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Avec : Virginie Clayssen, Chargée du développement numérique, Editis et Présidente de la commission numérique du SNE
Véronique Girard, Editrice, Smartnovel
Jean-Christophe Delpierre, Directeur général, Médiatoon
Marie Desplechin, écrivain
Modérateur, Hervé Hugueny, Chef des informations, Livres-Hebdo
 

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Hervé Hugueny
L'intitulé de cette première table ronde, L'auteur face à de nouveaux éditeurs ? est assorti d'un point d'interrogation, à la différence du sujet de cet après-midi, L'auteur face à de nouveaux schémas économiques, qui semble plus certain puisqu'il n'a pas point d'interrogation. Nous évoquerons les relations des auteurs avec les éditeurs numériques, qui sont aussi des éditeurs issus du « papier », et les pratiques nouvelles résultant de ce qui semble être plus une évolution qu'une révolution.

Marie Desplechin, auteur de littérature jeunesse (L'École des loisirs) mais pas uniquement, lauréate du prix Médicis essais pour La Vie sauve en 2005, publie actuellement un roman en version numérique chez Smartnovel.

Véronique Girard, éditrice chez Smartnovel, est également rédactrice en chef de Je bouquine. Elle nous parlera des proximités entre l'édition en revue et l'édition sur support numérique portable.

Virginie Clayssen est responsable du développement numérique au sein du groupe Editis, qui vient de mettre en place une nouvelle plateforme avec Médias-participations et présidente de la commission numérique du SNE.

Jean-Christophe Delpierre est directeur général de Médiatoon, une filiale de Médias-participations créée en 2008 et chargée de la diffusion et de la distribution des contenus du groupe, notamment sous forme numérique.

Mes premières questions seront adressées à Marie Desplechin.
Quel apport ce roman écrit sous forme de feuilleton, La Belle Adèle, a-t-il pu constituer pour votre écriture ? Il s'agissait, sauf erreur de ma part, d'une commande. Est-ce une nouveauté, ou cela s'inscrit-il dans une continuité ?

Marie Desplechin
Je ne vois pas beaucoup de différence. Nous sommes nombreux à travailler à la commande, par exemple pour écrire des nouvelles dans des magazines. Beaucoup d'éditeurs demandent un travail dans tel ou tel format. Cela peut être assez prestigieux (la collection Haute Enfance, par exemple). La commande n'est pas forcément ennemie de la liberté.

Ce que j'ai réalisé pour Je bouquine est une forme de commande : on vous donne une longueur, un découpage en chapitres et, comme on écrit pour une revue, il faut une intrigue.
Bref, le fait de passer d'un support à un autre n'est pas un changement fondamental du point de vue de la commande : 35 épisodes d'environ 4 000 signes chacun, distribués quotidiennement. Il n'y a rien de neuf sous cet aspect.

Pour ce qui est du type d'écriture, je vous invite à regarder sur un i-phone comment cela se présente. On peut faire de longues phrases si l'on veut, cela reste lisible et agréable, d'autant qu'il est possible de choisir la taille des caractères. Le confort de lecture est réel. Contrairement à ce qu'on entend parfois, on n'est pas obligé d'écrire comme un cochon au prétexte que la technologie est nouvelle.
Je me suis donc livrée à l'exercice en conservant ma manière habituelle à destination du public adolescent. Du reste, ces versions sont destinées à être publiées un jour ou l'autre sur papier, où la forme de courts chapitres leur conviendra très bien puisque l'on constate que les lecteurs aiment bien ce découpage.

Hervé Hugueny
Vous avez une relation de longue date avec votre éditrice. Ce travail a-t-il changé les choses ? Y a-t-il eu davantage d'allers et retours ?

Marie Desplechin
À vrai dire, cela a été plus facile que d'habitude : c'est bien la première fois que j'ai respecté la consigne alors qu'en général j'arrive à 90 000 signes quand on m'en demande 65 000 ! Dans le feuilleton, il faut éviter que les gens s'ennuient, donc il se passe un petit événement dans chaque épisode. C'est très amusant à faire.

Dans la mesure où il n'y a pas d'agents en France, c'est l'éditeur qui est à la fois votre meilleur ami et la personne que vous avez envie de tuer à la fin ! Avec Véronique Girard on n'en est pas encore là, cela ne fait que quinze ans...

Cela dit, le type de relation est le même : nous travaillons sur une histoire, sur la matière de l'écriture, sur le rapport avec les personnes qui liront l'ouvrage. D'un point de vue financier,je suppose que les supports numériques ne changeront pas la donne : le système sera toujours aléatoire, fait de bric et de broc, de bouts de ficelle : avances non versées, coups de fils répétés, et à côté de cela des gens très corrects. Bref, il y a tout lieu de penser que nous nous retrouvons exactement dans le même cas de figure, c'est-à-dire : n'importe quoi, démerdez-vous...

En somme, je ne ressens cela ni comme une révolution ni comme une menace. Je trouve en revanche l'outil très amusant et porteur de nouvelles possibilités de création : on pourra faire des choses que l'on n'a jamais faites avant, ce qui est très excitant.

Hervé Hugueny
« N'importe quoi, démerdez-vous », voilà une excellente synthèse des « nouveaux schémas économiques » auxquels la table ronde de cet après-midi sera consacrée !
L'écriture en elle-même introduit des contraintes. Vous êtes-vous bien adaptée à la contrainte supplémentaire que pouvait représenter cette nouvelle forme ?

Marie Desplechin
On n'est pas très loin, finalement, d'une des commandes que Le Figaro Madame m'avait faites : « une nouvelle pour l'été, 7 500 signes, chaleur et sensualité ». J'adore ce genre de commande, et je le répète, ce n'est pas nouveau.

Hervé Hugueny
Était-ce la première commande de ce type que passait Smartnovel ?

Véronique Girard
Nous proposons des romans-feuilletons. Je ne m'attendais pas à rencontrer autant de curiosité chez les auteurs de littérature générale ou de littérature pour la jeunesse que j'ai contactés. La question récurrente qu'ils m'ont posée est celle de ce que peut supporter un lecteur sur un i-phone : quel format, combien de signes, etc. ? Le mot « amusant » est souvent revenu. Il y avait aussi le désir « d'en être », c'est-à-dire d'écrire pour ce type de support si demain les lecteurs sont là.

Hervé Hugueny
Marie Desplechin, êtes-vous prête à recommencer ou à faire une suite ?


Marie Desplechin
J'aimerais voir si cela marche - auquel cas, il sera très tentant de faire une suite.

Véronique Girard
Encore une fois, cela dépend du lecteur.

Hervé Hugueny
Où en êtes-vous de la diffusion des 36 épisodes ?

Véronique Girard
Cela commence maintenant sur le site de Smartnovel, bientôt sur l'App Store.
Nous publions également un feuilleton de Didier van Cauwelaert, un roman de Christine Van de Putte, un roman de Fabrice Colin. Tout est en cours d'écriture et c'est pour nous aussi une grande nouveauté.

Hervé Hugueny
Je bouquine reçoit un courrier abondant de lecteurs, ou plus exactement de lectrices. Avez-vous eu déjà des retours ou l'expérience est-elle encore trop neuve ?

Véronique Girard
Il est trop tôt pour en tirer des conclusions.

Hervé Hugueny
Les prochains ouvrages auront-ils le même format ?

Véronique Girard
Non, la longueur est variable. Nous avons posé une contrainte très ferme au départ (4 000 à 6 000 signes), mais nous constatons que nous nous y habituons nous-mêmes tellement vite qu'un format de 8 000 à 10 000 signes passe encore très bien. Cela dit, nous ne savons pas encore combien de temps le lecteur est prêt à consacrer à ce petit rendez-vous quotidien.

Hervé Hugueny
Vous réalisez le premier test sur vous-même et sur votre entourage ?

Véronique Girard
Comme d'habitude. Si cela nous plaît à nous, il y a des chances pour que cela plaise à d'autres. Il n'y a pas de grande différence avec le travail d'éditeur classique. Nous relisons de la même façon, il y a un comité de lecture, etc.

Hervé Hugueny
Le point d'interrogation était donc justifié : les éditeurs numériques ne sont pas si nouveaux que cela.
Quels sont les genres publiés par Smartnovel ?

Véronique Girard
Jeunesse, adulte, sentimental, tranche de vie... : tous les registres habituels. D'une manière générale, je pense que ce support favorisera la « littérature de registre », avec des intrigues fortes et un enjeu clairement établi au départ. Pour retrouver une histoire chaque jour, on a besoin de repères clairs. Les techniques sont connues. Peut-être la contrainte s'assouplira-t-elle, peut-être se radicalisera-t-elle. Les feuilletons ont quitté la presse pour la télévision, un mouvement inverse est envisageable.

Hervé Hugueny
Y a-t-il une liste d'attente d'auteurs qui « veulent en être » ?

Véronique Girard
Tout de même pas. Nous n'en sommes qu'au début !

Hervé Hugueny
Nous allons maintenant évoquer avec Virginie Clayssen le travail des éditeurs « classiques » pour préparer leur éventuelle diffusion sur des supports numériques dont on ne sait encore quel est celui qui emportera la préférence des acheteurs : tablettes dédiées, téléphones portables, téléphones portables améliorés (smartphone, i-phone)... Comment le groupe Editis, qui vient de lancer cette plateforme numérique, prépare-t-il l'avenir ? Une de ses filiales, Place des éditeurs, a lancé en septembre une vingtaine de nouveautés sous forme numérique en même temps que sous forme papier et poursuivra chaque mois cette démarche. Comment cela se traduit-il dans la pratique des éditeurs ?

Virginie Clayssen
Je suis d'accord avec les deux intervenantes précédentes : il n'y a ni « nouveaux auteurs » ni « nouveaux éditeurs », il y a de nouveaux supports qui ne bouleversent pas la partie la plus fondamentale de nos métiers. C'est peut-être la place du lecteur qui connaît le plus grand bouleversement avec le numérique, ainsi que la relation de tous les intervenants du monde du livre avec le lecteur.
Cela étant, dans une maison d'édition dont la principale activité est de publier des livres imprimés, l'introduction d'un nouveau mode de diffusion du livre implique des changements, pas tant dans le travail éditorial que dans ce qui se passe en aval. L'enjeu est de ne pas laisser le travail éditorial à la charge de la petite équipe qui réalise le numérique (ceux qui s'y connaissent, qui emploient des mots que personne ne comprend, etc.) : ce serait aller dans le mur que de considérer que le numérique est une affaire de geeks, de développeurs. Il faut inclure dans la formation des éditeurs un minimum de connaissances sur le numérique. Il ne s'agit pas forcément de connaissances très techniques, mais le monde de l'édition doit être de plus en plus familier de cet univers, de manière à savoir comment l'Internet peut être utile pour vendre les livres et à se rapprocher d'une catégorie de lecteurs qui s'attend à ce que des œuvres soient disponibles au format numérique - même si l'on ne sait pas encore quelle proportion prendra cette catégorie.
Ce qu'a voulu faire Place des éditeurs, ce n'est pas sortir à toute vitesse le plus grand nombre de livres numériques, mais impliquer toutes les maisons d'édition du groupe dans ce process, en intégrant le process dans la chaîne ancienne. Elles ont été associées à la réflexion sur le choix des titres et des formats, sur l'insertion de liens ou de contenus supplémentaires, sur le type de couverture, sur la négociation des droits numériques lorsque ceux-ci n'avaient pas été négociés auparavant. Au cours du processus de fabrication, elles ont participé à la relecture - ce qui leur a permis de se mettre en position de lecteur sur un PC ou sur une liseuse - et au contrôle de qualité.
Le développement de l'édition numérique deviendra problématique si les éditeurs considèrent que c'est l'affaire de la petite équipe de ceux qui « savent ». Il faudra donc du temps, de l'accompagnement et une forte implication des dirigeants, à qui il revient de mobiliser leurs équipes et d'avoir une vision positive du numérique - c'est le cas de Jean Arcache.

Hervé Hugueny
Sans doute cette implication des éditeurs fait-elle suite à l'expérience partielle de la fin des années 1990 et du début des années 2000...

Virginie Clayssen
Je ne puis vous répondre car je n'ai rejoint le groupe que récemment. Je sais qu'il a été en pointe à cette époque, en particulier dans le domaine de l'éducation (le « cartable électronique », par exemple). Beaucoup de collaborateurs ont le souvenir de cette période de frénésie qui a précédé l'éclatement de la bulle Internet. On en a certainement tiré des enseignements.

Hervé Hugueny
Reste-t-il des savoir-faire dans le groupe, ou est-ce trop ancien ?

Virginie Clayssen
C'est plus une question de personnes que de savoir-faire. Les gens qui étaient dans le groupe à ce moment-là (il y en a encore) n'ont pas oublié ce qu'ils savaient. Mais ils ont aussi évolué, tout comme la technique a évolué. Certaines choses qu'il n'était pas possible, ou très onéreux, de réaliser il y a dix sont passées dans l'usage.

Hervé Hugueny
Par exemple ?

Virginie Clayssen
Ce que l'on a appelé le « Web 2.0 » représente un changement fondamental. Publier sur le Web il y a dix ans supposait des savoir-faire que peu de gens détenaient : il fallait mettre les mains dans le cambouis, apprendre le HTML ou le maniement d'outils assez complexes. On dispose aujourd'hui d'outils qui rendent la publication sur l'Internet très simple : blogs, réseaux sociaux, partage d'images... La mise en ligne d'un album photo, impensable il y a seulement trois ou quatre ans, est devenue une pratique courante. Cette démocratisation change le rapport à la publication et nous oblige à repenser nos métiers, mais elle signifie également que les éditeurs peuvent se servir de ces outils sans être des spécialistes : une équipe marketing peut ouvrir un compte sur Facebook pour « pousser » un auteur, suivre l'actualité grâce à Twitter, suivre l'existence numérique de ses titres... Il y a dix ans, ces notions d'identité numérique des individus et des œuvres n'existaient pas.

Hervé Hugueny
Le métier d'éditeur ne risque-t-il pas de se trouver envahi par la technologie ? Les tâches de contrôle (mise en page, lisibilité, par exemple) ne prennent-elles pas beaucoup plus de temps qu'auparavant ? La technologie permet-elle d'économiser du temps sur d'autres tâches, dont certaines pourraient disparaître ?

Virginie Clayssen
On peut automatiser certaines tâches, d'autres non. L'essentiel du travail de l'éditeur reste néanmoins sa relation avec l'auteur et le travail sur le texte. Le fait que celui-ci soit imprimé ou sorte sous une forme numérique n'a pas d'impact. Les tâches de correction et de modification peuvent se trouver un peu changées, mais le bouleversement consiste surtout à faire entrer ces éléments dans la chaîne. Il est normal d'être inquiet face à la nouveauté, d'où la nécessité d'expliquer et d'acclimater pour que cet élément devienne usuel. La relecture d'un texte sur une liseuse, par exemple, ne nécessite pas un savoir technique extraordinaire. C'est d'ailleurs une pratique courante des éditeurs pour lire les manuscrits : cela leur évite d'emporter des valises entières...
Bref, le travail consiste surtout à rendre les choses plus naturelles, au rebours des préjugés, des représentations figées que l'on peut être tenté d'avoir. Je comprends fort bien que certains puissent avoir du mal à évoluer et je n'en éprouve aucune impatience.

Hervé Hugueny
Que l'éditeur soit le premier utilisateur du lecteur numérique, cela correspond bien au profil d'acheteur identifié par les fabricants : quelqu'un de relativement âgé, généralement un homme et un grand lecteur.
Se pose par ailleurs une question de productivité : on ajoute une tâche qui intensifie le travail sans être nécessairement très consommatrice de temps. Cela évite de créer des postes, ce qui semble sage dans la mesure où il n'existe pas de marché dans ce domaine.

Virginie Clayssen
En effet. On ne va pas embaucher des équipes entières pour développer un secteur qui n'a pas, pour l'instant, de rentabilité immédiate. Il faut rendre hommage à l'effort consenti par les équipes en place. Cela dit, il peut arriver que l'on procède à quelques embauches à certains postes.
Mais il est vrai que l'évolution provoque une tension dans toute l'édition : il faut à la fois continuer de produire des livres imprimés que tout le monde est ravi de trouver en librairie et qui nous font vivre aujourd'hui, et aller vers le numérique de façon volontariste tout en sachant que, dans toute la période de construction de l'offre - c'est-à-dire d'un catalogue développé et des modèles économiques autour desquels demeurent beaucoup d'incertitudes -, il ne peut y avoir de rentabilité économique.

Hervé Hugueny
Preuve qu'il y a malgré tout création de postes, de filiales et d'activités, Jean-Christophe Delpierre est directeur général d'une filiale de Média-Participations, Médiatoon, créée il y a un an et demi et dont la mission, entre autres, est l'adaptation de contenus au numérique.

Jean-Christophe Delpierre
Je suis avant tout un éditeur appartenant à un grand groupe qui consacre une bonne partie de ses activités à la bande dessinée et à l'image animée - vidéo et production audiovisuelle. Les entreprises Médiatoon ont d'abord été créées autour des droits dérivés - beaucoup de dessins animés et de séries sont issus de bandes dessinées -, mais aussi pour rassembler les contenus éditoriaux de maisons prestigieuses comme Dargaud, Dupuis, Lombard, Kana, etc.
J'ai donc cette particularité de côtoyer des auteurs qui ne sont pas seulement des écrivains - encore que les producteurs et les réalisateurs de dessins animés commencent toujours, eux aussi, par écrire ne serait-ce quelques mots - mais des dessinateurs d'images fixes ou d'images animées.
Je le répète, j'ai une formation d'éditeur. Si on m'a mis à ce poste, c'est parce que je déteste le fantasme « techno ». Comme beaucoup d'hommes, je suis incapable de me servir d'un ordinateur de manière intelligente. Et je cultive cette différence avec beaucoup de profit ! Je suis la seule personne de mon groupe à ne jamais présenter de slide pendant les réunions, j'ai les présentations Powerpoint en horreur... Ce n'est pas pour me rapprocher des auteurs (ils sont beaucoup plus évolués que moi), mais pour signifier clairement à tous les partenaires : « Non au fantasme technologique ! » Il est fondamental que l'éditeur, non seulement remplisse son rôle traditionnel auprès de l'auteur, mais le protège également de l'inquiétude face à l'avenir, de la peur que demain plus rien ne soit possible, que tout soit volé, etc. Bien entendu, il y a beaucoup de risques puisqu'on ne connaît pas l'application possible de ce que l'on est en train de tester. L'éditeur est là pour protéger les auteurs et les contenus. Les images sont bien plus faciles à piller et à réutiliser : par rapport à une page de roman, il est facile d'utiliser une case de bande dessinée pour illustrer un livre, un colloque, etc. On a pris l'habitude de se servir gratuitement du dessin. C'est là un de nos grands chantiers : notre capital c'est le droit d'auteur et ce sont nos contrats avec nos auteurs.

Hervé Hugueny
L'éditeur que vous êtes se trouve donc garant de la mémoire des œuvres, ce qui nous rapproche d'un des thèmes dont nous débattrons demain : L'auteur face à la mémoire des œuvres. Vous récusez le « fantasme techno ». Or l'Internet est redoutable pour la mémoire. Dans le mensuel Fluide glacial, dont vous avez été le rédacteur en chef, on trouve une note amusée des concepteurs qui vous « remercient encore de votre totale déconnection vis-à-vis d'Internet et de votre ignorance féconde en matière de Web » et qui associent Charles-Henri Flammarion à cet hommage...

Jean-Christophe Delpierre
Fluide glacial a été un terrain de récréation et de création formidable. En 1994, alors que des fournisseurs d'accès comme Infonie proposaient des modems aux allures de vaisseau interstellaire, nous étions le quatrième site marchand en France après la SNCF, Air France et La Redoute. Nous avons inventé et déposé le nom « Ouèbe », qui existe toujours.
Comme nous n'y connaissions strictement rien, nous avons osé avec les auteurs des expériences que l'on n'oserait peut-être pas aujourd'hui. Sans doute prenions-nous des risques mais, comme l'ADSL n'existait pas et que la France était peu équipée, il y avait peu de vol. Nous avons ensuite tout réorganisé et mes successeurs continuent de le faire avec profit. Cela étant, l'idée de départ était une idée d'auteurs. En tant que patron, je leur ai permis de réaliser des créations particulières sur le site, accessibles moyennant paiement : on pouvait s'abonner pour 1 franc par mois.
Pour en revenir au fantasme techno, je n'ai jamais rencontré dans mes comités de rédaction aucun imprimeur ou aucun papetier qui remette en cause le bien-fondé de nos choix éditoriaux.

Hervé Hugueny
Parmi les secteurs grand public - c'est-à-dire hors édition professionnelle : sciences et techniques, médecine, droit, déjà très avancés en matière d'édition numérique et de diffusion de contenus -, celui de la bande dessinée semble l'un des plus prometteurs. Ses contenus figurent au rang des plus numérisés et des plus piratés mais cela n'interfère en rien, semble-t-il, sur les ventes : il s'agit toujours du secteur le plus dynamique. Certes, nous sommes peut-être au début d'un processus et les supports de lectures ne sont pas encore tout à fait adaptés. Parmi les nouveaux supports que vous êtes en train d'explorer, y en a-t-il qui vous paraissent prometteurs ? Impliqueront-ils une adaptation de la part des auteurs qui écrivent pour l'édition papier ?

Jean-Christophe Delpierre
Que la bande dessinée se porte bien, cela n'a pas grand-chose à voir avec les avancées technologiques. Celles-ci restent impalpables : le marché n'existe pas, l'établissement des prix est impossible, on ignore quel est le taux de TVA applicable, etc. Notre travail est de préparer le terrain avec les auteurs. Plus que les éditeurs et auteurs de textes, nous avons l'obligation de nous adapter. Consulter une image toute seule sur un téléphone portable, à la rigueur, mais une histoire racontée en images, c'est difficile. C'est pourquoi l'Internet est notre premier terrain d'expérimentation, moyennant un écran de format suffisant. Nous testons toutes sortes de « viewers » qui permettent des zooms sur les images, les font défiler de façon plus ou moins aléatoire, permettent une consultation tactile... Quoi qu'il en soit, cela reste très artisanal. On verra prochainement, en « bédévision », le héros Gaston Lagaffe s'animer sans que le spectateur ait rien à faire. Je suis persuadé que les techniciens trouveront des solutions électroniques géniales et des formats adaptés. Cela ne changera pas le rôle l'éditeur, qui est de trouver la meilleure communication entre l'auteur et le lecteur.
Nous associons le plus possible les auteurs à ces tests. Cela les amuse beaucoup, mais autant que lorsqu'on les emmène chez un imprimeur : le processus garde un certain mystère.

Hervé Hugueny
Y a-t-il des auteurs qui se mettent à produire pour ce type de support, comme cela se passe pour l'écrit avec Smartnovel ? Le problème de la bande dessinée est le même que celui de la presse : la structure de départ est la page ; à défaut, tout ou partie de l'information ou de l'histoire sera perdu. L'adaptation à un nouveau support exige une forme d'écriture différente. Certains auteurs explorent-ils cette voie ?

Jean-Christophe Delpierre
Certains l'explorent, beaucoup en rêvent. Le déferlement des mangas a bouleversé la bande dessinée franco-belge. La méthode de narration, la mise en page, le traitement l'ellipse sont différents. Les auteurs ont remarquablement assimilé les recettes des mangas et les nouvelles technologies le font ressortir, avec des récits en images plus hachés, où l'on a tendance à combler l'ellipse par des images (si bien que l'on ne laisse moins de place à l'imaginaire : il faut raconter beaucoup plus et de façon beaucoup plus simple).
Autre forme bien connue, le strip, petite histoire en quatre cases très appréciée dans le monde anglo-saxon et en orient, et parfaitement adaptée à tout support, quelle que soit la taille de l'écran.

Hervé Hugueny
Existe-t-il des exemples de bandes dessinées d'une certaine longueur écrites d'abord pour un support numérique (téléphone portable, smartphone...) ?

Jean-Christophe Delpierre
Beaucoup d'auteurs le font, souvent en liaison avec des dessinateurs de dessins animés, mais ce n'est pas considérable, d'autant qu'il est rare que les i-phones soient en distribution gratuite dans les collèges et les universités...

Hervé Hugueny
Le numérique abaisse les barrières d'accès à la publication et à l'édition : tout un chacun peut s'aventurer à mettre à disposition ses productions sur l'Internet. Est-ce une piste possible pour rechercher d'autres auteurs ou la profusion est telle que c'est inutile ?

Véronique Girard
En l'occurrence, la profusion est plutôt gênante car nous ne pouvons tout traiter. Au Japon, où l'on utilise son téléphone non seulement pour lire, mais aussi pour écrire, on a vu émerger des auteurs non professionnels qui ont trouvé leur public. Je ne crois pas que ce soit le cas en France pour l'instant, mais pourquoi pas ? Après tout, les éditeurs surveillent déjà les blogs.

Hervé Hugueny
J'aperçois dans la salle Jean-Charles Fitoussi, qui a étudié ce qui se faisait au Japon avant de lancer Smartnovel. Y a-t-il des éléments transposables dans notre pays ?

Jean-Charles Fitoussi
Ce qui est frappant, dans les transports en commun japonais, c'est que les gens ne téléphonent pas. La voix ne représente plus que 20 % des trafics, les 80 % restants sont constitués de données. Donc les gens écrivent des messages électroniques ou lisent. Cela tient au fait que les forfaits téléphoniques intègrent l'accès à l'Internet.
Ce développement semble s'être développé à partir d'une lecture un peu particulière, le manga érotique, étant entendu que les téléphones sont équipés d'un système permettant de brouiller la lecture pour la personne qui est à côté de vous. Ces mangas, qui venaient du papier, ont trouvé là un bon support.

Hervé Hugueny
Smartnovel a-t-il des projets en ce sens ?

Jean-Charles Fitoussi
Bientôt. Nous avons repéré des auteurs et nous ferons assez rapidement des propositions.
La littérature au Japon est une littérature d'impressions. Les auteurs qui ont émergé sont des auteurs du quotidien qui, prenant le métro ou le train de banlieue, croisant des regards, se sont mis à écrire des petits textes. Bien que non professionnel, ce mode d'écriture a rencontré un public considérable : entre 300 000 et 500 000 téléchargements pour un texte qui a du succès. L'été dernier, l'un d'entre eux a donné lieu à la réalisation d'une série télévisée.
On en revient toujours à la même chose : la rencontre entre un auteur sachant raconter une histoire et un public.

Hervé Hugueny
Cette utilisation des supports électroniques tient-elle à la forte urbanisation du pays et au temps que l'on passe dans les transports en commun ?

Jean-Charles Fitoussi
Le projet Smartnovel est à l'évidence une exploration de la mobilité. Le lecteur qui nous intéresse est celui qui prend le bus, le métro, et qui va mixer des sources de lecture différentes, passant par exemple de son journal à son téléphone pour lire un autre contenu. Smartnovel privilégie un format cour et à épisodes, distribué cinq jours sur sept. Samedi et dimanche, c'est repos pour nous.

Hervé Hugueny
La mobilité induit un usage relativement limité : cela laisse du temps pour la lecture sur d'autres supports.

Jean-Charles Fitoussi
Absolument. C'est bien pourquoi Veolia Transport nous a accompagnés lors de nos premières expérimentations : pour un opérateur de transport public, il est intéressant de proposer aux voyageurs un accompagnement qui ne soit pas seulement technique (quand passera le bus, y a-t-il des perturbations sur le réseau, etc.) mais aussi culturel.
Le numérique peut également mener à l'imprimé. À Nice, où nous avons réalisé une première expérimentation avec Didier van Cauwelaert, nous proposons la lecture d'un premier chapitre et, si ce livre plaît au lecteur, nous avons mis en place une solution de « réalité augmentée » permettant à ce dernier de savoir où se trouve la librairie la plus proche et d'y réserver le livre en question.

Hervé Hugueny
L'achat d'impulsion semble en effet un point important du « modèle économique » recherché : si le livre est à un clic de ce que l'on vient de lire, on l'achète immédiatement, le moindre délai entre l'envie et l'achat entraînant beaucoup de déperdition.
En plus de Veolia, vous avez passé un partenariat avec SFR...

Jean-Charles Fitoussi
Oui. Tout le monde expérimente différentes solutions. Outre la lecture mobile, il est possible d'écouter des histoires à partir de son téléphone portable. C'est pourquoi nous avons demandé à Marie Desplechin et à Didier van Cauwelaert de lire celles qu'ils ont écrites pour Smartnovel. Ma maman, par exemple, trouve qu'il est agréable d'écouter Didier van Cauwelaert le soir dans son lit...

Hervé Hugueny
Je m'adresse maintenant à la représentante d'Orange qui assiste à nos débats.
Quel intérêt un opérateur téléphonique peut-il trouver à observer ce marché et, éventuellement, à y entrer ?

 Lisbeth Passot, Orange
Notre objectif est de développer des offres pertinentes et sympathiques pour nos clients afin que, même s'ils sont loin d'une librairie, ils puissent accéder à des livres et à la culture en général, sachant qu'Orange propose déjà la télévision, la VOD (vidéo à la demande), des jeux, etc. Il existe aujourd'hui des expérimentations mais il n'est pas dans mon rôle de communiquer aujourd'hui sur ce sujet. Contrairement à des structures de taille un peu plus réduite, Orange a des millions de clients de téléphonie mobile, de téléphonie fixe et d'accès à l'Internet. Implémenter simplement et rapidement une expérience, comme Smartnovel peut le faire, dans l'objectif de réaliser un produit à part entière, avec un service et une qualité garantis vis-à-vis du client, n'est pas si simple pour un réseau de cette taille ! Un achat réalisé dans ce cadre doit passer par tous les systèmes en temps réel et par des procédures de vérification et de validation. Malgré les évolutions de la technique, la mise en place est très complexe.
Cela dit, nous travaillons à différents projets.

Hervé Hugueny
C'est là un débouché possible pour Editis.

Virginie Clayssen
Nous parlons déjà avec les opérateurs de téléphonie. Autant l'édition numérique n'est pas d'une difficulté technique considérable, autant la complexité du passage à un mode industriel de distribution au grand public ne saurait être négligée. Nous réfléchissons aux circuits de « e-distribution », qui supposent des retours vers les systèmes d'information des éditeurs ne serait-ce que pour pouvoir rémunérer nos auteurs. Un autre fantasme doit donc être dissipé : ce n'est pas parce que c'est immatériel que c'est peu onéreux. Il est nécessaire de mettre en place de gros équipements, d'apporter d'importantes modifications aux systèmes d'information, de mettre en place un service d'assistance au client, etc.

Hervé Hugueny
En d'autres termes, c'est l'enfer des métadonnées...

Virginie Clayssen
Pas tout à fait l'enfer. Ce sera peut-être la chose la plus importante dans les prochaines années. Dans la mesure où un grand nombre d'œuvres circuleront sur les réseaux, les métadonnées (c'est-à-dire l'étiquette contenant toutes les informations sur le livre) acquièrent encore plus d'importance dans le monde numérique que dans le monde matériel. Leur standardisation est essentielle, tout comme il est essentiel que chaque intervenant du monde du livre ait facilement accès à ces informations.

Hervé Hugueny
Vous avez suivi de près ce qui se passe aux États-Unis et en Grande-Bretagne, où il existe déjà un marché. Quels enseignements en avez-vous tirés ?

Virginie Clayssen
Sans revenir sur Google et sur le Kindle d'Amazon, dont la presse a largement fait état, je remarque que les expériences menées sont similaires à celle de Smartnovel. L'idée selon laquelle il y beaucoup de livres et il n'y pas beaucoup de temps fait son chemin. Cela suppose que l'on aille chercher le lecteur dans tous les moments « interstitiels » de sa vie en dirigeant vers lui des offres de lecture. Aux États-Unis, le site Dailylit propose des ouvrages récents ou classiques découpés en séquences de la longueur voulue, qui sont envoyées quotidiennement sur le téléphone portable ou sur l'ordinateur de l'abonné. Et cela fonctionne bien. Selon Susan Danziger, qui a monté ce site, il s'agit bien de s'adresser à des personnes pressées, qui voyagent et qui ne veulent pas se casser la tête à chercher tel ou tel contenu.
Le catalogue est immense, on peut aussi bien choisir Baudelaire que le dernier best-seller. Ce qui est dans le domaine public est gratuit. Les livres sous droits peuvent être sponsorisés, de manière à donner un accès gratuit au contenu tout en rémunérant les ayants droit. Il existe aussi une formule payante, celle qui permet de livrer les ouvrages tronçonnés.

Hervé Hugueny
Cette dernière formule est-elle une formule de licence ?

Virginie Clayssen
Oui. Ce site apporte la démonstration que plusieurs systèmes de rémunération des auteurs peuvent coexister.

Véronique Girard
Ajoutons qu'il s'agit de formats très courts. On a souvent affirmé qu'on ne pourrait jamais lire sur son téléphone Les Frères Karamazov ou À la recherche du temps perdu. Or nous avons des témoignages de personnes qui disent « Ça y est, je l'ai fait ! »

Hervé Hugueny
Ah oui ?

Virginie Clayssen
Si on leur distribue par petites bouchées tous les jours, ils finissent par lire ces ouvrages.

Sonia Delmas
Je représente, avec d'autres confrères, la Charte des auteurs et des illustrateurs pour la jeunesse. Ma question est adressée au duo si sympathique et harmonieux que forment Marie Desplechin et Véronique Girard. Le contrat que vous avez signé pour l'édition numérique ressemble-t-il à un contrat pour une édition papier ? S'il existe des conditions différentes, dans quel sens vont-elles ? Ce n'est pas seulement une question de pourcentage, c'est aussi une question de durée de cession des droits.

Marie Desplechin
Je n'ai jamais lu un contrat de ma vie. Globalement, je m'en sors.
(NB - À la lecture de mes propos, puisqu'ils sont fixés par l'écriture, je tiens à les nuancer : j'avais obtenu l'assurance amicale que le débat ne porterait pas sur les contrats et cette question m'a prise au dépourvu. Je n'ai donc pas résisté au plaisir enfantin d'une petite provocation. La nuance : si je ne les lis pas, je suis très capable de me les faire lire par des gens plus informés que je ne le suis. Nos contrats nous sont imposés par les éditeurs, dans un rapport de force qui pour la plupart des auteurs ne joue pas en leur faveur. Le recours aux agents littéraire restant pour diverses raisons marginal, on n'est pas près d'en sortir. Donc, quitte à signer un contrat, j'aime autant une bonne lecture commentée qu'un déchiffrage mélancolique.)

Véronique Girard
Le contrat a été établi par un avocat spécialiste de l'édition. Il prévoit un à-valoir, puis le versement de 20 % du montant des abonnements. Je précise que ce dispositif ne porte que sur le numérique mais que l'idée est de revenir ensuite au papier, chaque auteur étant alors libre de travailler avec l'éditeur de son choix.

Hervé Hugueny
Le papier, on le voit, reste très important dans l'économie du numérique.

Marie Sellier
Je suis auteur et présidente de la Charte des auteurs et des illustrateurs pour la jeunesse. Je viens de faire un essai sur mon i-phone : on me propose gratuitement le roman Didier van Cauwelaert.

Véronique Girard
Seulement les dix premiers épisodes.

Marie Sellier
Il est indiqué : « abonnement gratuit ».

Véronique Girard
En général, c'est le premier épisode qui est gratuit. L'ouvrage de Didier van Cauwelaert a fait l'objet d'un contrat particulier pour le lancement de la formule. Il n'est pas représentatif de notre mode de fonctionnement.

Marie Sellier
Qu'est-il prévu pour la SOFIA (société française des intérêts des auteurs de l'écrit) ?

Hervé Hugueny
La SOFIA gère les droits de prêt en bibliothèque.

Véronique Girard
Ces droits ne concernent que l'édition papier.

Jean Sarzana
À entendre les intervenants, on se demande où est « la révolution numérique de l'auteur ». Pourtant, il existe une dichotomie entre la position de certains éditeurs, pour lesquels le numérique n'est jamais que le dernier avatar du papier, et la vision de certains auteurs pour qui le numérique est un changement profond. En effet, la technique de la numérisation éclate le texte, le fragmente, le dissémine, ce qui change fondamentalement la donne dans la relation entre auteur et éditeur. Nous sommes confrontés à un véritable changement de paradigme.
Au cours d'un récent colloque, Edwy Plenel a supplié ses confrères de ne pas reproduire l'erreur selon lui historique de la presse, qui a considéré que la presse numérique n'était jamais que le prolongement de la presse papier. Mme Kosciusko-Morizet a pour sa part estimé que « le numérique n'a rien à voir avec la simple extension de notre monde traditionnel ». Nous sommes assez loin de ce que nous avons entendu ce matin ! Peut-être les auteurs devraient-ils réfléchir, non plus à une stratégie commune avec les éditeurs, mais à une stratégie partagée.

Constance Krebs
Hier, j'ai présenté ici même le rapport sur le numérique et le livre que j'ai réalisé pour le Motif. En ce qui concerne la durée des droits d'auteurs, les préconisations des avocats tendent à prévoir une tacite reconduction tous les cinq à dix ans entre l'auteur et l'éditeur. Ce principe permet d'apaiser les relations tendues décrites par Marie Desplechin. Aller jusqu'à 70 ans, pourquoi pas ? Le marché n'est pas encore là, les choses sont en train de se constituer. Il faut voir comment cela se passe.

Virginie Clayssen
Je souhaite répondre à Jean Sarzana. Lorsque l'on constate que certaines choses ne changent pas, cela ne signifie pas que les éditeurs pensent que le numérique n'est qu'un avatar. Il est évident que le changement est plus considérable qu'il n'y paraît au premier abord. Seulement, il est impossible de demander à tout un secteur culturel et industriel de basculer d'un seul coup dans ces réalités. Il faut des étapes. La première est de donner à lire sur support numérique, aux lecteurs qui le souhaitent, les textes qui ne sont actuellement disponibles que sur support papier.
Je viens du numérique. J'ai commencé ma carrière dans le multimédia à une époque où l'on s'enthousiasmait pour les possibilités d'association entre textes, images, sons. Un univers de contenus et de significations s'ouvrait à nous. Nous avons essayé d'imaginer des formes. L'arrivée brutale de l'Internet, qui n'offrait pourtant pas les mêmes possibilités techniques que le cédérom, nous a fait déchanter. Très vite s'est posée la question du modèle économique. Ce n'est pas parce que les techniques étaient disponibles qu'un auteur pouvait du jour au lendemain maîtriser les effets de sens entre texte et image, entre son et texte, entre son et image, etc. Certains explorent ces possibilités et je suis leurs travaux avec un enthousiasme intact. Cela dit, les pratiques ne se modifieront pas d'un claquement de doigts.
Je le répète, les plus importantes modifications sont à attendre du Web 2.0, l'idée n'étant plus tant de mettre des gens en contact avec le livre que de mettre des gens en contact avec des gens, avec le livre au milieu. À mon sens, il va se produire beaucoup de choses autour des lectures collectives, commentées, partagées. Le vaste champ à explorer ne tient pas forcément à l'œuvre elle-même, mais à ce qui va se passer autour d'elle, entre l'auteur et le lecteur, sans oublier l'éditeur. La grande nouveauté est l'irruption du lecteur en tant que personne capable de s'exprimer alors qu'elle était auparavant muette.
Bien sûr, l'hypertexte et les applications vidéo se développeront - un roman de Nick Cave est ainsi publié sur i-phone accompagné de l'audio et de vidéos de l'auteur lisant son texte. Ce sont de très beaux objets mais leur coût de production, considérable, suppose un modèle économique viable.
En tout cas, ne croyez pas que les éditeurs se racontent de belles histoires et pensent qu'il ne se passera presque rien avec le numérique.

Alain Absire
La notion d'évolutivité de la durée de cession des droits commence à entrer vraiment dans les esprits, chez les grands éditeurs eux-mêmes - mais pas tous ! Je vous renvoie à l'article explicite que Livres Hebdo publie cette semaine sur Eden-Livres, créé par Gallimard, Le Seuil et Flammarion. Nous ne devons pas être trop inquiets à ce sujet. Le contrat est une affaire de gré à gré et de personne à personne. À nous de nous donner les moyens de faire respecter cette possibilité. Dans la mesure où nous sommes dans une période expérimentale, il est normal que nos droits s'établissent eux-mêmes sur des modèles expérimentaux. Rien ne dit que la règle des 70 ans post mortem et de l'alignement des droits sur ceux du papier ne constitue pas un piège pour les éditeurs.
Par ailleurs, la révolution est essentiellement, pour le livre, le passage d'une économie de l'offre à une économie de la demande. C'est l'usager qui, de plus en plus, détermine le mode d'existence des œuvres. Cela ne doit pas nous empêcher, nous auteurs, avec les éditeurs, de prendre pour point de départ des œuvres achevées, ou, si j'ose dire, « provisoirement définitives ». Il nous appartient ensuite de proposer d'éventuelles extensions. Il y a là une vraie dynamique à créer. Certains biographes, d'ailleurs, sont en train d'en prendre conscience et d'en tirer les conséquences.
L'auteur ne doit pas se retrouver infantilisé par rapport aux éditeurs. Faisons des propositions et voyons ce qui se passe.

Jean-Christophe Delpierre
Pour l'instant, on voit surtout des budgets énormes consacrés par les maisons d'édition à la recherche et développement sans aucun retour de recettes (ou des retours très marginaux). Rappelons que nous sommes des entreprises qui construisent des patrimoines avec des auteurs et avec de nouveaux moyens technologiques. Nous sommes en train d'acheter des outils pour des montants considérables, comparables à ce que les imprimeurs dépensaient pour acheter des machines. Un dessin animé, un jeu vidéo, une animation de bande dessinée, cela représente plusieurs centaines de milliers d'euros dépensés, pour l'instant, en pur investissement. Dans le budget d'une entreprise, cela fait partie des arbitrages prépondérants. Et il est toujours nécessaire de convaincre des esprits non prévenus que notre démarche n'est pas de la pure folie. Certains administrateurs et certains actionnaires sont très sceptiques.
C'est parce que nous sommes des pionniers que nous nous inscrivons dans une dynamique de conviction. Comme responsables d'entreprise, nous sommes à la fois l'aventurier, qui aide l'auteur à être plus créatif, et le gestionnaire, qui crée de la richesse.

Olivier Lefèvre
Je suis auteur et je travaille avec le numérique depuis 1995. Je m'étonne de la formule très conservatrice de Smartnovel, qui propose une vente à l'abonnement pour l'ensemble de la série alors que le modèle du feuilleton se prête tout à fait bien à la formule du teaser (« Remettez de l'argent au pot si vous voulez connaître la suite ! »). De même, les contraintes fixées aux auteurs nous ramènent aux formats d'il y a 150 ans (Balzac) alors que les possesseurs d'i-phone sont plutôt des gens habitués à regarder des séries télévisées dont les structures de narration ont explosé depuis cinq ans et sont devenues beaucoup plus complexes. Je m'interroge sur cette volonté de continuer à tenir si court les rênes.
À mon sens, c'est une vue de l'esprit que d'opposer la difficulté supposée à publier sur l'Internet à la fin du XXe siècle et la facilité actuelle. À l'époque, il était simple d'apprendre un langage de balisage permettant de créer sur l'Internet à partir d'une page blanche. Depuis, on est passé à des systèmes de publication conçus par des informaticiens et qui ne recouvrent en rien la représentation que l'auteur peut avoir de son œuvre. Voilà dix ans que je m'emmerde à poster l'équivalent de morceaux de papier-cul sur des blogs où le seul critère de pertinence pour l'affichage est le dernier billet publié. Pour améliorer les choses, il me semble nécessaire de fusiller pour l'exemple quelques informaticiens afin de rappeler qui détient la prééminence !
Pour le reste, j'invite les auteurs à s'intéresser de près, sinon à la nature même des codes, du moins aux spécifications fonctionnelles des objets multimédias. La connaissance des possibles leur permettra d'imposer leur vision. Nous revenons à un champ où une partie du pouvoir est redistribuée à l'ensemble des personnes sur le Web. La capacité qui nous est donnée d'être des émetteurs est très intéressante mais continue de s'exercer dans des formes très contraintes. Il faudra un jour taper du poing sur la table car les informaticiens se sont crus, pendant dix ans, détenteurs de la vision absolue.
Voilà dix ans que l'on réalise des films en confiant les clés de la réalisation au directeur de la photographie. Cela produit rarement de bons résultats. C'est la même chose en littérature.
J'en viens à la question des droits. Ces quinze dernières années, nous avons connu trois « révolutions » qui ont donné lieu à chaque fois à des affirmations définitives sur l'avenir. Les droits numériques forment un ensemble d'une telle importance qu'il est inenvisageable, pour un auteur, de les céder en bloc. Je ne peux que recommander une cession bien délimitée selon les usages et différée dans le temps. Nous devons avoir une vraie réflexion sur ce qui est arrivé aux musiciens, longtemps « massacrés » par les maisons de disques qui leur imposaient les mêmes conditions quel que soit le support. Il est hors de question que les auteurs acceptent cela : rien ne dit, par exemple, que Smartnovel, qui développe aujourd'hui une application très intéressante, sera le bon interlocuteur et le bon diffuseur pour l'auteur dans cinq ans, quand d'autres technologies seront apparues.
La logique qui présidera aux discussions avec les éditeurs devra être, de plus en plus, celle du contrat de licence. Le musicien qui produit son album ou ses bandes a besoin du regard et des circuits de diffusion des maisons de disques, mais le taux auquel il doit céder les bandes n'a rien à voir avec de simples royalties. Ce modèle, tous les auteurs se devraient de le méditer !

Véronique Girard
Smartnovel, j'y insiste encore, est en phase d'expérimentation. Le système de l'abonnement a le mérite de la simplicité. Nous l'avons préféré pour l'instant au paiement à l'épisode, qui suppose des micropaiements. La question de la structure des récits nous renvoie à celle des budgets, qui sont sans commune mesure avec les possibilités de notre petite entreprise. En outre, je crois personnellement à l'histoire et au texte. Ce n'est pas parce que les smartphones peuvent recevoir des images et du son qu'il faut forcément en mettre. Une histoire forte reste une histoire forte. Les séries télévisées exploitent d'ailleurs toutes ces règles immémoriales : l'attente par rapport à un enjeu clairement fixé au début, les rebondissements, etc. À Je bouquine, nous commençons à recevoir des petits films réalisés par des enfants sur leur appareil photo et nous voyons bien que cela ne tient que lorsqu'il y a une histoire.
Si l'on juge cette position « réactionnaire », je l'assume. Je sais bien, par ailleurs, que l'histoire ne marche que si l'auteur affirme sa voix propre. S'il n'y avait que des règles, tout le monde serait auteur.

Marie Desplechin
Et les ordinateurs écriraient les histoires.

Véronique Girard
Ce serait plus simple... et dommage !

Hervé Hugueny
Il me semble que l'intervenant appelle de ses vœux des techniques de narration plus touffues, plus diverses.

Jean-Charles Fitoussi
J'en reviens à la formule de l'abonnement. Il se trouve que le store d'Apple propose au client des achats à 2,99 euros, par exemple, mais pas à 25 centimes d'euros. C'est une contrainte qui nous a été fixée.

Virginie Clayssen
Je comprends que des personnes qui ont une longue pratique de l'Internet éprouve un certain énervement face au battage fait autour du Web 2.0. Je suis moi-même partagée. En effet, réaliser une page Web n'est pas très compliqué. Cela dit, on ne peut nier la réalité : depuis qu'il existe des outils permettant de publier sur l'Internet de façon fluide et intuitive, sans passer par les balises, le nombre de personnes susceptibles de s'exprimer a explosé et je m'en réjouis.
Bien entendu, on produira des formes figées si on ne les modifie pas. Une plateforme de blogs comme Wordpress permet des modifications considérables à qui sait utiliser le langage CSS. Dans un monde où la technologie prend une place grandissante, il faudrait enseigner certaines choses simples à l'école. Il est inutile de savoir développer en C++ pour réaliser des choses intéressantes en termes de programmation. Il faut cesser d'avoir peur de la technique et de penser que c'est une chose compliquée réservée à des ingénieurs. L'école devrait permettre aux enfants d'acquérir des rudiments pour avoir une représentation correcte du Web, qu'il ne faut pas confondre avec l'Internet. Quant aux auteurs, François Bon a déclaré ici même il y a deux ans qu'ils devaient mettre les mains dans le cambouis. Il a convaincu nombre de ses camarades. Il demeure un auteur à part entière tout en menant une discussion ouverte sur ces questions.
Il faut néanmoins rester tolérant : tout le monde n'a pas forcément envie, certains auteurs sont allergiques et ne souhaitent qu'une chose, c'est qu'on leur fiche la paix. Le maximum qu'on puisse leur demander est d'envoyer leur manuscrit en pièce jointe et c'est très bien ainsi. Si l'on veut banaliser un niveau simple de connaissances techniques, il faut que cela soit enseigné. Personne ne se prendra spontanément de passion pour des balises HTML !

Hervé Hugueny
On distinguera donc un usage technique et un usage créatif. Ce sont deux niveaux différents.

Virginie Clayssen
Ils peuvent se rejoindre. La technologie peut être mise au service de la créativité. Voyez desordre.net, dont le concepteur, Philippe De Jonckheere, est aussi progammeur : la programmation est intégrée dans sa création et l'objet fabriqué est sans équivalent dans le monde.

Anne Gayet
Je suis depuis longtemps auteur plurimédias. Il y a trente ans, je travaillais déjà sur des scénarii arborescents.
Je ne crois pas que l'on écrive la même chose sur un blog et sur un autre support et je considère que le recyclage permanent pour essayer de vendre est une dérive. Cela étant, aux États-Unis, les auteurs qui tiennent des blogs très consultés sont hébergés sur des sites qui ont des sponsors et ils obtiennent une rémunération qui est fonction du nombre de consultations. En France, on se sent un peu isolé.

Laure Pécher
Je suis agent littéraire chez Pierre Astier & associés.
Il a été précisé que les droits numériques et les droits papier faisaient l'objet de deux contrats séparés. Smartnovel détient-il l'intégralité des droits numériques sur tous les supports ? À qui reviennent les droits de traduction ou de représentation audiovisuelle ?

Jean-Charles Fitoussi
Les contrats ont été passés de gré à gré. Parfois nous avons obtenu les droits audiovisuels, parfois nous détenons uniquement les droits numériques liés à l'utilisation d'un feuilleton sur Smartnovel, le cas échéant dans un délai déterminé. Nous avons commencé à discuter de la tacite reconduction avec certains auteurs.
À titre d'exemple, si nous sortons une version allemande de l'ouvrage de Didier van Cauwelaert, nous aurons à renégocier les droits avec l'auteur. Cela est tout à fait normal puisque les ventes sur le store Apple allemand seront comptabilisées différemment. En outre, nous ne sommes en rien associés à la version papier. L'auteur dispose d'une entière liberté.

Hervé Hugueny
On le voit, nous sommes en période d'apprentissage. Comme dans le domaine du cinéma, on commence par prolonger ce que l'on savait faire dans l'ancien univers pour le faire passer dans le nouveau. « Ils en ont parlé », cher Alain Absire, et pourtant, contrairement au fameux dessin de Caran d'Ache sur l'affaire Dreyfus, les chaises sont encore debout. Nous nous retrouverons pour continuer à en parler cet après-midi.

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