple de l'exercice scolaire et de la description entre deux lignes d'un texte était très théorique dans la mesure où toute édition électronique d'un texte doit nécessairement revenir à des critères de fixation, qui sont à la fois des conditions pour que le livre soit une marchandise vendable - « le livre, cette marchandise » écrivait Lucien Febvre - et pour que la propriété intellectuelle de l'auteur soit reconnue. On voit alors la tension fondamentale existant dans le monde numérique. Un des membres de la précédente table ronde signalait avec force qu'Internet n'était pas le livre numérique. D'un côté, se trouve la malléabilité, qui peut elle aussi correspondre à un rêve d'écriture : dans sa leçon inaugurale au Collège de France, L'ordre du discours, Foucault imagine ou désire une parole venant s'inscrire dans des paroles déjà là, un ordre où n'existe aucune propriété sur le discours et où se développe un flux continu de paroles non assignables. D'un autre côté, si pour des raisons à la fois esthétiques, intellectuelles et économiques, l'on suppose, comme moi, qu'il est nécessaire de perpétuer les critères qui rendent possible la propriété intellectuelle, la conséquence est que la publication électronique est aux antipodes de la communication électronique dans la mesure où elle fixe, stabilise et rend reconnaissable ce noyau d'identité propre qui est la condition même de la propriété.

Un autre défi est celui lancé sur la diffusion et la librairie. J'ai eu l'occasion de participer à un colloque de l'association internationale des libraires tenu dans le cadre de la Foire du livre de Guadalajara en
2006, qui m'a permis de prendre connaissance de certaines données : la progression, même si elle reste minoritaire, de la vente en ligne, estimée aux Etats-Unis à 10 % des ventes totales, contre 5 % en France, mais toujours avec des avancées régulières, ce qui fait qu'Amazon est désormais le troisième libraire américain ; les nouvelles perspectives ouvertes avec la constitution de sites électroniques dans lesquels le commerce de librairie s'accompagne d'informations, de bibliographies, d'indications sur des activités propres... La librairie pourrait devenir également une imprimerie. Si l'on pense à une édition en ligne à partir des fichiers des éditeurs, la librairie peut alors devenir un lieu où se prend en charge la transformation de ce fichier électronique en un objet matériel ayant la forme du livre. De nombreux éditeurs réfléchissent à ce support probable, qui concerne déjà un certain nombre de journaux à l'étranger. J'ai été surpris à Buenos Aires ou à Chicago par le fait qu'ont presque disparu les versions imprimées des journaux français pour voir apparaître dans les mêmes formats pour toute la presse mondiale, des journaux qui sont à l'identique de l'édition originale mais imprimés à partir d'un accès du diffuseur aux fichiers informatiques du journal. Il s'agit non pas du journal dans sa version électronique, mais d'une édition électronique du journal dans la forme qu'il rencontre dans les exemplaires imprimés à partir des mêmes fichers. Un chantier s'ouvre donc sur ce nouveau mode de diffusion imprimée où la médiation électronique n'est pas seulement celle du fichier de l'édition mais également celle du processus de l'impression.

Concernant la concentration, je n'entrerais pas dans l'exposé de détails statistiques, qui peuvent très facilement se trouver dans la nouvelle édition du livre dirigé par Jean-Yves Mollier Où va le livre ? qui montre bien les processus de concentration. La concentration de l'édition après le séisme de 2002 prend de nouvelles formes avec la prédominance de l'un des deux groupes dont la première édition avait montré la domination. D'autre part, l'arrivée dans le capital des éditeurs de nombreux capitaux internationaux, du type fonds de pension américain, a modifié les stratégies, devenues plus financières qu'économiques. Une question décisive pour la chaîne de l'édition a résulté de cela : l'assiette de rentabilité. Pense-t-on la rentabilité de l'édition à l'échelle de la maison d'édition, de la collection ou du titre ? Les conséquences pour le catalogue sont considérables si l'on fait porter l'exigence de rentabilité sur l'un ou l'autre de ces termes.

La concentration de la diffusion peut être également quantifiable. Deux ou trois groupes dominent largement ce domaine en France. La visibilité et l'accessibilité des titres et des genres les moins publics sont directement en jeu. Dans les rayonnages ou sur les tables des librairies (sauf les plus fidèles à la définition traditionnelle du métier), on assiste à une sorte de marginalisation de ce qui n'appartient pas à un répertoire relativement serré de livres qui se vendent. La domination de l'histoire contemporaine, par exemple, a marginalisé et refoulé des librairies les titres plus spécialisés ou voués à d'autres périodes.

La concentration des librairies est visible : l'American BooksellerAssociation comptait 5000 adhérents en 1991, 4000 en 1998, 2600 en 2003 et 1900 en 2006. La presse est souvent le lieu de lamentations sur la disparition de librairies symboliques comme celle des PUF récemment. La même question de visibilité de certaines productions se posent avec le même enjeu de maintien de la librairie comme lieu d'apprentissage de sociabilité, de plaisir partagé dans le tissu urbain.

Le troisième élément à mettre en cause renvoie aux effets des transformations des pratiques de lecture sur la chaîne du livre. Rien n'a profondément démenti les principaux constats qui avaient été établis à partir à la fois des travaux sociologiques et des annuaires statistiques du Ministère de la Culture : recul du pourcentage de la population des forts lecteurs, rareté de la constitution de bibliothèques personnelles par les étudiants en cours d'étude, dévalorisation de la position de lecteur par les adolescents. Jean-Yves Mollier, s'appuyant sur une étude du CREDOC de janvier 2006, essaie pourtant dans la préface à la nouvelle édition du livre qu'il a dirigé, de pointer des phénomènes qui nuancent ou contrebalancent ces diagnostics mais qui tiennent essentiellement au progrès de la fréquentation des bibliothèques municipales, universitaires, médiathèques et qui entraînent un progrès du rapport au livre. Cela nuance l'idée d'un déclin de la lecture et d'un point de vue éditorial peut être pensé, comme au dix-huitième siècle avec les sociétés de lecture, les cabinets littéraires, les books clubs ou les Lesegesellschaften comme l'ouverture d'un nouveau marché.

Ces diagnostics soulignent également la résistance des habitudes de lecture, ce qui peut conforter les historiens culturels dans leur position en mettant en évidence que les habitudes culturelles n'évoluent
pas au même rythme que les innovations technologiques. Les habitudes de lecture peuvent assurer la bonne santé d'un certain nombre de secteurs particuliers dans l'édition - livres pour enfants, livres de poche, etc. - et peuvent plus largement assurer la persistance du livre imprimé en forme codex pour tous les genres (romans, essais, livres de savoir) où la lecture se caractérise par un trait essentiel : elle peut ou doit être discontinue, fragmentée mais cette discontinuité est toujours rapportée, consciemment ou inconsciemment, à la totalité de l'oeuvre ou du corpus dont le passage lu est extrait. La forme matérielle du livre impose cette perception de la totalité. Ceci est profondément modifié dans la textualité électronique. Le fragment n'est jamais articulé de manière immédiate et transparente à la totalité de laquelle il est extrait. C'est la raison pour laquelle s'esquisse avec hésitation un conflit ou un partage entre l'immédiate et forte relation entre la forme numérique où le fragment numérique ne peut être rapporté à une totalité et les dictionnaires, encyclopédies ou tous les genres textuels qui supposent cette fragmentation - et, inversement, un maintien très puissant de l'attachement et des habitudes de lecture du codex où la possibilité constante de ce rapport entre la partie et le tout est maintenu.

Je suis toujours un peu inquiet d'entendre les bibliothécaires faire le constat selon lequel les versions différentes d'un texte sont équivalentes et d'en tirer comme conséquence la possibilité d'une substitution de l'ancienne version par la nouvelle. Si un texte migre d'une forme encombrante - celle des journaux dans les magasins ou des livres qui occupent les sous-sols - à une forme microfilmée ou numérique, on en tire trop souvent la conclusion de la relégation, voire de la destruction ou du moins de l'extrême difficulté de consultation des supports anciens, comme s'il y avait là une parfaite équivalence. Certes le texte reste le texte mais lire un livre n'est pas lire un texte mais le lire dans une forme spécifique ou une série de formes spécifiques qui contribuent à la signification ! Cette erreur théorique considérable du postulat d'une identité entre les différents supports peut avoir des conséquences dramatiques qu'un romancier américain, Nicholson Baker, a signalées à propos des programmes de microfilmage de la British Library, qui avaient entraîné la vente de collections entières de journaux. Les incunables ne sont évidemment pas menacés mais les objets imprimés plus vulnérables, sans qualité, le sont. Il ne s'agit évidemment pas de prendre position contre les politiques de numérisation mais d'affirmer leur indispensable corollaire, à savoir qu'elles doivent en même temps être l'occasion d'un renforcement de la vocation patrimoniale des bibliothèques : conserver les formes de la culture écrite dans toutes leurs variations.

L'articulation entre trois formes majeures d'inscription - manuscrite, imprimée et numérique - de l'écrit est au coeur de nos doutes et de nos intérêts actuels. Il nous faut réfléchir à cette articulation à tous les niveaux de la chaîne du livre et voir comment, pour un meilleur accès démocratique à la culture, peuvent être modifiées nos pratiques et nos institutions. Quelles sont les politiques publiques nécessaires à une articulation la plus harmonieuse possible afin que soit toujours préservée la possible communication de l'écrit à tous les citoyens d'une société ? C'est ce que cette table ronde va nous permettre d'examiner.

Jean Sarzana
Merci Roger Chartier pour cette mise en perspective tout à fait passionnante. Vous avez soulevé le problème de l'assiette de rentabilité d'un grand groupe et de l'échelle à laquelle elle se situe : la maison, la collection ou le titre. Je me tourne naturellement vers François Gèze pour connaître son point de vue.

François Gèze
La question de l'assiette de rentabilité se pose avec la modification de la chaîne de valeurs liée au passage à la forme numérique sans qu'il y ait d'ailleurs beaucoup de réponses. Face aux nouvelles perspectives de publications numériques, blogs, e-books et bibliothèques numériques, la position de nos métiers va à mon sens se renforcer. Je ne partage pas l'illusion d'une publication directe de l'auteur au lecteur. Se passer de médiation est certes possible, comme sur le web actuel, mais non sans défauts : parmi ceux-là figure l'absence de sélection et de qualification des écrits. Le métier d'auteur ne va pas changer fondamentalement : il reste écrivain et établit le texte ; il va certes falloir qu'il apprivoise de nouveaux outils de communication mais le coeur de son métier n'est pas menacé. L'éditeur sélectionne des textes et les établit avec les auteurs et ces missions ne changent pas non plus, quels que soient les supports choisis, et deviennent même encore plus fondamentales à l'heure où chacun peut publier n'importe quel texte. Le libraire se sent souvent le plus en danger mais il a tort : la barrière d'entrée à la publication électronique ayant déjà baissé, l'offre va croître fortement et, sur notre bassin linguistique où environ six cent mille ouvrages sont disponibles en permanence, plusieurs millions sont imaginables. L'édition sera très facile et la réédition de textes numérisés deviendra possible dans des conditions économiques convenables. Cet afflux de publications nécessitera un accompagnement, une sélection et un conseil qui sont au coeur du métier de libraire. S'approprier ces nouvelles techniques est un défi majeur lancé aux libraires. Les missions centrales du bibliothécaire, la conservation et la communication, seront également renforcées. L'enjeu de la conservation prend avec le numérique une ampleur considérable pour garantir à long terme la pérennité des formes numériques ; en matière de communication, l'exemple d'Europeana montre que de nouvelles formes apparaissent qui ne changent pas fondamentalement le métier de bibliothécaire. La grande préoccupation des bibliothécaires est plus que jamais l'établissement d'une politique documentaire, nécessaire pour concevoir des bibliothèques numériques thématiques cohérentes.

Rien ne change et tout change à la fois. Le changement se fait à deux niveaux : dans l'exercice quotidien de nos fonctions et dans la relation entre les différents maillons de la chaîne du livre. Jusqu'à présent, dans la chaîne traditionnelle du papier, cette relation est verticale avec de haut en bas l'auteur, l'éditeur, le distributeur, le libraire et le bibliothécaire. Avec le numérique, nos cinq métiers vont multiplier les interconnexions réciproques et travailler plus en réseau. Il existait peu de relations entre les éditeurs et les bibliothécaires avant l'affaire du prêt payant. Aujourd'hui éditeurs et bibliothécaires réfléchissent ensemble à ce que seront les bibliothèques numériques de demain.

La situation se complique encore avec l'arrivée d'outsiders, liés au développement de nouvelles formes numériques : Google, Amazon, etc. Amazon est un des plus grands libraires mondiaux mais n'assure pas de conseil en ligne efficace. Les conseils d'Amazon sont donnés par des robots, qui précisent par exemple qu'une personne ayant acheté tel livre en a acheté tel autre. Ces indicateurs robotisés ont un intérêt extrêmement limité et peuvent éventuellement aider à améliorer les ventes de tel ou tel best-seller. La majorité des livres disponibles se vendent en faible quantité à des publics éparpillés et spécialisés ayant besoin de conseils éclairés. Dans ce domaine, des moyens existent donc pour se défendre contre les outsiders. Mais la lutte est loin d'être gagnée car, pour l'instant, l'appropriation des nouveaux outils informatiques par les acteurs de la chaîne traditionnelle du livre laisse à désirer. Il ne faut pas oublier parmi les nouveaux acteurs les producteurs de livre électronique, de tablettes de lecture. Le modèle d'e-reader de Sony est un modèle propriétaire : cela signifie que Sony acquiert les droits de distribution des ouvrages d'un éditeur et ceux-là ne seront lisibles que sur leur tablette. Ce système ne nous convient pas car nous souhaitons des formats qui puissent être supportés par n'importe quelle machine. Si ce modèle, qui est déjà apparu en Norvège et aux Etats-Unis, devait se développer, un acteur totalement étranger à notre chaîne du livre s'y immiscerait pour la contrôler.

Tels sont les défis auxquels nous sommes confrontés : renforcer notre coeur de métier, apprendre de nouveaux métiers pour s'adapter aux nouvelles formes de diffusion et, pour ce faire, améliorer et développer les formes de collaborations interprofessionnelles, qui existent aujourd'hui mais restent largement insuffisantes. Sur la question du droit d'auteur, les réflexions que les auteurs ont engagées sont absolument centrales et les éditeurs ne sont pas encore au point. Roger Chartier a évoqué le livre clos, qui permet non seulement que lui soit assignée une propriété intellectuelle mais fixe, mais aussi, plus fondamentalement, l'état de la pensée et de la création d'un auteur à un moment précis. Maintenir le livre clos est donc nécessaire mais, en même temps, se fermer à une forme d'écriture fluide ou évolutive serait absurde. En sciences sociales, nous commençons enfin à réfléchir à une co-publication : l'essai tiré d'une thèse peut ainsi être facilement accessible sous forme papier et un certain nombre d'annexes pourraient l'être sous forme numérique. Une réflexion plus large que ces expérimentations est nécessaire sur les méthodes de travail.

Un autre débat important est celui de l'articulation entre le droit d'auteur et les Creative Commons. Ces licences qui ont permis d'introduire et de formaliser des droits pour les publications en ligne doivent s'articuler avec la propriété intellectuelle traditionnelle. Les éditeurs doivent être capables de penser qu'une publication est aussi possible dans le cadre des Creative Commons avec des modes de publication différents. Il faut alors des lieux pour que ce genre de réflexion puisse être menée.

Les chantiers interprofessionnels les plus importants concernent le coeur de nos activités : la diffusion et la distribution du livre. Le transport du livre, réformé à la fin des années 1980 est un bon exemple de coopération interprofessionnelle puisqu'il est géré par une association regroupant les éditeurs-distributeurs et les libraires. Il fallait avant la réforme attendre trois semaines pour qu'un livre venant de Lyon ou Marseille atteigne Paris, délai ramené à quelques jours. Un effort qui doit se poursuivre : les chaînes de distribution sont lourdes et doivent être aussi automatisées que possible pour améliorer l'efficacité des outils de distribution et réduire le nombre de ventes qui ne sont pas conclues à cause de dysfonctionnements à ce niveau.

Concernant le numérique la problématique interprofessionnelle actuelle doit être analogue. Prenons l'exemple des bases de données sur les livres. Tous les éditeurs possèdent des catalogues papier et des sites web qu'ils ont améliorés avec des bases de données assez sophistiquées. L'information en ligne sur les livres est mille fois meilleure qu'avec les catalogues papier qui terminaient le plus souvent dans les poubelles. Mais il faut normaliser les informations sur les livres dans les très nombreuses et diverses bases de données : bibliographiques (Electre, Bn-Opale), techniques, commerciales (Dilicom), etc. Toutes ces bases vont devoir converger. Une norme mondiale, Onyx, a été mise en place pour unifier tous les champs pertinents de renseignements sur un ouvrage pouvant servir à tous les acteurs de la chaîne du livre. La mise en place de cette norme se fait actuellement à un rythme lent, alors qu' elle constitue un enjeu commercial important pour la vente papier et la vente en ligne. Les libraires doivent pouvoir accéder à ces informations normalisées de manière fluide et automatisée.

Ces chantiers souterrains sont énormes et sont articulés aux chantiers de mise à disposition des fichiers, c'est-à-dire des livres électroniques proprement dits. Nous travaillons en collaboration avec le Cercle de la Librairie à l'élaboration d'une plate-forme d'archivage avec des normes communes qui permettrait aux libraires de faire de la distribution électronique à travers des sites de librairie en ligne, des bibliothèques électroniques et toute une série de nouveaux canaux. Cela implique la définition d'un certain nombre de normes techniques. Sans ce travail commun indispensable, les effets de la concentration n'en seraient que plus redoutables : les grands groupes mondiaux ont les moyens d'ouvrir de tels chantiers et d'imposer leurs normes. L'enjeu est considérable.

Pour répondre en conclusion à la question posée par l'intitulé de la table ronde sur les pouvoirs publics, j'estime que la balle est d'abord dans le camp des acteurs de la chaîne du livre. Nous n'avons, d'une certaine manière, pas besoin d'une intervention directe et lourde des pouvoirs publics. Nous devons relever un tel défi en dépassant les égoïsmes corporatifs. Les pouvoirs publics ont en revanche un rôle majeur à jouer dans les budgets d'acquisition, qui sont, par exemple, dramatiquement bas s'agissant des ouvrages scientifiques dans les bibliothèques universitaires. La dépense française dans ce domaine est cinq fois inférieure à celles des Etats-Unis. Il faut remarquer une sorte de cécité des pouvoirs publics sur les budgets d'acquisition des livres, malgré l'attachement au livre proclamé. Il faut également accompagner les migrations du texte de l'écrit vers le numérique à l'école, de la maternelle jusqu'à l'Université. Il faut pour cela former les enseignants afin qu'ils puissent eux-mêmes former les élèves à un usage intelligent de la lecture de textes numérisés. La situation actuelle en la matière est stupéfiante : l'échec presque total du cartable électronique est à ce titre exemplaire et a pourtant représenté un coût considérable. A l'Université interviennent au moins dix ou quinze acteurs différents, répartis entre plusieurs ministères et plusieurs instances, pour développer l'offre et les usages numériques. Ce système est d'une inefficacité totale. Personne ne coordonne une politique cohérente en la matière, comme cela a été fait au Royaume-Uni. Davantage de concertation et de travail collectif permettrait une plus grande sérénité.

Jean Sarzana
Merci François Gèze. Comme nous aimerions qu'un plus grand nombre de vos confrères soient aussi enthousiastes !

Vous avez qualifié un certain nombre de chantiers comme étant souterrains. Ils le sont d'ailleurs depuis longtemps. Le paradoxe est que, techniquement, les outils dont dispose l'édition, et dont elle n'est même pas toujours consciente, sont des merveilles du genre : Dilicom en est un bon exemple. Les éditeurs, bien qu'ils soient nombreux à l'utiliser, ne mesurent pas toujours à quel point un tel outil a demandé des efforts de qualité, d'intelligence et de dévouement de la part de la profession. Il n'émerge encore aucune réalisation collective à travers ces différents services. Le temps presse pourtant et les auteurs sont impatients d'entrer dans le souterrain !

Jean Lissarrague
Je souhaiterais vous soumettre quelques réflexions sur certaines lois difficilement applicables et sur le droit d'auteur, plus particulièrement sur le problème de son respect par le lecteur ou l'utilisateur. Je vous dois un aveu : je ne suis pas juriste. Je vous parle en tant que praticien et responsable du Centre Français d'exploitation du droit de Copie (CFC). Au CFC, nous sommes quotidiennement confrontés à des personnes qui nous interrogent sur les modalités de mise en oeuvre et d'interprétation du droit quand elles pratiquent tel ou tel type de copie. A la lueur de cette expérience, je constate qu'un certain nombre de problèmes se posent.

Nous tous réunis, auteurs, éditeurs, etc. demandons que les lecteurs respectent le droit d'auteur. La situation n'est pourtant pas simple : les pratiques du peer to peer dans les domaines musical et audiovisuel ont montré que ce respect n'allait pas de soi. De plus, la problématique du lecteur confronté au droit d'auteur est relativement récente. Avant la photocopie, le problème ne se posait pas au lecteur. La situation actuelle est inverse avec le développement des ordinateurs individuels, des réseaux numériques, des scanners, des appareils photos, etc. Désormais chacun est capable de trouver un texte, de l'enregistrer, voire d'insérer une description entre deux phrases : tout le monde est donc directement confronté au droit d'auteur. Or le Code de la Propriété Intellectuelle (CPI) est un édifice juridique vénérable et un document admirable mais complexe. Il n'a pas été rédigé en direction du lecteur individuel mais il est réservé à des spécialistes. J'attire votre attention sur ce point. Comment faire alors, demain, pour maintenir une dynamique dans la chaîne du livre ? Le CPI ne devrait-il pas moins ressembler à une somme théologique et davantage au Code de la route, en fixant très concrètement ce que l'on a le droit de faire et ce qui est interdit sans forcément avoir recours au juge ? L'interprétation du CPI par le lecteur devrait pouvoir être plus aisée afin qu'il soit plus applicable en pratique. Ne pensez pas qu'il s'agit là d'une question marginale qui ne serait le fait que de quelques érudits tatillons. Ou de maniaques du droit d'auteur. Le problème se pose à très grande échelle, au moins en deux circonstances : la bibliothèque numérique européenne avec les centaines de milliers d'oeuvres orphelines et la numérisation massive de textes par Google. Assurer au lecteur un CPI applicable est le défi essentiel à relever pour que le droit d'auteur soit respecté.

Mais ces propos sont sans doute un peu trop abstraits ou généraux. Je voudrais donc les illustrer par quelques exemples, en montrant que le CPI peut être clair et cependant difficilement applicable en pratique puis en montrant que le CPI est également parfois très obscur.

Le CPI donne une réponse très claire à la question de la durée de la propriété intellectuelle : la propriété littéraire est valable jusqu'à soixante-dix ans après la mort de l'auteur. Cette règle est parfaitement claire mais est-elle applicable ? La réponse est sans aucun doute positive lorsqu'il s'agit de grands auteurs, dont on connaît les dates de mort, mais beaucoup moins évidente au sujet des innombrables fantassins de la littérature. Quand est mort Raymond Rey, auteur du livre Les Vieilles églises fortifiées du midi de la France paru aux éditions Henri Laurens en 1925 ? Nous avons dû répondre à cette question la semaine dernière au CFC et nous n'y sommes pas parvenus en dépit de recherches assez poussées. Est-il possible de demander à des particuliers non spécialistes de respecter un tel droit d'auteur ?

Autre exemple : de nombreuses personnes sont ignorantes des questions de droit d'auteur mais ont retenu qu'une courte citation ne nécessitait pas d'autorisation de l'auteur. Mais qu'est-ce qu'une courte citation ? Le CPI n'en donne pas de définition. La jurisprudence précise que la brièveté d'une citation s'apprécie en fonction de la dimension de l'oeuvre citée et de celle de l'oeuvre citante. Qui estime en dernier ressort si la citation est ou non réellement courte ? Le juge ! Franchement, le juge n'a-t-il pas mieux à faire ?

Le dernier exemple que je vous donnerai est tiré de la loi du 3 août 2006 dite DADVSI sur les Droits d'Auteur et Droits Voisins dans la Société de l'Information. Cette loi ne concerne pas que le peer-to-peer. Elle établit également une « exception pédagogique » pour favoriser certains usages scolaires et universitaires. La loi s'insère dans l'article L. 122-5 et dit que « lorsque l'oeuvre a été divulguée, l'auteur ne peut interdire : la représentation ou la reproduction d'extraits d'oeuvres, sous réserve des oeuvres conçues à des fins pédagogiques, des partitions de musique et des oeuvres réalisées pour une édition numérique de l'écrit, à des fins exclusives d'illustration dans le cadre de l'enseignement et de la recherche, à l'exclusion de toute activité ludique ou récréative [...] ». Qu'est-ce au juste qu'un « extrait d'oeuvre » ? La loi ne le définit pas. Qu'est-ce qu'une oeuvre « conçue à des fins pédagogiques » ? Certes il est aisé de penser qu'un manuel scolaire pour le collège appartient à une telle catégorie. Mais à l'Université, la notion de manuel se dilue. Peu de livres sont exclusivement destinés aux étudiants. Dès lors, où se situe la frontière entre les oeuvres conçues à des fins pédagogiques et celles qui ne le sont pas ? Peut-être des décrets d'application le préciseront. Encore faut-il qu'ils ne compliquent pas davantage la situation ! En tout état de cause, là encore ce sera le juge qui aura le dernier mot. Enfin, quelqu'un peut-il me dire ce que sont des « oeuvres réalisées pour une édition numérique de l'écrit » ? La loi n'est tout simplement pas compréhensible. Ainsi, après la loi DADVSI, le droit d'auteur est devenu encore plus inapplicable.

Tous les lecteurs sont désormais confrontés au droit d'auteur. Tous devraient donc pouvoir le comprendre. A défaut, tôt ou tard, des problèmes insurmontables verront le jour. Si le droit d'auteur reste l'apanage d'une élite juridique, je crains qu'il ne soit emporté par la marée des pratiques abusives par des lecteurs, sans doute naïfs pour la plupart, mais dont un certain nombre pense que ce droit est un obstacle à la liberté d'accès à la culture et exploiteront toutes ses failles pour l'affaiblir. Pour que le droit d'auteur vive, il faut qu'il soit praticable. C'est à cette condition qu'il sera respectable et estimable.

Jean Sarzana
Merci Jean pour cet exemple de bon sens appliqué.

Alain Absire
Je ferai quelques observations « à vif », au terme de ces deux journées.

L'interaction entre nos professions est d'autant plus nécessaire que les combats que nous avons à mener ne sont pas forcément populaires : il s'agit de réglementer les usages et de s'inscrire en faux contre l'idée de gratuité liée à l'Internet. Cette interaction n'est pas naturelle pour certains d'entre nous. Nous avons eu, dans le débat d'hier, la preuve que les auteurs ne sont pas forcément ouverts aux préoccupations des autres métiers du livre. L'interaction n'est pas évidente non plus pour d'autres acteurs de la chaîne du livre. À nous, à la SGDL, de jouer ce rôle de fédérateur... J'ai beaucoup apprécié qu'Olivier Rubinsteain affirme que notre souhait de négociation du code des usages en matière de contrats d'édition était justifié. Il est indispensable que nous trouvions un terrain d'entente sur ces sujets, surtout à propos du numérique. Comme les conclusions du Livre 2010, le rapport du sénateur Jacques Valade préconise d'ailleurs la reprise de ces discussions. Je ne crois pas que cela ait suscité l'enthousiasme du Syndicat National de l'Edition mais, à mon sens, il n'y a là rien de rédhibitoire.

Lorsque j'ai demandé hier si les auteurs seraient concernés par le futur portail de la librairie, vous avez tous entendu qu'ils ne l'étaient « pas encore ». C'est dommage, car ils pourraient être de bon conseil, avant de se porter eux-mêmes médiateurs d'un nouveau mode d'accès à leurs livres. De même, les auteurs sont pour l'instant exclus de la mise en oeuvre d'Europeana alors que, au nom du droit moral incessible, la propriété intellectuelle rend leur accord nécessaire et indispensable pour toute numérisation et diffusion partielle ou totale du contenu immatériel de leurs oeuvres...

Quant aux « Outsiders de l'édition », pour reprendre l'expression de François Gèze, ils sont en effet à l'affût. Nous avons ainsi été étonnés de voir Google franchir les portes du ministère de la Culture. D'autant plus que cet événement inattendu a fait l'objet d'un communiqué officiel.

Denis Zwirn a parlé tout à l'heure de « désintermédiation » du livre. Plus indépendants que jamais, les auteurs deviendraient alors éditeurs d'eux-mêmes. Sans engagement de l'éditeur en faveur du livre qu'il aurait choisi de publier, sans prescription du libraire ni conseil du bibliothécaire, dans un vaste brouillage des métiers et des compétences, la notion même d'oeuvre se perdrait... Sans parler du lecteur, privé de critères de choix qualitatifs.

Denis Zwirn
J'ai précisé que je n'y croyais pas !

Alain Absire
Parler d'un péril quand on y croit un peu, c'est comme pour conjurer le sort.

Myriam Diocaretz a rapproché la dématérialisation des supports de la désactivation des droits. J'y ajouterais la dématérialisation des auteurs ! Nous sommes peut-être en voie de dissolution, comme les envahisseurs du feuilleton télévisé qui partaient en fumée quand on leur tirait dessus.

En ce sens, les possibilités de droit d'auteur « à la carte » offertes par les Creative Commons nous donnent au moins la possibilité de protéger notre propriété intellectuelle.

C'est bien cette évolution des usages, des textes et des objets livres qui les matérialisent, qui concourt à une déstructuration qu'il convient d'anticiper ensemble. Nous croyons nécessaire que les pouvoirs publics, qui doivent équilibrer les intérêts et les projets entre les différents partenaires, jouent en l'occurrence leur rôle de médiateur. Jean Lissarrague a évoqué des exceptions au droit d'auteur. Celle concernant les handicapés n'a pas été mentionnée, elle comporte pourtant des dispositions tellement générales que l'on peut se demander si, demain, pour peu qu'il soit victime d'une déficience physique ou psychologique passagère, un Français sur deux n'aura pas la possibilité d'accéder librement aux contenus électroniques.

Pour conclure sur la politique générale menée en faveur du livre, concernant l'implication des créateurs dans notre tissu socio culturel, il existe en France un fort potentiel d'éducation et de resocialisation par le livre et la lecture. Nous avons évoqué hier l'exemple allemand qui prouve l'impact de la volonté politique, et l'efficacité de la décentralisation et des transferts de compétences à des médiateurs de terrain, libraires, bibliothécaires, mais aussi établissements publics de toute nature. Une réflexion est à mener d'urgence avec les pouvoirs publics, qui ne concerne d'ailleurs pas seulement les auteurs de livres mais aussi la plupart des artistes et des créateurs. En la matière, il va de soi que, pour nous, auteurs, l'accès aux textes numérisés dans les écoles est bien sûr une priorité.

Sur le statut de l'auteur, Le livre 2010 a ouvert des pistes prometteuses, que le rapport de Sophie Barluet met en lumière. Nous en attendons les effets. En particulier, si nous voulons maintenir des conditions de vie capables de faciliter l'activité des vrais créateurs, les objectifs concernant les systèmes de rémunération et de protection sociale des écrivains et des traducteurs doivent être atteints.

Au terme de ces débats souvent passionnants, il me semble que les auteurs ont toutes les raisons d'être plus confiants. Comme nous l'espérions, ces deux journées qui ont permis la réunion inédite de tous les métiers du livre à la SGDL suscitent l'intérêt des médias. Nous allons poursuivre ce travail d'interaction, nécessaire au bon exercice de nos professions. Ce n'est qu'un début, et je remercie Libération d'avoir souligné dans son édition de ce matin que l'intitulé de notre rencontre est « porteur d'avenir ».

Jean Sarzana
Merci, Alain. La parole est à la salle.

Patrick Altman
Concernant les abus du droit d'auteur, le problème peut être pris à l'envers. Si on verrouille les fichiers, on peut imaginer demain que les grands groupes d'édition cessent leur activité d'édition papier pour se consacrer à l'édition numérique plus aisément contrôlable. L'impression sur papier de ces documents exclusivement électroniques se ferait alors dans la perspective d'une diffusion pirate. L'interdiction de la diffusion de Radio Londres pendant la guerre a eu notamment pour effet la transcription par les résistants sur papier des programmes radio qu'ils écoutaient clandestinement. Nous sommes donc dans une situation presque orwellienne. Certaines revues scientifiques n'existent déjà plus que sous forme électronique et font payer au prix fort l'accès à leurs pages.

Alain Absire
Il me semble qu'il est temps de conclure ce forum. Merci à tous les intervenants et à vous tous pour votre participation.

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