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Avec Xavier Cazin, Directeur, Immatériel
François Gèze, Président directeur général, La Découverte
Hervé Hamon, Auteur
Fabrice Rochelandet, Maître de conférence en économie, Université Paris Sud
Modérateur : Olivier Postel-Vinay, Rédacteur en chef, Books magazine

 

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Olivier Postel-Vinay
Un article récent du Herald Tribune évoque la société suisse Rapidshare, par laquelle transitent des fichiers numériques de toutes sortes, y compris de livres, qui sont téléchargés gratuitement par ceux qui le souhaitent. L'auteur de l'article, Randall Stross, a demandé à une société américaine de faire une enquête sur le dernier livre de Dan Brown, The Lost Symbol. On en trouve au total sur la toile, réparties sur 11 sites, 165 versions gratuites dont 102 transitent par Rapidshare. Selon un éditeur que j'ai rencontré à Francfort, entre 200 000 et 300 000 exemplaires de ce livre ont de la sorte été téléchargés gratuitement.

A l'évidence, il ne s'agit que d'un début et cette table ronde doit donc se demander ce qu'annonce, pour les auteurs, une évolution qui rappelle, à bien des égards, celle qu'a connue la musique.
Hervé Hamon, en tant qu'auteur, vous sentez-vous intimement concerné par cette question ou avez-vous le sentiment qu'elle ne touche qu'indirectement les auteurs et que les vieux usages vont perdurer ?

Hervé Hamon
Si je ne me sentais pas concerné, je ne serais pas là ! Il est rare que l'on donne à l'auteur la parole en premier, d'autant que l'on assiste actuellement, cela a déjà été dit, à une disparition de l'auteur. Je ne le dis ni par paranoïa, ni par catastrophisme, ni par nostalgie, mais parce que j'en fais le constat économique : une partie du prix va à l'éditeur, une autre au distributeur, une troisième au libraire et ce qui reste, la variable d'ajustement, va à l'auteur. Cette dernière se réduit de plus en plus, avec la complaisance plus ou moins passive de nombre d'auteurs eux-mêmes, qui considèrent que la création est plus importante que la rémunération et qui acceptent des contrats à 4, 5, ou 6%, qui sont dangereux et qui plombent la profession.
Mais, précisément, la « profession » n'existe pas. Il n'y a pas pour les auteurs l'équivalent de ce qui existe par exemple pour les auteurs de documentaires ou de films de fiction : la rémunération d'un scénario est plus ou moins codifiée. Pour les auteurs de livres, le droit est bien plus fluctuant et l'écart est patent entre la glorification de l'écrivain et sa marginalisation économique puisqu'il n'existe pas en tant que travailleur.

Ce débat sur ce que la production numérique va entraîner pour nous se situe donc dans un contexte où, déjà pour le papier, nous sommes une espèce si ce n'est en voie de disparition, du moins fortement menacée, non par la méchanceté des libraires ou des éditeurs - ne nous trompons pas de cibles - , mais par une tendance lourde, économique et culturelle. Les auteurs veulent de l'amour, de la gratification symbolique, mais rares sont ceux qui considèrent que l'écriture est un métier et un travail qui doivent être rémunérés à ce titre. A fortiori, on a bien du mal à savoir ce qu'attendent les auteurs de à la révolution numérique.

Je suis un auteur - et un éditeur - qui a toujours visé les ventes moyennes. Ces ventes n'existent plus guère aujourd'hui car une toute petite minorité d'auteurs sont dupliqués de façon formidable et sont présents partout dans le monde, tandis que la plupart demeurent extrêmement confidentiels, leurs œuvres étant vendues à moins de 2000 exemplaires et non traduites. Pour ces derniers, la perspective du numérique est flatteuse et les conduit à raisonner plus en termes d'amplification que de droits.
Je suis extrêmement inquiet de cela et je pense qu'il faut rappeler, non par corporatisme mais tout simplement parce qu'il s'agit du droit moral et du droit d'auteur, que les écrivains ne sont pas (seulement) des artistes au sens du XIXe siècle, c'est-à-dire poitrinaires, alcooliques, appelés à mourir jeunes, et protégés par des mécènes, mais bien des travailleurs, qui éventuellement font de l'art, qui sont en droit de rappeler que tout travail mérite salaire. Il est vrai que nos économies actuelles n'ont guère tendance à rémunérer le travail, artistique ou non, et que les choses se présentent donc plutôt mal pour la création intellectuelle...

Même si l'on reste à l'échelon symbolique, aujourd'hui, la critique n'est guère prescriptrice : elle s'est dévaluée pour partie elle-même et pour partie en raison des problèmes généraux de la presse. Ce sont essentiellement les libraires qui prescrivent les livres. C'est pour nous une bonne chose, car ils sont nos meilleurs alliés, mais c'est exorbitant car ils sont à la fois ceux qui mettent le livre sous les yeux du public et ceux qui le recommandent. Or, pas plus que celle des auteurs, la profession de libraire n'est homogène et ils sont pour la plupart hors du coup en ce qui concerne l'économie numérique : s'ils sont prescripteurs pour les livres papier, qui sont pour l'instant le moyen de nous exprimer et de gagner notre vie, rares sont ceux qui s'intéressent au numérique, comme le fait mon ami Charles Kermarec, qui se fait également éditeur.

Il faut que nous prenions en compte le fait que nous allons-nous trouver pris entre des partenaires très différents : les libraires, qui ne sont pas tous vertueux, qui ne lisent pas tous, mais qui nous aiment bien, qui prescrivent nos livres, qui sont les plus combatifs, et d'autre part le monde du numérique. La perspective du numérique représente donc un saut assez vertigineux dans l'inconnu.
Aujourd'hui, on nous propose de signer des contrats qui comportent une petite annexe indiquant que le livre va être édité sous deux formes : celle du papier, que nous connaissons, et le support numérique, qui ne doit pas nous inquiéter puisqu'il s'agit en gros de la même chose... Bizarrement, quelques auteurs, dont je suis, ne sont pas très contents de cette proposition, non parce qu'elle n'est pas suffisante mais parce qu'elle n'est pas claire - sans doute d'ailleurs aussi pour ceux qui la formulent eux-mêmes -, parce que l'on ignore ce qu'elle recèle. Nombre d'éditeurs disent aujourd'hui que si un livre n'est plus exploité sous sa forme papier, ce qui devrait entraîner un retour des droits vers l'auteur, il pourra continuer à l'être sous forme numérique. Ainsi, l'auteur donnerait à l'éditeur blanc-seing pour décider de la forme sous laquelle le livre sera exploité. On pourrait ainsi éditer un livre à 500 exemplaires, constater qu'il n'est pas vendu - ce qui ne sera guère étonnant - et le mettre en ligne, ce qui fait que l'oeuvre n'aura finalement d'existence que virtuelle. On est là dans un flou mortifère extrêmement dangereux. Le mieux pour les auteurs serait donc de dire, comme l'a fait pour l'audiovisuel, qu'avant de passer contrat, on doit réfléchir ensemble, analyser l'évolution du droit et des marchés, voir si Kindle devient prédominant - ce dont je doute, etc. C'est alors seulement que nous pourrons passer des contrats acceptables et clairs. Il ne s'agit pas que de pourcentages.

La petite minorité des auteurs de best sellers, à partir de l'idée (erronée) que le numérique n'entraîne guère de frais, propose de faire 50-50... Pour ma part, je pense qu'il faut analyser les choses sérieusement, voir quelles sont les charges, les obligations, les possibilités des éditeurs numériques et essayer de déterminer, à partir de là, ce que pourrait être un minimum raisonnable pour l'auteur. C'est nécessaire, ce n'est pas suffisant.

Ce qui se passe est assez angoissant. J'ai découvert sur Google que mes livres étaient tous numérisés, que l'un d'entre eux, qui a eu un certain succès sous sa forme papier, l'avait été par l'université de Harvard. Cela fait chic, mais il faudrait quand même que l'on sache un peu où l'on va. Tandis que Google numérise au mépris de nos droits et constitue une sorte de bibliothèque mondiale bâclée et brouillonne dont on ignore ce qu'elle va devenir, tout comme on ignore qui seront les actionnaires de Google dans cinq ans, d'autres veulent bâtir, comme le fait iTunes pour la musique, des plates-formes où le public se fournirait exclusivement, ce qui relève d'un autre système économique. J'ignore ce que nous allons devenir dans tout cela, mais je sais ce que je veux et ce que je ne veux pas. Ce que je ne veux pas, c'est signer quelque chose en blanc et c'est bien ce qu'on me demande. Pour soixante dix ans!

Xavier Cazin
Je me situe dans le monde de l'industrie et dans celui de l'édition immatérielle. J'ai été pendant quelques années directeur éditorial pour la filiale d'une maison américaine et j'ai bien sûr travaillé avec le papier, mais, depuis un an et demi, je me consacre à la distribution numérique. J'entends distribution au sens classique qu'a ce mot dans l'édition, c'est-à-dire que j'aide les éditeurs à revendre leurs ouvrages numériques, quelle que soit leur forme, dans le plus grand nombre de points de vente possible, et aux libraires de vendre à leurs clients des accès de tous types - fichiers, bouquets et services arbitrairement complexes.

S'il s'agit d'un livre qui ressemble exactement à la version papier hormis sa forme de fichier - ce que la plupart des éditeurs nous proposent aujourd'hui -, nous sommes amenés à nous interroger sur la valeur ajoutée de ce fichier par rapport à son modèle papier. Dans ce cas trivial, nous proposons simplement aux éditeurs de stocker le fichier de façon sécurisée et nous permettons aux libraires de revendre des droits de téléchargement. Que les choses soient claires : il ne s'agit pas de répondre au manque de disponibilité des livres épuisés, mais bien de proposer un autre mode d'accès à l'œuvre. En effet, les usages évoluent et les lecteurs ne passent plus deux heures chaque jour dans un canapé à tourner tranquillement les pages d'un livre papier. Une partie de leur temps d'attention s'écoule désormais devant des terminaux. Il faut tout simplement prendre ce fait en compte et partir de l'idée que ce n'est pas parce que l'on est devant un terminal que l'on a moins envie d'accéder à des œuvres d'auteurs. S'ils sont conscients de leur époque, les auteurs et les éditeurs doivent accepter que les habitudes des lecteurs et les modes d'accès aux œuvres ont changé et qu'il peut être utile de leur proposer les mêmes œuvres sous d'autres formats, par téléchargement mais aussi on-line, en fonction des choix de l'éditeur, par exemple s'il se méfie du piratage : on peut ainsi proposer à des étudiants d'avoir accès à des corpus d'œuvres depuis n'importe où, sans avoir besoin de les télécharger.
Notre travail est donc de dire aux éditeurs « vous pouvez inventer les produits éditoriaux que vous voulez ; vous pouvez inventer avec vos auteurs des choses qui tirent parti du numérique, en particulier du réseau, nous nous chargeons d'en permettre la revente partout où des gens seront intéressés pour le faire ».

Olivier Postel-Vinay
Hervé Hamon, un de vos livres est-il ainsi proposé sous forme numérique ?

Hervé Hamon
A ma connaissance, non ; en pratique j'imagine que oui, en particulier aux États-Unis et je suppose par l'intermédiaire de Google, donc sans rémunération et contre ma volonté. Mais je ne suis l'ennemi de personne autour de cette table et je suis très intéressé par le numérique, tant comme lecteur que comme auteur, d'autant que nous n'avons pas le choix : cette économie est en marche, elle prendra probablement une place bien plus importante que ce que l'on imagine aujourd'hui. Cela explosera d'un coup.

Xavier Cazin
Dans ce modèle économique, nous travaillons exactement comme un distributeur : nous facilitons le travail du libraire d'un côté, de l'éditeur de l'autre ; les pourcentages sont très proches de ce que demande aujourd'hui un distributeur, soit environ 10 % du produit de la vente, à charge dans tous les cas pour l'éditeur de reverser la part à l'auteur. Nous n'intervenons donc pas dans la relation entre l'auteur et l'éditeur, nous pouvons simplement les aider en leur indiquant précisément quelles œuvres ont été réellement consultées, même si elles font partie d'un bouquet.

Olivier Postel-Vinay
Et quel est le prix du livre électronique par rapport au livre papier ?

Xavier Cazin
C'est un débat intéressant. On s'est beaucoup demandé ce que les gens étaient prêts à payer pour une chose aussi peu attractive qu'un fichier et je pense que 5,50 €, c'est déjà bien payé... Mettons-nous à la place de quelqu'un à qui l'on donne le choix entre acheter un livre papier entre 15 et 20 € et accéder à un fichier pour plus de 10€. Beaucoup continueront à choisir le papier, moi le premier.

Si l'on refuse de considérer que tout est fichu, il faut admettre que le livre numérique doit mûrir, c'est-à-dire qu'il ne doit plus ressembler au livre papier tel qu'on le connaît. On se rend bien compte qu'il peut être pratique de faire des recherches, d'annoter, et qu'il existe de nombreuse petites valeurs ajoutées qui, mises bout à bout, peuvent justifier le numérique. Dans ce cas, si l'on prend l'exemple d'un universitaire à qui l'on donne accès à l'ensemble du fonds de La Découverte pour un prix donné, il lui paraîtra évidemment intéressant de pouvoir y piocher à loisir et de payer un certain prix pour cela. Je crois donc qu'il faut rompre avec l'idée qui demeure dominante d'un livre numérique à l'image du livre papier.
En tant que distributeur, nous sommes également intéressés par la quantité vendue. Aujourd'hui, la soi-disant distribution consiste le plus souvent en un seul site auquel on espère que les internautes seront très nombreux à se connecter. Résultat : quelques dizaines d'exemplaires sont vendus pendant la durée de vie d'un livre numérique. Tant qu'on en est là, personne ne peut calculer quoi que ce soit et l'éditeur, qui perd de l'argent, n'est pas vraiment enclin à augmenter la part de l'auteur, il a même l'impression de lui faire un cadeau s'il lui donne la même part qu'auparavant. Il faut donc atteindre des quantités similaires aux quantités papier pour mesurer véritablement quelle est la diminution des frais fixes. En effet, le coût de la vente numérique est très faible, mais seulement quand les ventes sont nombreuses : quand on ne vend que 10 ou 20 exemplaires, tout est cher ! En revanche, à partir de 1500 ventes - pour reprendre le chiffre donné par Hervé Hamon - on peut faire le calcul et sans doute donner un peu plus à l'auteur.

Olivier Postel-Vinay
Quelle proportion du prix du livre papier représente aujourd'hui le prix de vente du livre électronique ?

Xavier Cazin
Les éditeurs nous demandent, au jugé, de le vendre entre 20 et 40 % moins cher, mais ils ne se fondent pour cela sur aucun critère objectif.

Fabrice Rochelandet
Je suis universitaire mais aussi auteur, du moins une espèce particulière d'auteur puisque je suis subventionné par l'État, en tant que fonctionnaire. J'ai donc plutôt tendance à communiquer mes documents de travail, en les mettant en ligne en accès libre. J'ai travaillé sur les téléchargements illégaux mais, plutôt que de partir parler de la piraterie, je souhaite insister sur les opportunités qu'offrent l'Internet et les technologies d'information. Quand on parle d'industries culturelles, on constate que la diversité culturelle est assez limitée puisque, en dépit de l'abondance des œuvres produites, une poignée de titres seulement arrive sur le marché : selon une loi de Pareto, 10 % des titres représentent 80 ou 90 % de la demande. Autre problème, endémique aux industries culturelles même si l'on en parle un peu moins souvent : les inégalités entre les auteurs, en fonction de leur succès.

On peut se demander en quoi Internet pourrait changer la donne, par exemple en accroissant l'accès à diversité culturelle - peut-être aurais-je l'occasion de vous dire pourquoi je pense que le modèle « de la longue traîne », c'est-à-dire l'exposition sans précédent des œuvres ne permet pas d'accéder de promouvoir effectivement à cette diversité - et en réduisant de réduire significativement les inégalités entre les auteurs. De ce point de vue, la question principale est celle de la distribution au sens large, c'est-à-dire l'acheminement des œuvres vers les utilisateurs, et plus précisément d'une de ses fonctions essentielles, la prescription. Dans un travail sur ce thème que je suis en train d'achever, je me demande en quoi Internet pourrait amener de nouvelles formes de prescription. Les prescripteurs traditionnels sont les éditeurs et les distributeurs, quand ils sélectionnent les œuvres et quand ils décident de budgets promotionnels ; la critique et les revues littéraires, qui guident les consommateurs dans leurs choix ; les consommateurs eux-mêmes, par le bouche-à-oreille. Mais en quoi Internet et les réseaux sociaux en ligne peuvent-ils modifier la prescription ?

Nous avons identifié dans ce cadre trois modèles économiques qui pourraient coexister ou se concurrencer et qui se différencient par la nature de la prescription. Tous trois bénéficient d'une diminution des coûts de production et permettent d'exposer un grand nombre d'œuvres, d'accroître la capacité physique ou temporelle - le problème du turn-over - d'exposition.

Le premier modèle, actuellement dominant, est celui du best-seller, qui ne ferait que prolonger les modèles existants et dans lequel les distributeurs tiendraient le rôle de prescripteurs et domineraient la chaîne de valeur, grâce notamment à la collecte d'informations sur les consommateurs et la maîtrise des stratégies marketing. De la sorte, se perpétuerait une loi de Pareto par laquelle 80 % de la demande s'adresseraient à 10 ou 20 % des titres. Ce modèle ne pourrait amener des innovations qu'à la marge, par exemple avec les avis postés des consommateurs ou l'information selon laquelle 300 000 consommateurs ont acheté tel livre, comme on le voit parfois sur le site d'Amazon. Mais je ne suis pas certain que cela promeuve la diversité culturelle et ce modèle ne ferait donc que perpétuer les difficultés actuelles.

Le deuxième modèle est celui de la « longue traîne ». En 2004, le rédacteur en chef de Wired Magazine a montré que, si 80 % de la demande se concentrent sur un petit nombre de biens culturels, il existe un potentiel de marché non exploité et l'idée est de monétiser ce fonds d'invendus. Ce modèle est donc complémentaire de celui du best-seller. Selon Chris Anderson, Amazon réalise la moitié de son budget avec les best-sellers et l'autre moitié avec des micro-ventes. Ce modèle repose sur la levée des contraintes physiques et logistiques : Amazon peut stocker dans ses entrepôts un grand nombre d'œuvres et n'est plus contraint par la durée de la fenêtre d'exposition des œuvres. Dans ce cadre, la prescription peut passer par les blogs d'amateurs éclairés, les forums spécialisés, mais aussi par les prescripteurs traditionnels que sont les revues littéraires. La « longue traîne » accroît la diversité culturelle et élargit l'accès aux œuvres, mais cela ne fait que valoriser des œuvres déjà produites et l'on peut se demander si ce modèle finance la diversité culturelle et en quoi les micro-ventes peuvent faire vivre les petites structures de production.

Le troisième modèle, sur lequel je travaille actuellement, est celui de la « diversité créative ». Il bouleverserait quelque peu les industries culturelles en partant de l'idée non pas d'exploiter un fonds existant mais d'explorer de nouvelles productions, d'assurer un renouvellement qualitatif des œuvres, donc de réduire la loi de Pareto. La question est de savoir comment mettre en relation la demande très hétérogène des lecteurs et la diversité de l'offre. Pour l'instant, ce modèle ne répond pas véritablement à des pratiques culturelles identifiées. Il n'y a pas de désintermédiation : aucun consommateur ne peut trouver seul sur Internet l'œuvre qui lui convient le mieux. Certains signes avant-coureurs montrent toutefois qu'il pourrait devenir réalité. Les pistes technologiques existent. Ainsi, dans le domaine de la musique, le site musicMe ne repose pas sur des réseaux communautaires de consommateurs mais crée directement des liens entre les œuvres : lorsque vous tapez le nom d'un album, vous voyez aussi apparaître ceux qui sont musicalement les plus proches et vous êtes ainsi conduit à naviguer une œuvre à une autre. La piste communautaire me paraît également très intéressante, par des réseaux non pas de type Facebook mais d'auteurs. Quand se rend sur la page d'un artiste sur MySpace, on découvre ses « amis », qui sont également des artistes. Ce sont en fait des liens cognitifs qui relient les œuvres, les albums, les types de musique, les artistes. On trouve là une nouvelle forme de prescription qui dépend de l'intelligence du réseau et qui aide les consommateurs à découvrir des œuvres différentes, voire à forger des goûts différents, bien loin des travers du modèle du best-seller. L'intérêt d'une telle démarche est de repérer ce qui, dans l'Internet, peut bousculer les frontières et permettre de réduire les inégalités entre les auteurs et de mieux diffuser les œuvres. (Applaudissements)

Olivier Postel-Vinay
Il n'est pas si fréquent d'entendre un avis un peu positif sur Internet...

François Gèze
Ce modèle de la « diversité créative » est très intéressant, mais il me paraît relever pour l'heure de l'anticipation... C'est sans doute ce que permettra l'Internet mais, pour l'instant, personne n'est capable d'y associer un modèle économique clair, apte à rémunérer les auteurs et les éditeurs, et tout reste donc à inventer.

Pour ma part, je peux apporter un témoignage plus pragmatique pour dire où nous en sommes aujourd'hui, ce à quoi nous travaillons pour investir le domaine de l'édition électronique. Dans ce champ, les incertitudes sont majeures. Elles tiennent d'une part à l'évolution des technologies (liseuses, logiciels, bande passante, etc.) et, d'autre part, au jeu des acteurs et surtout des outsiders, comme Google et Amazon, mais aussi de ceux que l'on ne connaît pas encore et qui pourraient éventuellement tout emporter dans les années à venir. Cela signifie que notre horizon se borne à un ou deux ans au plus, mais qu'ensuite ce qui nous paraît évident aujourd'hui peut être complètement bouleversé.

À ce jour, deux modèles économiques permettant la juste rémunération des créateurs de livres apparaissent réalistes et c'est donc ceux que nous essayons de développer : l'achat de livres électroniques (ou e-books) par téléchargement et l'accès par abonnement à une « bibliothèque numérique ». Commençons par ce dernier, car c'est le plus ancien : le modèle des corpus de documents que l'on peut consulter en ligne a en effet largement fait ses preuves, principalement dans l'édition scientifique. Il représente aujourd'hui un chiffre d'affaires annuel de plusieurs milliards de dollars, d'abord pour les revues scientifiques publiées par de grands groupes comme Springer, Reed Elsevier, Thomson, etc., mais aussi, plus récemment, pour les ouvrages. On a ainsi vu apparaître des projets très innovants comme la bibliothèque numérique Safari Books Online, qui vend l'accès à une bibliothèque d'informatique professionnelle, soit quelque 8 500 ouvrages seulement, mais avec de formidables fonctionnalités de navigation, de recherche et de consultation au sein de ce corpus. Abonner une entreprise à cette bibliothèque change tout simplement la vie des professionnels concernés. On sait comment fonctionne ce modèle : l'« agrégateur » vend les licences d'accès à des institutions, comme des bibliothèques, en particulier universitaires.

En France et en Belgique, Cyberlibris a été pionnier en la matière, en créant en 2001 une bibliothèque de livres d'économie-gestion (qui en compte aujourd'hui 15 000, en français et en anglais), dont l'abonnement est vendu aux bibliothèques des grandes écoles de commerce. C'est aussi ce que nous avons fait avec le portail Cairn.info, créé en 2005 à l'initiative de quatre éditeurs universitaires francophones (De Boeck, La Découverte, Belin et Erès) : nous avons commencé avec des revues de sciences humaines et sociales ; nous en compterons bientôt 250, avec 70 000 articles numérisés à ce jour ; nous nous apprêtons à y mettre des livres, en développant bien sûr les fonctionnalités dont je viens de parler. Cairn.info vend les abonnements à son site aux bibliothèques universitaires du monde entier, qui rendent ensuite accessibles sur leur intranet ses contenus aux étudiants et chercheurs de l'établissement, de façon sécurisée et gratuite.

C'est un bon modèle, qui permet à la fois d'apporter une véritable valeur ajoutée aux lecteurs et de rémunérer à peu près convenablement auteurs et éditeurs. En effet, ces plates-formes, déduction faite d'une remise de distribution variant de 30 % à 40 % (servant à financer les développements informatiques et l'énorme travail d'enrichissement) reversent aux éditeurs le chiffre d'affaires réalisé, au prorata de la consultation on line ou de l'impression de leurs documents - les auteurs étant rémunérés par l'éditeur selon le même pourcentage de ce chiffre d'affaires que pour le papier. Ce modèle ne concerne pas toutes les catégories d'édition : il est surtout pertinent pour l'édition de savoir au sens large (sciences exactes et sciences humaines) et l'édition professionnelle (droit, gestion, etc.), où les acheteurs sont surtout des bibliothèques et des entreprises dotées d'un intranet puissant. Dans ce domaine, il ne peut pas y avoir de libraires, tout simplement parce qu'il s'agit d'un autre métier. J'en viens au second modèle : celui du téléchargement de e-books à l'unité, encore balbutiant aujourd'hui, mais dont on parle beaucoup et qui concerne la littérature générale (romans et essais), en partie l'édition jeunesse, demain sans doute la bande dessinée. À la différence du premier modèle, on retrouve là toutes les problématiques liées au prix et à la rémunération des acteurs de la chaîne du livre papier.

Je suis en effet convaincu que l'on a tout autant besoin d'éditeurs et de libraires pour produire et vendre le livre numérique que c'est le cas pour son équivalent papier. Ceux qui croient que les auteurs pourront vendre directement aux lecteurs des e-books, en se passant de la médiation des éditeurs et des libraires, se trompent. Tout simplement parce que l'offre sera pléthorique. En France, elle est certes aujourd'hui encore misérable, mais dès 2010, on comptera plusieurs dizaines de milliers de références - à comparer aux quelque 600 000 livres papiers disponibles à la vente. Et les choses iront ensuite très vite, puisqu'une bonne partie des nouveautés de littérature générale sera coproduite simultanément sous forme de papier et de fichiers au format ePub (auxquels s'ajouteront les titres de fonds des éditeurs - y compris les titres épuisés -, progressivement « rétroconvertis », et tous ceux issus de l'autoédition). On comptera alors plusieurs centaines de milliers de références en langue française - pour mémoire, plus de 350 000 ouvrages américains sont déjà disponibles en 2009 au format électronique pour la lecture sur le Kindle d'Amazon.

À l'horizon 2012-2013, il y aura donc tellement de références que les lecteurs de e-books auront bien besoin d'être aidés par des médiateurs capables de faire le tri, agréger et conseiller, ce qui est très exactement le travail du libraire dans le monde du « livre Gutenberg ». Et c'est bien pourquoi les différents maillons de la chaîne du livre papier vont se retrouver dans la chaîne du livre téléchargé. Le « libraire numérique » (qui restera aussi souvent un libraire « en dur ») devra évidemment être rémunéré pour son travail, car si, pour vendre des e-books, il n'aura plus à couvrir les charges liées aux locaux, aux retours ou aux inventaires, il aura à assumer des frais nouveaux liés à la gestion de son site de vente en ligne. On aura également besoin d'un distributeur-diffuseur numérique et de nombreuses plates-formes se mettent d'ores et déjà en place : Numilog (Hachette), qui a été la pionnière, mais aussi Eden (qui regroupe Flammarion, Gallimard et Le Seuil/La Martinière) et Editis ; et il faudra également créer une plate-forme intermédiaire entre leurs réservoirs de fichiers et les libraires en ligne. Création, développement et évolution des plates-formes, traitement des commandes, envoi, marquage et cryptage des fichiers : tout cela a un coût. À ce jour, pour la rémunération des libraires, les discussions tournent autour de 25 % à 30 % du prix public hors taxes des e-books ; et pour la distribution numérique - et la diffusion, car il faut aussi commercialiser les e-books -, la marge est de 10 % à 12 %.

En amont, on trouve l'éditeur. Après la première étape expérimentale des livres rétroconvertis, comme ceux que nous avons mis sur Gallica (ce qui n'a pour l'instant débouché que sur un chiffre d'affaires symbolique), on en vient à la commercialisation de nouveautés au format ePub - c'est-à-dire en passant par le XML, qui offre sur les tablettes une qualité de lecture et d'usage sans commune mesure avec ce que permet le format PDF. Aujourd'hui, on parvient pratiquement à produire ces fichiers sans surcoût par rapport au papier. Certes, tous les compositeurs et éditeurs n'en sont pas encore là, mais les choses bougent très vite, même s'il faut apprendre à maîtriser les techniques pour mettre en ligne de véritables e-books.

A l'heure actuelle, on fixe pour ces livres un prix public TTC en moyenne inférieur de 20 % à celui du livre papier. Ensuite, on applique une TVA à 19,6 % au lieu de 5,5 % et on arrive donc à un prix hors taxes de 30 % inférieur à celui du papier. Puis on verse au libraire et à l'e-distributeur les pourcentages que j'ai déjà évoqués. Dans la mesure où le marché du e-book reste encore marginal, les frais fixes de l'éditeur (liés à l'établissement et à la mise en forme des textes) ne sont couverts actuellement que par les ventes de livres papier. En fait, faute de marché, l'éditeur ne se rémunère pas véritablement sur le numérique. Mais dans les secteurs les plus directement concernés, c'est-à-dire la littérature et les essais et documents publics, il n'est pas irréaliste d'imaginer que le livre numérique atteigne d'ici peu d'années 15 %, 20 % ou 30 % du marché (en nombre d'exemplaires). Dans ce cas, on changerait d'économie, aussi bien pour l'éditeur que pour l'auteur, qui devraient se rémunérer tant sur le papier que sur le numérique, le premier étant cette fois appelé à amortir non seulement les frais variables, mais aussi les frais fixes.

C'est également dans cette perspective qu'il faut réfléchir à la rémunération de l'auteur. Pour l'instant, nous disons à nos auteurs que nous demeurons dans une phase expérimentale tant qu'il n'y a pas véritablement de marché et nous leur proposons une solution provisoire qui consiste à leur donner les mêmes pourcentages sur le prix hors taxes que pour le papier... J'ignore combien de temps on restera dans ce schéma. Aujourd'hui, pour les contrats que nous signons, l'auteur nous cède les droits d'exploitation sous forme numérique pour la durée de la propriété littéraire, soit 70 ans après son décès. À titre personnel - je ne parle certes pas au nom de tous mes confrères du SNE (Syndicat national de l'édition) -, je conviens que c'est sans doute excessif. Il paraîtrait assez raisonnable de fixer une durée limitée pour cette cession, car Hervé Hamon a posé la bonne question : peut-on accepter que le livre soit réputé disponible dès lors qu'il n'est exploité que sous forme électronique ? Dans certains cas, cette disponibilité sous forme numérique est formidable pour l'auteur, auquel elle donne une visibilité qu'il n'aurait pas eue à défaut, mais si cela doit servir à l'éditeur à bloquer tout autre forme d'exploitation de l'ouvrage, cela paraît exorbitant.

Or, ni nous ni les auteurs ne sommes encore en mesure d'inventer un nouveau régime de propriété littéraire, englobant le numérique et aussi stable que l'a été le système du droit d'auteur pour le livre papier. Il faut donc avancer de façon pragmatique et nous accorder sur des contrats provisoires, aussi bien dans le contenu que dans les modalités et dans la durée. Pour le reste, nous avons tout intérêt à jouer la transparence des coûts et à montrer aux auteurs ce qu'est cette nouvelle économie pour qu'ensemble nous construisions quelque chose de nouveau. (Applaudissements)

Olivier Postel-Vinay
Je propose d'ouvrir immédiatement le débat avec la salle.

Marie Sellier
Je suis auteur et présidente de la Charte des auteurs et illustrateurs pour la jeunesse. Je souhaite rebondir sur cette idée de transparence et remercier François Gèze de nous avoir donné des chiffres. Voilà des années que nous demandons en vain aux éditeurs, en particulier au SNE, de débattre de ces nouveaux contrats ; cela ne me paraît vraiment pas normal. Si Hervé Hamon a souligné que les auteurs sont généralement individualistes, il existe néanmoins des fédérations d'auteurs. Outre bien sûr la SGDL, notre charte en est un exemple : nous sommes 850 à avoir adopté une position commune et nous sommes prêts, par l'intermédiaire de nos représentants, à nous mettre autour d'une table pour discuter avec des éditeurs.

Bastien Guerry
Les éditeurs ne constituent-ils pas déjà un de ces réseaux d'auteurs dont on a parlé ? Comment voyez-vous leur rôle ?

Fabrice Rochelandet
Ce que j'ai dit relève-t-il de l'anticipation ? Peut-être dans le domaine de la littérature, et encore.
Si l'on prend les blogs BD, dont toutes les enquêtes sur les pratiques culturelles montrent la place grandissante, ce sont les liens vers les autres que fournit l'auteur du blog qui sont importants. En circulant de la sorte d'un blog à un autre, on découvre une véritable diversité et des créations vers lesquelles on ne serait pas allé à défaut. Les choses fonctionnent de la même façon pour la musique. En fait, il s'agit de réseaux par affinités qui offrent des accès tout à fait différents de ceux d'un grand magasin de disques. Il est vrai que les choses sont un peu différentes pour la littérature parce qu'en France on a la chance d'avoir la loi sur le prix unique du livre et de disposer d'un maillage territorial de libraires indépendants, qui font un énorme travail de prescription, qui ouvrent vers la diversité culturelle et vers des œuvres différentes, qui concourent à former le goût des lecteurs. En revanche, il n'y a plus de petits disquaires. J'y vois une des raisons de la crise du disque, auquel des sites comme MySpace peuvent apporter une petite bouffée d'oxygène. Mais dans le domaine du livre aussi, de tels sites permettraient de découvrir des œuvres un peu différentes, qui ne sont pas exposés massivement comme des best-sellers. Cela étant dit, des éditeurs peuvent tout à fait coexister avec les modèles que j'ai présentés de manière prospective - je préfère ce mot à celui d'anticipation.

Une intervenante
Vous parlez des blogs de BD, mais il existe aussi des blogs d'auteurs. On trouve en ligne une activité extrêmement riche, foisonnante, excitante, d'auteurs de toutes sortes, dont un grand nombre publie sous forme papier. Outre que ces blogs sont un lieu de repérage des talents et que les lecteurs y jouent un rôle important, il s'agit d'une autre façon d'exercer le métier d'auteur, en ayant, presque au quotidien, une présence en ligne, mais qui n'entre pas en contradiction avec la relation privilégiée que les auteurs entretiennent avec les éditeurs. D'ailleurs, la validation par l'éditeur demeure symboliquement forte pour les auteurs.

Fabrice Rochelandet
La prescription me paraît très liée à la confiance que l'on fait aux prescripteurs. Je crois que si les visiteurs d'un blog se rendaient compte que les prescripteurs agissent en service commandé pour un éditeur, ils iraient voir ailleurs.

Hervé Hamon
Beaucoup de prescripteurs sont tout simplement en liaison avec les marchands de livres. Il y a sur le Web une vie formidable et j'en suis pour ma part très friand en matière de littérature générale, mais il y a aussi beaucoup de faux-nez et de gens qui s'abritent derrière un blog pour envoyer vers des sites comme Alapage.

Fabrice Rochelandet
Je ne parlais pas des blogs de lecteurs ou de consommateurs, qui sont plus proches de la longue traîne que la diversité créative, mais des blogs d'auteurs : si on aime un auteur et qu'il nous indique n'importe quoi ou qu'il est sponsorisé par je ne sais qui, on va très vite s'en apercevoir et s'éloigner de lui.

Sonia Delmas
Je suis ici au titre du Conseil permanent des écrivains, qui est un réseau très foisonnant d'une douzaine de sociétés et d'organismes d'auteurs comme la SGDL, la SACD, le SNAC, la Charte des auteurs et illustrateurs pour la jeunesse, etc. François Gèze, quand vous parlez des livres en édition numérique, s'agit-il des livres papier numérisés ou uniquement des livres qui sont créés pour être publiés sous cette forme ? Les coûts de création n'étant pas les mêmes, comment sont-ils répartis ?

François Gèze
Je parlais des livres qui existent simultanément sous les deux formes. Aujourd'hui, dans la plupart des secteurs, publier des livres uniquement sous forme numérique serait suicidaire, pour la bonne raison que le marché est insuffisant pour amortir les coûts fixes. Au cours de la phase de transition actuelle, qui peut durer de trois à cinq ans, nous avons la chance que l'essentiel de l'activité des éditeurs, donc la base de la rémunération des auteurs, s'exerce dans le papier, ce qui permet de publier les livres électroniques à moindre coût. Pour l'instant, les investissements en la matière ne sont pas monstrueux et nous pouvons les supporter grâce aux marges que dégagent les ventes papier.

Peut-être les éditeurs donnent-ils l'impression d'être frileux, mais en réalité ils investissent, ils travaillent, ils modifient leurs chaînes de production et tout cela nécessite du temps et de l'argent. Le jour où 20 % des achats dans un secteur donné se feront sous forme numérique, tout changera. Si le parc des liseuses est suffisant, si leurs prix sont raisonnables, si les technologies fonctionnent, on pourra envisager de fabriquer certains livres uniquement sous forme électronique tout en amortissant les coûts. Mais on sera alors dans une autre économie. Quelle sera la rémunération des uns et des autres tout au long de cette chaîne strictement électronique ? Personne ne le sait.

Je veux souligner par ailleurs que les éditeurs de livres à destination de la jeunesse ne sont pas du tout dans la même situation que les éditeurs de littérature générale pour lesquels toutes les perspectives numériques que j'ai évoquées sont déjà présentes. Les choses sont beaucoup plus difficiles pour l'édition jeunesse, d'abord parce que la majorité des livres sont illustrés et en couleurs, ce qui n'est vraiment pas simple pour le numérique. Certes, des expériences sont menées, mais on n'en est pas du tout à imaginer ne serait-ce qu'un pré modèle. Si nous pouvons envisager d'ouvrir des discussions en vue d'éventuelles modalités juridiques de relations avec les auteurs de littérature générale, c'est absolument impossible pour la littérature illustrée.


Hervé Hamon
Jusqu'ici, on a l'impression que les éditeurs fonctionnent soit avec l'édition papier, soit avec l'édition numérique et qu'ils continuent à exploiter l'œuvre sous une forme numérique une fois que l'édition papier est épuisée. Mais je suis actuellement sous contrat avec Dialogues pour faire un livre papier, avec un flash code qui pourra être lu par un smartphone ou par un ordinateur portable muni d'une webcam, et l'on vendra ensemble l'édition papier et ce flash code. L'idée est de ne pas séparer le numérique du papier ; de faire entrer le numérique chez les libraires ; de prendre en charge la très grande diversité des usages - les usagers pouvant aussi bien utiliser le livre papier quand ils sont tranquilles que leur smartphone quand ils sont en déplacement. C'est aussi une bonne démarche du point de vue du droit d'auteur s'il y a une rétribution négociée, transparente et globale. Cette expérience me semble intéressante et nous sommes quelques-uns à nous y être mis, à explorer cette voie du refus du « ou bien ou bien ».

 Jean Sarzana
Je suis délégué conseil de la Société des Gens de Lettres. Je voulais juste dire un mot de la diversité culturelle. Tout d'abord, il ne faut pas oublier que l'édition française publie chaque année un peu plus de 65 000 nouveautés - dont autant de nouveautés pures que de rééditions -, soit l'équivalent de chacune de ce que j'appellerai les grandes démocraties éditoriales. Il faut comparer ce chiffre aux 120 à 150 films qui sortent chaque année et aux 700 à 800 nouveautés francophones dans le disque.

Ensuite, l'industrie du disque repose sur quelques majors qui sont des monstres internationaux avec, à côté, de petits éditeurs indépendants ; alors qu'en France, dans le livre, en dehors du géant Hachette, qui réalise 60 % de son chiffre d'affaires à l'étranger, outre les maisons moyennes, une germination de petits éditeurs font preuve d'une créativité et d'une inventivité très fortes. Sans doute ces dernières ne sont-elles pas moindres dans les grands groupes, mais ceux-ci ont une image, des stratégies, des collections, une lourdeur institutionnelle alors que la mobilité est bien plus grande dans les petites maisons. N'oublions donc pas les petits éditeurs !

Élisabeth Brikké
Pendant les sept années au cours desquelles j'ai été éditeur, chez Hachette, j'ai gagné beaucoup plus d'argent qu'en tant qu'auteur qui a vendu plus d'un million d'exemplaires... Avec le numérique, on ajoute encore un intervenant. Dans la mesure où on ne tient pas du tout assez compte des auteurs ne faudrait-il pas aller vers un modèle économique dans lequel l'auteur irait directement vers le distributeur ? Merci beaucoup, Hervé Hamon, pour ce que vous avez dit en faveur des auteurs, mais il est vraiment temps que ces derniers soient entendus car nous en avons ras-le-bol de vivre dans la misère ! (Applaudissements)

François Gèze
Je m'étonne que vous viviez dans la misère si vous vendez un million d'exemplaires. Ce que disait Hervé Hamon sur le fait que les droits d'auteur sont de plus en plus souvent « ratatinés » est sans doute vrai, mais pour les ouvrages de non-fiction en littérature générale, nous démarrons à 10 %, puis nous passons à 12 % et à 14 %. Le pourcentage est un peu moins élevé pour des ouvrages très pointus de sciences humaines qui se vendent à 300 exemplaires, mais ces ventes sont marginales.

Un intervenant
Arrêtez ! Il y a des collections où l'on touche 8 % !

François Gèze
Bien sûr, mais cela n'est pas la règle générale en littérature générale. Nous en tout cas, la base est de 10 % pour ces livres. Quant à l'idée que les auteurs pourraient « dealer » directement avec des distributeurs pour l'édition électronique, cela relève tout simplement du rêve, car vous sous-estimez le très haut niveau de professionnalisme que supposent les contraintes techniques qui pèsent sur la fabrication, la validation et la circulation des e-books. Sans doute y aura-t-il sur le Web des expériences innovantes de la part de quelques pionniers, mais cela ne représentera jamais une activité économique significative permettant de rémunérer les auteurs plus convenablement qu'ils ne le sont aujourd'hui.

Claire Ubac
Je suis auteur pour la jeunesse et j'écris des romans, qui ne sont donc pas illustrés. Tout à l'heure, vous avez mis ces romans dans le même sac que la littérature générale, et j'en suis ravie, mais connaissez-vous le pourcentage attribué à l'auteur d'un roman pour la jeunesse non illustré ? Chez Gallimard, il perçoit 5 % tout comme chez Bayard jeunesse, tandis qu'à l'Ecole des loisirs, où j'ai l'honneur d'être, on commence à 6 ou 7 %... Ces romans sont pourtant plus longtemps présents que ceux pour adultes et rapportent donc davantage ; je n'ai jamais compris pourquoi ils sont si peu rémunérés.

François Gèze
À ma connaissance, c'est parce que la majorité des collections de fictions pour les jeunes sont des collections de demi-poche ou de poche, dans lesquelles on publie directement des inédits. Il s'agit donc de tenir des prix très sensiblement inférieurs à ceux des romans équivalents pour les adultes - un roman grand format pour adulte peut être vendu entre 15 € et 20 €, tandis qu'un roman jeunesse est souvent vendu bien moins de 10 €. On est donc dans l'économie difficile du poche, où les droits sont bien de 5 % ou 6 % pour des prix 2, 3 à 4 fois inférieurs à ceux des grands formats équivalents. L'auteur gagne moins, l'éditeur gagne moins également, et l'on se dit que l'on va essayer de se rattraper sur la quantité.
Au demeurant, on va retrouver les mêmes problèmes avec le livre électronique : s'il faut faire moins 20 % et même moins 40 % sur le prix TTC et qu'on a en plus 15 % de différentiel de TVA, je ne sais pas comment on parviendra à créer un modèle économique viable, permettant de rémunérer convenablement l'auteur et l'éditeur, sauf à imaginer que là où l'on vendait 3 000 exemplaires on en vendra 30 000... Mais on n'en est pas là !

Pierre Douillard
Vous nous expliquez que la rémunération des auteurs est réduite du fait que le prix de vente du livre est moindre. Mais que ferez-vous lorsque vous vendrez pour rien ou presque rien des exemplaires sur Internet en téléchargement ? On peut déduire de vos propos que les auteurs ne gagneront plus rien du tout !

François Gèze
C'est exactement ce que je viens de dire : je ne suis pas favorable à vendre pour rien, je résiste !

Pierre Douillard
C'est pourtant ce qui va se produire avec ce que fait Amazon...

François Gèze
Je n'en sais rien, mais nous, nous tenons absolument à garder le contrôle de nos fichiers et de nos prix. Et nous résistons à des acteurs comme Amazon, qui a réussi, au motif qu'il réalise presque 25 % du marché du livre papier, à imposer aux éditeurs américains, qui n'ont pas le choix, ce fichu prix de 9,99 $ pour les versions numériques d'ouvrages qui se vendent 25 $ voire plus sous forme papier. Aux États-Unis, Amazon vend ainsi les e-books à perte afin d'assécher le marché, de liquider ses concurrents et de se montrer, demain, encore plus gourmand vis-à-vis des éditeurs donc, a fortiori, des auteurs. Pour moi, les acteurs de ce type sont les ennemis des auteurs comme des éditeurs ! Essayons donc de nous battre pour maintenir un niveau de prix raisonnable, qui permette de rémunérer convenablement le travail des auteurs comme celui des éditeurs. Ce n'est pas facile, d'autant que les enquêtes montrent que les consommateurs attendent un livre numérique à un prix inférieur de moitié à celui du livre papier. Si nous commençons à moins 20 %, c'est donc tout simplement pour accompagner le mouvement tout en étant raisonnables et prudents afin de conserver la juste rémunération de chacun.

Une intervenante
Je suis auteur et j'ai une petite maison d'édition. Puisque l'on a fait tout à l'heure la comparaison avec la musique, je rappelle que la SACEM récupère en général 8 %, qui doivent permettre à tout le monde de vivre : auteurs, compositeurs et éditeurs de musique. Par ailleurs, François Gèze a raison de souligner à quel point les investissements sont lourds, que ce soit du côté de l'éditeur, des intermédiaires ou des libraires. Dans ce domaine, les ratios restent donc à définir.

Hervé Hamon
La question est bien celle de la variable d'ajustement. Si François Gèze représente l'édition qui ne me pose pas trop de problèmes, de façon générale, les auteurs sont déjà dans une bien mauvaise passe. Personnellement, en tant qu'éditeur, je n'ai jamais signé un contrat inférieur à 10 %. Faut-il considérer qu'il s'agit du minimum syndical ? Pas du tout ! Alors, si l'on nous dit que le numérique va introduire de l'incertitude, qu'il faudra signer pour 70 ans, comme avec les contrats de Hachette, et en plus rogner sur le peu que l'on a déjà, c'est inacceptable ! Et le débat va au-delà de la rémunération et du train de vie des auteurs - s'ils étaient riches, ça ce saurait... -, il renvoie à une question culturelle de fond : qu'est-ce qu'un livre ? On entend dire à chaque rentrée qu'il y a trop de livres, mais si les auteurs étaient davantage pris en considération et rémunérés, le choix des livres se ferait peut-être plus clairement : il y aurait moins de « livres magnétophones » dans lesquels le dernier champion cycliste raconte sa vie. Quand on rémunère vraiment son auteur, on se demande ce que l'on veut éditer, à quoi l'on tient et sur quoi l'on mise.

Olivier Postel-Vinay
Les auteurs qui s'inscrivent dans le premier modèle, celui des best-sellers, gagnent quand même bien leur vie...

Xavier Cazin
Les coûts de ventes devenant minimes avec le numérique, les droits d'auteur semblent rester la seule variable d'ajustement. Il en est toutefois une autre, dont je pense qu'elle va nous permettre de nous en sortir, c'est celle des quantités vendues. Nous devons donc chercher les systèmes qui permettent de les augmenter et le réseau paraît bien adapté pour cela puisque, potentiellement, on peut atteindre tout le monde. Je ne crois pas qu'on puisse espérer que tout le monde aille spontanément vers le site de l'éditeur et il faut donc que ce dernier trouve un moyen d'aller vers tout le monde. Or ce moyen existe, ce sont les libraires et les revendeurs, du moins ceux qui feront demain ce travail à destination de leur localité, quel que soit le sens que l'on donnera demain à ce mot.

Olivier Lefèvre
Je suis auteur numérique depuis 15 ans.
Je crois que nous devons tirer les leçons de ce qui s'est passé pour l'industrie phonographique. En quelques années, il s'y est produit un retour d'opinion extraordinaire entre les clients et les fournisseurs. Les pratiques abusives de certains revendeurs de disques, qui ont revendu à prix plein des disques suramortis, ont amené les gens à se dire qu'il était légitime de voler car cela s'apparentait à une certaine réappropriation. Que l'on ait multiplié les supports en faisant à chaque fois payer le prix plein a contribué à ce phénomène.
Si l'on parle du prix du livre et de variable d'ajustement, c'est qu'il est aujourd'hui nécessaire, de la part des auteurs comme des éditeurs, de faire un peu de pédagogie envers les lecteurs, sans qui il ne se passera rien, pour leur expliquer ce qu'est le prix du livre : quel argent va à qui, pour quel travail, pour quel service, pour quelle prestation intellectuelle.
Le métier d'éditeur est en train de se scinder entre la fonction de diffuseur, qui prend des formes nouvelles et diverses que nous expérimentons tous, et les racines mêmes du métier, qui sont de choisir, de polir, de dialoguer avec l'auteur, de le pousser dans ses retranchements. Cette relation ne disparaîtra jamais, sauf à ce que les auteurs produisent des écrits médiocres. Mais si l'industrie ne s'interroge pas sur sa capacité à maintenir avec ses lecteurs, qui sont aussi ses clients, ce dialogue relationnel, qui est la clé de ce qui se passe dans les réseaux, on va assister à ce qui s'est passé dans l'industrie phonographique : les auteurs associés au savoir intellectuel que représentent les éditeurs et non pas aux structures feront sécession et monteront leurs propres structures, rapides, légères, indépendantes, et ils tondront la laine sur le dos des éditeurs !

François Gèze
Vous avez bien posé les défis pour les auteurs comme pour les éditeurs. Je suis également tout à fait d'accord avec la comparaison riche d'enseignements que vous faites avec l'attitude des majors de l'industrie phonographique. Cela pose d'ailleurs la question du prix de ce que nous vendons et de la protection, les fameux DRM (Digital Rights Management). Effectivement les majors, en vendant trop cher des disques suramortis et en prenant, lors de la transformation en mp3, des mesures de cryptage qui interdisent leur dissémination ultérieure, ont elles-mêmes encouragé plus que tout autre le peer-to-peer et le piratage dont elles sont aujourd'hui victimes et qui leur font perdre de 25 % à 40 % de leur chiffre d'affaires.
Nous n'en sommes évidemment pas là, car le marché de l'édition électronique reste marginal. L'enjeu est donc de faire en sorte, dans nos politiques de protection et de prix, de ne pas encourager le piratage. Celui-ci a un peu commencé : on a par exemple évoqué Rapidshare, où il est agaçant de constater que nos livres sont piratés ; cela étant, quand on le leur dit, ils sont rapidement retirés.
Au départ, j'étais, comme tous mes confrères, favorable aux DRM de cryptage. Après réflexion, j'y ai renoncé et les livres électroniques que je commence à commercialiser seront sans protection « antipiratage », d'autant que ces technologies sont coûteuses : Mobipocket demande entre 7 % et 10 % du chiffre d'affaires et si Adobe Digital a certes réduit ses prétentions, le pourcentage demandé sera bien pris dans la poche de quelqu'un... C'est donc un mauvais système de ce point de vue, mais aussi pour le lecteur. Je suis en revanche favorable à ce que l'on appelle le « DRM social », c'est-à-dire le filigranage : je suis client chez un libraire, je lui achète un livre électronique, ce dernier est « tatoué », par exemple avec mon adresse mail, et je peux le prêter à qui je veux et le reproduire. Mais si je le mets sur un site de peer-to-peer ou sur un site comme The Pirate Bay, il pourra être repéré et l'éditeur pourra me demander de le retirer. Il s'agit donc moins de réprimer en utilisant un dispositif semblable à Hadopi que de dissuader. C'est cette voie réaliste que nous allons emprunter.
Quant à la pédagogie permettant d'expliquer aux lecteurs ce qu'est la nouvelle chaîne du livre numérique, on l'a fait un peu ici aujourd'hui, mais un certain nombre de blogs de spécialistes éminents font également ce travail en permanence (comme La Feuille d'Hubert Guillaud, Homo numericus de Pierre Mounier ou teXtes de Virginie Clayssen). Ces blogueurs ont un niveau stupéfiant de connaissances, de compétences et de veille sur l'édition électronique mondiale. J'invite d'ailleurs les auteurs à se saisir de cette information : ils n'en seront que mieux armés pour défendre leurs intérêts légitimes.

Charles Kermarec
Avant de voler les clients, les éditeurs de disques ont commencé par tuer le réseau des disquaires. C'est aussi l'une des raisons de la disparition des éditeurs.

Un intervenant
Il n'y a pas de commerce sans confiance. La confiance n'est pas encore brisée entre les acteurs, il faut tout faire pour qu'elle ne se brise pas.

Bastien Guerry
Un contrat, c'est fait pour être discuté. Pour ma part, j'ai refusé de signer la partie qui s'apparentait à un chèque en blanc pour l'édition numérique. Sans doute faut-il faire œuvre de pédagogie en direction des auteurs, mais ces derniers doivent aussi se montrer responsables. Certes, on peut accepter de telles conditions pour des motivations psychologiques ou professionnelles : il est important de publier pour sa réputation. Mais j'ai un peu l'impression qu'il y a deux temps de la vanité : dans le premier, on néglige les conditions matérielles, dans le second on les déplore...

Une intervenante
Ne faites pas d'angélisme : ce n'est pas pour des raisons psychologiques que l'on accepte des contrats à moins de 10 % !

Hervé Bienvault
J'anime le blog Aldus. S'agissant des pourcentages, quelle est la position des opérateurs de télécommunications ?

François Gèze
Ils veulent 70 %, tout comme Amazon avec Kindle ! C'est tout bonnement impensable ! Ce n'est donc pas demain la veille que les opérateurs de téléphonie mobile vendront des livres français...

Olivier Postel-Vinay
Merci à tous ceux qui ont participé à cette table ronde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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