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Geoffroy Pelletier
« Le contrat d’édition garantit aux auteurs, lors de la commercialisation ou de la diffusion d’un livre numérique, que la rémunération résultant de l’exploitation de ce livre est juste et équitable. L’éditeur rend compte à l’auteur du calcul de cette rémunération de façon explicite et transparente». Ce n’est pas le constat de ce qui se passe aujourd’hui, mais le contenu de l’article L132.5 du code de la propriété intellectuelle, qui a été introduit lors du vote de la loi relative au prix du livre numérique. C’était la première fois qu’une loi de régulation économique tenait compte de la rémunération des auteurs. Je rappelle à cet égard qu’un rapport doit être remis chaque année au Parlement français pour s’assurer notamment de la bonne application de cet article.

Si l’on traduit cette loi dans les termes de notre table ronde, cela revient à dire que le partage de la valeur doit être juste et équitable, et que l’information sur ce partage doit être claire et transparente. Cette information gagnerait d’ailleurs à ne pas être simplement microéconomique, c’est-àdire auteur par auteur, mais plutôt macroéconomique et portant sur l’ensemble du secteur, c’est-à-dire sur l’ensemble de la répartition de la valeur pour tous les acteurs de la chaîne du livre. C’est d’ailleurs l’un des treize engagements qui ont été pris dans le cadre, non pas des discussions entre auteurs et éditeurs concernant le contrat d’édition, mais dans celui de la médiation réalisée par Emmanuel Hoog sur la gestion des droits musicaux en ligne. Cet engagement était le suivant : « Partage des données relatives à l’économie du secteur, et état actuel du partage de la valeur ». Nous pourrions tirer profit de cet engagement, et pas seulement de celui-ci, pour notre secteur.

Je vous propose d’aborder cette question du partage de la valeur, qui n’est pas réductible à la seule question du chiffre d’affaires, au travers de trois thématiques. Premier point : comment s’effectue aujourd’hui le partage de la valeur dans un modèle numérique encore largement calqué sur celui de l’imprimé ? Cette répartition est-elle aujourd’hui juste et équitable ? Deuxième question : comment pourra s’effectuer ce partage à l’avenir, au regard des nombreux modèles marchands ou non marchands de diffusion du livre numérique ? Troisième thématique enfin : comment l’information sur le partage de la valeur est-elle communiquée à l’auteur, et comment l’auteur peut-il, sur la base de cette information, renégocier ou pas les conditions de ce partage ?

Le modèle numérique dominant, en matière de partage de la valeur, reste donc celui de l’édition classique, certes dans le cadre d’un chiffre d’affaires encore symbolique, avec un prix unique fixé par l’éditeur, une rémunération proportionnelle et une vente à l’exemplaire. Je citerai Arnaud Nourry, PDG de Hachette, qui a déclaré en juin 2011 au congrès international du droit d’auteur : « Les droits numériques devraient être discutés sur la base de conditions équilibrées pour les deux côtés, et ne pas diminuer la rémunération des auteurs. » En quelque sorte, la question est de savoir comment assurer aujourd’hui une rémunération équivalente avec un taux de droits d’auteur le plus souvent identique et un prix de vente qui baisse. Je donnerai dans un premier temps la parole à l’éditrice de notre table ronde, puisque les éditeurs ont, en quelque sorte, les pleins pouvoirs sur la chaîne du livre, et donc, de ce fait, une très grande responsabilité.

Marion Mazauric
Les pleins pouvoirs de l’éditeur, vraiment ? Si on prend la répartition de la valeur du livre numérique que reçoit l’éditeur, on constate que ce dernier subit beaucoup. Il subit d’abord le retrait de plus de la moitié du chiffre d’affaires de ce qu’il commercialise, à la source, dès qu’il est diffusé et distribué nationalement. Et il en va de même dans l’univers numérique. De façon assez pesante, on réfléchit majoritairement le numérique en fonction du papier, alors que dans l’idéal on devrait procéder tout autrement. Il est humain sans doute de rester calé sur un modèle aussi prégnant. Les situations éditoriales sont sans doute différentes selon qu’on est riche d’un immense fonds patrimonial, ou qu’on publie peu et qu’on gère les stratégies des titres comme un couturier sur mesure. Quand on est éditeur d’un fonds important, on a un lourd paquebot à piloter quand un petit éditeur pourra s’adapter de façon plus souple. Au Diable Vauvert, nous identifions chacun des 300 titres parus et nous nous employons à des modes de production diversifiés. Mais aujourd’hui, du point de vue du partage de la valeur, le numérique coûte beaucoup de temps et d’argent. Cela coûte cher à l’éditeur, ne rapporte rien au diffuseur et rapporte un petit peu aux auteurs. Telle est la réalité comptes en mains. Pour ce qui nous concerne par exemple, le volume de chiffre d’affaires réalisé sur le premier semestre 2011 représentait 10 000 euros. Si on compte seulement les développements informatiques rendus nécessaires à notre diffuseur pour simplement comptabiliser ces ventes numériques, le système est parfaitement déficitaire.

Cela étant, nous avons numérisé à ce jour un tiers du catalogue, et la progression du chiffre d’affaires est déjà très intéressante puisque nous en sommes à 25 000 euros pour le premier semestre 2012. Ces ventes ne concernent pas encore l’intégralité des titres disponibles, et la meilleure vente atteint déjà 4 500 exemplaires numériques vendus. J’ai fait un bilan total des coûts – temps de travail compris – à l’occasion de demandes d’aides à la numérisation, et il s’élève à plus de 50 000 euros, comprenant les renégociations de contrats avec les étrangers, les à-valoir supplémentaires, mais aussi tout le travail de création et d’information des plateformes. Si l’on compte le temps passé par titre – réalisation de métadonnées, référencement commercial, etc. – on arrive à une moyenne de trois heures, à multiplier par le nombre de titres… Nous sommes donc fortement déficitaires, le chiffre d’affaires généré restant très inférieur au coût global de numérisation.

Dans le partage de la valeur, il y a un investissement général de la profession, convaincue que la valeur n’est pas seulement économique. Pour une petite maison, la valeur symbolique, la valeur d’initiative, la valeur compétitivité ne génèrent pas de rentabilité mais sont indispensables à l’entreprise. Et c’est parce que nous sommes un petit vaisseau indépendant que nous devons assumer ces déficits en les transformant en valeur symbolique. Nous expliquons aux auteurs que nous sommes aujourd’hui dans une non-valeur économique partagée, avons signé des clauses de rendezvous avec chacun. Cela n’est pas simple et nous aspirons aujourd’hui à des pourcentages uniques, avant tout pour rendre les choses plus simples. Par ailleurs, et en amont, il semble correct de réfléchir à la répartition avec le diffuseur, ce dernier ne suffisant plus pour bien vendre les livres : nous devons assurer aujourd’hui un important travail de commercialisation chez les libraires, tout en restant conscients que finalement, seul le distributeur réalise véritablement des marges.

Car le système français de commercialisation du livre souffre d’une centralisation et d’un trop grand nombre d’intermédiaires sur un objet de faible prix, qui ensemble génèrent une forme de gâchis permanent. Et le numérique vient souligner à quel point tout cela n’est que rarement viable économiquement. Les plus pauvres sont finalement les libraires et les éditeurs indépendants, et je peux vous dire que chez nous le volume des droits d’auteurs payés est supérieur à la masse salariale. L’éditeur peut être déficitaire, tandis que l’auteur touche ses droits. L’idée que le numérique doit rapporter plus de droits parce que les frais de fabrication sont moindres est encore prégnante, comme si le travail d’un éditeur était de fabriquer du papier. Or, notre travail est de monter un service de droits étrangers, de transposer une oeuvre littéraire sur un format différent, de mettre à disposition et de coder pour tous les publics, de sérialiser, de communiquer par tout moyen... Notre métier suppose d’élaborer la stratégie de transmission la plus adéquate d’une oeuvre vers tous ses publics et sur tous supports. Du grand format au poche ou au smartphone, un support par ailleurs très intéressant pour l’étranger et la francophonie, auquel on pense encore trop peu pour les usages de lecture qu’il peut porter. Il devient donc de plus en plus intelligent et technique, et réclame aujourd’hui toute une palette de compétences, de maîtriser la typographie, le coaching artistique et les stratégies éditoriales, d’avoir des connaissances économiques et juridiques, d’aller sur des plateformes virtuelles ou de visiter des confrères dans les foires du monde entier, etc. Dans cet ensemble de postes budgétaires, même s’il reste cher, le coût d’impression reste relatif.

Geoffroy Pelletier
Ce que je retiens de votre intervention, c’est que vous êtes en période d’investissement, qu’il y a trop d’intermédiaires – il risque même d’y en avoir de plus en plus dans le numérique – et que vous menez des négociations personnelles avec vos auteurs qui prennent de votre temps. Mais après tout, si l’éditeur accorde un taux de 20 % à tous ses auteurs, il gagnera du temps !

Marion Mazauric
C’est ce que nous pratiquons.

Geoffroy Pelletier
Enfin, je retiens que le coût de fabrication de l’objet numérique inclut tout le travail qui est en amont. Mais peut-être Hervé Le Tellier ne partage-t-il pas ce point de vue quant à la répartition de la valeur.

Hervé Le Tellier
Je prends un exemple sur cette question : depuis le passage au numérique, l’auteur remet à l’éditeur un fichier électronique mais jamais les éditeurs n’ont proposé que la somme de travail que cela leur épargnait soit reversée à l’auteur. Les éditeurs sont restés calés sur un modèle ancien parce que c’était intéressant pour eux ; sinon, ils en auraient changé. La discussion relève clairement du débat capital-travail. Si l’on calculait le travail de l’auteur en « minutes-horaires » par titre, comme j’ai entendu un éditeur le faire, on arriverait sans doute parfois à 2% du SMIC ! La question fondamentale est donc de repenser le modèle à partir de nouveaux critères. Je prendrai un exemple personnel : mon éditeur américain, à qui je montrais mon contrat en France, m’a demandé si je ne voulais pas devenir un auteur américain de langue française, à charge pour lui de vendre mon livre en France. En effet, lorsqu’un auteur américain vend un livre en France, les conditions qui lui sont faites sont tout à fait classiques, avec des droits numériques très élevés. Aux États-Unis, ceux-ci sont parfois de 50 % du prix net, étant entendu que le traducteur peut être payé au forfait et que le livre est vendu parfois 1 dollar, parfois 2 dollars. On est entre 35 et 40 % du prix facial lorsqu’il est vendu par Barnes & Noble ou Amazon. Quoi qu’il en soit, par exemplaire vendu, le revenu de l’auteur est équivalent à celui qu’il pourrait tirer d’un livre papier malgré la différence de prix. Et la notion de « prix unique du texte », qui a été abordée, modifie complètement le rapport à la question. Je conçois très bien que l’investissement ait pu être important au moment du passage au numérique, mais ces montants ont beaucoup baissé. Prenons le cas de la création d’un livre au format epub à partir d’un fichier Word. Nous sommes non pas dans le cas de figure des livres scolaires ou des guides de voyage mais dans celui d’un texte littéraire où un auteur raconte une histoire à un lecteur. Ce dernier est relativement passif : il va du début à la fin comme il le faisait sur un livre papier, et il continuera de le faire tant que l’on fera des romans sous la forme actuelle. Le processus n’est pas très interactif : on reste dans une forme linéaire où le lecteur est passif et a envie de l’être. S’il n’en avait pas envie, d’ailleurs, comment expliquer le succès des séries, où la passivité face à un objet de création est d’une durée encore plus grande ? Bref, lorsque je lis un livre, je suis heureux d’être passif. Le document électronique est d’une grande simplicité. Pour en revenir au coût de la transformation d’un fichier Word en epub, il suffit d’activer un logiciel gratuit fourni par Apple. Certes, cela ne fera le plus bel epub du monde..

Alban Cerisier
Oui, c’est un epub un peu dégradé.

Hervé Le Tellier
Mais un epub tout de même, avec la rotation des pages, etc. C’est ainsi que j’ai pu lire sur un iPhone une nouvelle de Huysmans fournie par une bibliothèque universitaire.

Alban Cerisier
Pour un ouvrage de poésie, il faut tout de même des modifications.

Hervé Le Tellier
Je ne nie pas qu’il faille un petit travail de l’éditeur. Le sujet est néanmoins de savoir si la logique de la répartition est « juste et équitable », comme il est prévu à l’article L. 132-5 du code de la propriété intellectuelle, ou si elle ne l’est pas. Si la part revenant à la création est de l’ordre de 20 % de celle revenant à tout le reste du système – correction, mise en page, création d’ePub, distribution, diffusion –, il y a un problème. Nous l’évoquions dans une lettre ouverte publiée récemment. Certes, il faut maintenir la relation contractuelle et de confiance passée avec l’éditeur. Celui-ci doit continuer à jouer son rôle de diffusion, voire d’intervention sur les textes, et être rémunéré pour cela. Mais lorsque l’on se retrouve avec des propositions à 70 % pour l’auteur et 30 % pour l’éditeur contre d’autres à 20 % et 80 %, on voit bien que des auteurs qui vivent de leur travail – ce qui est mon cas – risquent de céder au chant des sirènes et de répondre à des demandes émanant de pure-players : aucun des trois noms cités, Amazon, Google et Apple, ne fait partie du monde de l’édition mais tous proposent des tarifs évoluant entre 15 et 30 %.

Hadrien Gardeur
Un peu moins pour Amazon.

Hervé Le Tellier
Parce qu’ils ont proposé à certains éditeurs américains une proportion 85 %-15 %.

Hadrien Gardeur
Surtout, ils éditent directement.

Hervé Le Tellier
Oui, dans la mesure où le marché est important.

Alban Cerisier
On ne peut comparer terme à terme la relation entre l’auteur et l’éditeur telle qu’elle se manifeste dans un contrat d’édition et l’autoédition d’un auteur avec son opérateur, où il s’agit d’un contrat de prestation.

Hervé Le Tellier
Nous aurons ce débat. La lettre ouverte ne fait qu’exprimer le souhait que le contrat passé entre l’auteur et l’éditeur prenne en compte les termes de la nouvelle économie numérique. On ne peut rester dans le système de répartition qui prévaut pour le papier. Ce qui justifiait la faible rémunération des auteurs pour le livre papier, c’était également l’existence d’un risque industriel – imprimer un livre à 10 000 exemplaires et n’en vendre que 1 000, par exemple – qu’il fallait bien couvrir. Ce n’est plus du tout le cas dans le numérique, où le coût non négligeable de l’impression n’existe plus. Pas plus que celui de la logistique des objets en papier. Il faut donc trouver un modus vivendi qui respecte à la fois le travail de l’auteur et celui de l’éditeur. À défaut, la place des agents va s’étendre considérablement, sachant qu’aux États-Unis, les agences jouent de plus en plus un rôle d’éditeur. Si l’on ne souhaite pas que ce modèle anglo-saxon, qui n’a pas que des avantages, s’impose en France, il faut arriver à des solutions plus justes. Pour l’heure, les négociations sont rompues entre le Syndicat national de l’édition et le Conseil permanent des écrivains. Si l’on n’avance pas, les évolutions se feront sans les acteurs principaux du marché. Ce serait dommage, car auteurs et éditeurs sont prêts à se battre ensemble pour défendre un certain modèle français qui, à travers notamment le prix unique du livre, considère la culture comme autre chose qu’une simple marchandise. Il faut trouver un meilleur équilibre dans le rapport entre auteurs et éditeurs. Décompter des « minutes horaires » pour un livre est très dangereux car cela dressera les uns contre les autres.

Marion Mazauric
Ce travail de comptabilisation, qui s’est révélé fort utile, m’a été demandé pour remplir un dossier d’aide.

Hervé Le Tellier
Imaginez un peu que je tienne moi aussi une telle comptabilité !

Marion Mazauric
Je n’ai jamais imaginé cela pour un auteur… je sais, pour avoir examiné pendant des années des chiffres en commission, que l’artiste de l’écrit est l’artiste le plus pauvre de toutes les professions de la culture. Il est le seul dont le revenu est rapporté à la stricte valeur commerciale de son oeuvre, ce qui ne rétribue souvent ni son temps de travail ni celui qu’il consacre à la promotion. C’est pourquoi, autant que faire se peut, nous ne calculons pas les à-valoir seulement sur les ventes escomptées et mensualisons les auteurs quand ils le souhaitent. Évidemment l’auteur qui vend beaucoup gagne beaucoup, mais nous mensualisons aussi certains auteurs de façon durable simplement pour leur éviter les huissiers, comme, du reste, bon nombre d’éditeurs. J’y reviens, j’ai transposé le travail nécessaire à la numérisation en minutes horaires à la demande de notre organisme régional d’aide. L’exercice est également intéressant pour les collaborateurs, et ils ne s’engraissent pas aux dépens des auteurs ! En tant que patron, je sais avec quelle passion ils travaillent mais il faut aussi que je puisse prévoir quels seront les volumes de travail. Nous sommes déjà bien souvent au-delà des 39 heures légales. Si nous avons à traiter en un an d’une part les nouveautés, d’autre part 170 titres du fond, nous sommes obligés d’embaucher, donc de quantifier. Peut-être les fichiers ePub sont-ils faciles à réaliser mais, je le répète, nous en sommes pour notre part à 53 500 euros à investir, temps compris.

Geoffroy Pelletier
Nous sommes dans une période d’investissement. Cela explique ces chiffres.

Marion Mazauric
Oui, mais cela va durer deux ans et c’est très lourd !

Geoffroy Pelletier
Vous l’avez souligné, l’auteur est, de tous les artistes, celui dont la rémunération est la plus faible. Si le prix de vente du livre numérique est inférieur de 30 % à celui du papier, ce qui est le cas, et si l’on maintient un taux de droit d’auteur classique, la baisse de revenu sera de 17 % pour l’auteur. Personne ne peut l’accepter. On n’est encore qu’à 2 % du chiffre d’affaires de l’édition mais cette proportion va augmenter. C’est pourquoi il est important de parler dès aujourd’hui de la rémunération. Les problématiques sont-elles très différentes selon que l’on est un éditeur de taille moyenne ou un éditeur plus important, Alban Cerisier ?

Alban Cerisier
Elles sont très proches. Ce qui me choque un peu, c’est que l’on dissocie l’exploitation numérique de l’exploitation globale de l’oeuvre. D’ailleurs, comme le montre Marion Mazauric, si on isole de façon artificielle l’exploitation numérique, le produit de la vente ne permet pas de couvrir le coût de la production. Il ne contribue donc pas au financement du projet éditorial global sur une oeuvre donnée.

Geoffroy Pelletier
Quelle est l’articulation entre le papier et le numérique dans la publication de l’oeuvre, dans la rémunération de l’auteur et dans la compensation de la différence de prix ?

Alban Cerisier
Nous suivons cela de très près en analyse comptable, en essayant de positionner les coûts spécifiques au numérique sur une sorte de compte d’exploitation. Nous sommes aussi dans une logique de compensation de la baisse du prix public par une augmentation de la rémunération de l’auteur. Cela est prévu systématiquement dans les contrats pour les nouveautés, mais aussi dans les avenants aux contrats des oeuvres de fonds. Des clauses de rendez-vous prévoient un réexamen lorsqu’il sera possible d’inclure l’exploitation numérique dans l’ensemble de l’exploitation de l’oeuvre. Enfin, nous avons quelque peu anticipé le marché pour caler le prix poche au prix numérique, le taux de rémunération de l’auteur restant égal à celui pratiqué pour l’édition courante. Au total, la rémunération de l’auteur sur trois ans d’exploitation, dont un an et demi en « grand format » numérique et un an et demi en « poche » numérique, sera nettement supérieure, en valeur, à la rémunération pour l’édition papier.

Telle est la politique de la maison Gallimard. C’est pourquoi je suis un peu choqué d’entendre que nous ne tenons pas compte de ces données. Mais peut-être nous reproche-t-on de ne pas être dans un marché à l’américaine, où le numérique représente 25 à 30 % du chiffre d’affaires des éditeurs. Soit dit en passant, d’après les contacts réguliers que j’ai avec de nombreux auteurs, je ne considère pas que nous soyons « sous-disants » par rapport à nos confrères américains. Le marché est encore très réduit en France ; aussi la clause de rendez-vous est-elle là pour adapter la répartition de la valeur aux cas qui se présenteront dans la réalité. Une dernière chose me choque : l’usage systématique de l’imparfait pour parler du livre papier. Ce n’est pas parce que les éditeurs font du numérique qu’ils en sont déjà à abandonner le papier ! Et l’on ne construit pas une relation contractuelle en niant la réalité d’aujourd’hui. En littérature générale, on ne peut même pas parler de phase de transition : la forme numérique n’est qu’additionnelle. Il est impossible, selon moi, de se fonder sur des éléments d’appréciation très hasardeux concernant le marché du livre dans dix ans, à moins que l’on ne décide que c’est le grand soir et qu’il faut des solutions radicales. Je crois qu’une négociation raisonnée est nécessaire, en tenant compte de la réalité actuelle des marchés et de l’appétence réelle des lecteurs, que nous essayons du reste de mesurer avec la SGDL et la SOFIA. Ces questions nécessitent pragmatisme et prudence.

Geoffroy Pelletier
Aucun chiffre ne permet encore d’établir si la forme numérique est additionnelle ou non. Il semblerait qu’elle corresponde à des pratiques de lecture de substitution, ce qui pose des problèmes en termes de chiffre d’affaires et de répartition de la valeur.

Alban Cerisier
Précisément : la façon dont les pratiques pencheront d’un côté ou de l’autre aura un impact sur la répartition de la valeur.

Geoffroy Pelletier
L’augmentation des taux de rémunération des auteurs pour le numérique et l’inscription de véritables clauses de réexamen – qui supposent une rupture en cas de désaccord – sont-elles des pratiques qui s’installent chez vous et chez vos confrères ?

Marion Mazauric
Je vais plaider pour le type d’économie dans lequel nous nous inscrivons au Diable vauvert, que je définirai comme celle d’un producteur d’artistes de l’écrit. Avec toute l’admiration que je voue à Gallimard, les rendez-vous sont plus faciles pour des éditeurs qui publient peu d’auteurs et leur parlent tout le temps ! Je compatis pour mes confrères qui ont des centaines d’auteurs, certains se sentent fatalement oubliés ou isolés. Je publie de longue date un écrivain, Ayerdhal, très impliqué dans la défense des droits d’auteur depuis des années. Des échanges sur le sujet, nous en avons souvent, et parfois vifs, mais en toute amitié ! J’essaie de comprendre tous les points de vue, et d’être juste. Chez nous, la clause de rendez-vous est d’un an ou de dix-huit mois. De toute façon, nous parlons en permanence et nous rédigeons des avenants. Je défends l’idée d’un même pourcentage pour tout le monde tout simplement parce que c’est plus facile à gérer dans notre comptabilité. Précisons à ce sujet que les pourcentages américains ne portent pas sur l’échange unitaire du livre. Il faut se méfier : les 30 ou 50 % annoncés renvoient à une assiette.

Hervé Le Tellier
Bien sûr.

Marion Mazauric
Selon un mode de calcul, qui est bien souvent très flou, 25 % d’assiette aux États-Unis peuvent être équivalents à 12 % en France, voire à moins. Les conditions que nous accordons sont de 20 % de droits sur le prix de vente unitaire public, dont nous ne touchons que 50%. Quoi qu’il en soit, nous sommes dans une activité non rentable pendant encore deux ou trois ans. Et elle restera non rentable si nous n’utilisons pas toute notre énergie à développer ce marché ! Lors d’un séminaire d’éditeurs au Maghreb, les participants ont mis en évidence l’immense marché qui s’ouvrirait dans la francophonie si l’on développe la lecture à très petit prix sur smartphone. Quand porterons-nous nos efforts vers la francophonie et vers les adolescents ? Nous avons à disposition l’outil le plus génial qui soit : les oeuvres écrites peuvent passer sur tous les téléphones. Mais comment donner envie de lire, inscrire le livre dans la vie ? La seule vraie question me semble celle de l’élargissement du marché. Si nous continuons à communiquer de façon aussi fermée sur le livre en France, à nous focaliser sur des événements et une manière de communiquer qui n’intéressent finalement que quelques milliers de personnes, à transmettre un message selon lequel le livre est un truc d’intellos, la génération des 15 ans va cesser d’acheter des livres papier. Nous disposons pourtant d’un outil de pénétration de nouveaux marchés sensationnel pour un public qui atteint justement l’âge où, souvent, on perd l’appétence à la lecture, c’est-à-dire le moment de l’entrée au collège.

Geoffroy Pelletier
Cela fait-il partie du travail de diffuseur et de libraire en ligne de feedbook. com, Hadrien Gardeur ?

Hadrien Gardeur
Les smartphones sont en effet souvent oubliés alors qu’ils représentent une grosse partie des périphériques utilisés pour la lecture. Lorsque l’on travaille dans un cadre international, plusieurs éléments compliquent singulièrement les choses. Outre les différences de taux de rémunération de l’auteur, les éditeurs doivent traiter avec des plateformes situées dans des pays différents. Rien qu’en Europe, il peut y avoir 20 % d’écart de TVA. Si l’on veut que les titres numériques soient disponibles au Canada, il faut acquitter des taxes particulières, les « goods and services tax et harmonized sales tax » (GST/HST). Dans de tels pays, si l’on veut se rapprocher d’une forme de prix unique, il faut passer des contrats avec chacune des plateformes. Le modèle est quelque peu calqué sur celui du papier mais la complexité est telle que cela n’a en réalité plus rien à voir. S’agissant de la production des fichiers, il est vrai que l’on va vers une réduction des coûts de fabrication pour les nouveautés. La numérisation d’un fonds est plus coûteuse. Il faut déjà retrouver le livre, ce qui n’est pas toujours évident, parfois l’acheter en occasion. Il faut également savoir que les conditions proposées par certains acteurs aux États-Unis sont assorties de diverses « conditions surprises ». Amazon, par exemple, s’en est fait une spécialité : son contrat à 70-30 % comprend des clauses de quasi-exclusivité ; il rend possible l’emprunt gratuit du livre par l’utilisateur une fois par mois ; il permet des promotions sur lesquelles l’auteur ne sera pas rémunéré de la même manière. Si ces acteurs peuvent se permettre de telles propositions, ce n’est pas magique. Pour la plupart d’entre eux, l’objectif n’est pas véritablement de gagner de l’argent avec la vente de livres. Apple est à peine à l’équilibre pour ce qui est la vente de contenus, qu’il s’agisse de livres, de musique, de vidéos, etc. La seule chose qui importe vraiment à cette société est de vendre cher des périphériques dont l’utilisateur ne peut s’échapper, de manière à ce que celui-ci achète année après année les versions successives sur lesquels une marge confortable est dégagée. Le livre n’est guère important : c’est seulement une manière d’attirer l’utilisateur vers ces périphériques. Il en va de même pour Google, qui s’intéresse au livre bien plus pour l’extraction de connaissances que pour l’indexation. Les discussions autour de la rémunération de l’auteur et de l’éditeur le concernent assez peu. Le seul à être plus directement concerné est Amazon, qui souhaite, à terme, vivre de la vente de contenu. Mais cette société a adopté une politique particulièrement agressive. Nous espérons ne pas avoir à subir ce qu’ont subi les États-Unis ou, pis, le Royaume-Uni, où Amazon a cassé les prix pour s’assurer, à terme, une situation quasi monopolistique. Les débats et fâcheries sur les pourcentages et sur le rôle de chacun ne doivent pas nous faire oublier des questions plus centrales. La révolution que nous vivons dépasse largement le cadre du livre : elle touche toute l’économie numérique, puisque nous passons d’un web décentralisé et relativement égalitaire à un monde mobile ouvrant des perspectives fabuleuses sur toute la planète mais où les rapports de forces connaissent des changements considérables et où quelques acteurs sont en mesure de dicter presque toutes les règles du jeu. Dès lors, discuter de modèles potentiels – streaming ou autres – relève de l’exercice de style. Si ces grands acteurs nous empêchent de les mettre en place, il n’y aura de toute façon pas lieu d’en parler. Par rapport à l’édition papier, les rapports de forces sont nettement plus complexes et dépassent complètement le monde du livre. Une discussion au cas par cas risque de nous empêcher d’avoir une vision d’ensemble et une véritable compréhension des enjeux.

Geoffroy Pelletier
Personne ne doute de la complexité des questions posées. Mais, de notre point de vue, ce n’est pas parce que c’est complexe que les auteurs n’ont pas le droit de participer aux discussions. Jusqu’à présent, on nous a tenu un discours relativement paternaliste dès que l’on parlait d’argent : « Va jouer dans la cour, papa s’en occupe ! » Peut-être le numérique permettra-t-il de changer cela un jour... Quant aux pratiques d’Amazon – les demandes d’exclusivité, les « clauses surprises », le fait de ne pas gagner d’argent sur la vente de livres mais sur une autre activité –, elles ne surprendront guère les auteurs français tant ils sont habitués à y être confrontés chez eux ! Je conviens qu’il faut regarder de très près la proposition de répartition à 70-30 % et éviter les comparaisons trop rapides. Cela dit, l’écart est considérable avec les propositions des éditeurs français qui finalement n’évoluent guère sur les taux. Il faut se mettre à la place des auteurs, même si la majeure partie d’entre eux souhaite continuer de travailler avec des éditeurs ! Comme vous le soulignez enfin, il ne suffit pas de débattre de l’avènement de nouveaux modèles. Il faut aussi se donner les moyens juridiques et technologiques de les mettre en oeuvre. Certains sont marchands, d’autres non-marchands, voire « radicaux ». Philippe Aigrain va nous en parler.

Hadrien Gardeur
Quelques mots auparavant sur la rémunération des libraires indépendants. Dans la majorité des pays où nous travaillons – Allemagne, Espagne, Italie, États-Unis –, celle-ci est calquée sur ce qu’obtiennent Apple, Google ou Amazon, soit 30 %. En France, surtout pour les petites librairies, les remises sont comprises entre 15 et 20 % alors que ces trois grands groupes font presque systématiquement 30 %. Non seulement les libraires doivent faire face à une transformation technologique colossale, mais leurs remises dans ce domaine sont en baisse par rapport au papier. On invoque souvent la suppression des stocks à gérer, mais il faut souligner le décalage par rapport aux autres pays, où les indépendants et les acteurs internationaux sont mis sur un pied d’égalité.

Alban Cerisier
Certaines maisons et certains diffuseurs français accordent cependant aux libraires des conditions qui leur permettent d’atteindre les 30 %.

Hadrien Gardeur
Pas très facilement !

Philippe Aigrain
Bénéficiant de la permission explicite du modérateur, je vais me permettre d’élargir la discussion – sans quoi mon intervention n’apporterait guère de valeur ajoutée après l’exposé d’Olivia Guillon et les remarques des orateurs précédents sur la répartition de la valeur dans la chaîne d’intermédiation qui va de l’auteur au lecteur. J’ignore si je réunis les conditions pour accéder au titre d’auteur au sens où on l’entend dans cette maison. Je me définis comme un « écriveur », un lecteur et un constructeur d’outils d’annotation du texte, activité que j’exerce dans le numérique depuis trente ans. Mon regard sur l’écriture et la lecture dans un contexte numérique s’est donc construit bien avant l’apparition des livres numériques. Pour autant, mes écrits se retrouvent sur du papier à un degré presque inquiétant du point de vue écologique. Je n’en retire que des clopinettes comme rémunération, mais plutôt plus de clopinettes qu’autrefois. Au bout d’une quinzaine d’années de pratique, j’ai commencé à m’intéresser au cadre général du droit intellectuel. Ce concept, plus large que celui du droit d’auteur, inclut les droits des lecteurs et des usagers, ceux des organismes patrimoniaux, l’organisation des marchés et les nouveaux modèles de financements. Quel est l’écosystème qui contribue à l’existence des créateurs, des oeuvres et de la lecture ? L’avantage de cette approche est de prendre en considération deux aspects qui n’étaient pas en discussion jusqu’à présent : l’écriture, mais aussi la lecture dans ce qu’elle a de différent avec l’achat de dispositifs de lecture. La dernière formulation de mes réflexions figure dans un texte intitulé « Éléments pour la réforme du droit d’auteur et des politiques culturelles liées », que j’ai écrit avec mes amis de Quadrature du Net, avec des bibliothécaires et des juristes comme Lionel Maurel et Silvère Mercier, et avec les acteurs de la coalition Création Public Internet, qui regroupe également des musiciens, des personnalités du film et la principale association de consommateurs. Les propositions avancées se répartissent en quatre blocs. Le premier est consacré aux pratiques non-marchandes des individus, le deuxième aux pratiques non-marchandes dans des organismes collectifs comme les bibliothèques, le troisième à l’organisation de l’économie du texte, le quatrième aux infrastructures fondamentales – juridiques, techniques et fiscales – du dispositif. Si nous avons consacré deux blocs aux pratiques non-marchandes, c’est que l’essentiel de l’écriture et de la lecture se situe, comme l’a indiqué Hervé Le Tellier en incise, dans un contexte non-marchand. J’ai pour ma part bénéficié une fois d’un à-valoir sans que cela change grand-chose : je garde le sentiment que, si l’on écrit, c’est parce que l’on bénéficie de conditions de vie qui nous laissent du temps pour le faire. Ni le produit des ventes des ouvrages précédents ni l’à-valoir ne sont à l’origine de l’acte d’écrire. Il en va de même de la lecture, du moins jusqu’au moment où certains acteurs se sont mis en tête que chacun des actes de lecture était potentiellement monétisable pour peu que l’on arrive à réaliser des modèles où l’on paie chaque fois que l’on revient à une oeuvre. Par comparaison à ce qui se passe dans le champ de la musique et du film, on peut considérer que le livre y échappe encore, mais on peut voir ces modèles revenir par la porte de derrière, via le prêt en bibliothèque par exemple. Notons que les pratiques non-marchandes n’ont rien à voir avec la gratuité. Souvent, même, elles s’y opposent. La publicité, c’est le marchand et la gratuité. En revanche, il arrive souvent que l’on paie pour partager – y compris par l’écriture – pour ne pas dépendre d’acteurs propriétaires. Même si l’on adopte une vision davantage liée à la consommation, toutes les études indépendantes – qui portent en général sur des médias autres que le livre –, dont celle de l’Hadopi, confirment que les praticiens du partage non autorisé achètent et dépensent plus que les autres en soutien aux activités créatives. Ce n’est une anomalie que pour ceux qui sont convaincus qu’on ne peut accéder à des oeuvres à la fois de façon non-marchande et de façon marchande. Le milieu qui ne cesse de répéter que la culture n’est pas une marchandise, ou qu’elle n’est pas une marchandise comme une autre, s’est pourtant convaincu qu’elle n’existait qu’en tant que marchandise ! Quel est le défi qui nous attend ? L’informatique, l’Internet et le web ont créé et accompagné un immense développement des activités d’écriture dans tous les médias. Tout le monde a relevé qu’Olivier Donnat, dans son étude sur les pratiques culturelles des Français, estime que la lecture a régressé. Mais personne n’a fait de commentaire lorsque le même auteur constate que le nombre de personnes écrivant pour un public potentiellement universel a doublé en vingt ans. Aujourd’hui, on édite deux fois et demi plus de titres qu’il y a quinze ans. Ce nombre devrait encore doubler, si l’on considère le retard considérable de l’Europe continentale en matière d’impression à la demande. On retrouve ces éléments non seulement dans tous les médias, mais aussi à tous les niveaux de compétence et de qualité. Au Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle, qui m’a auditionné, certains de ses membres, dont le président Didier Lockwood, dirigent des écoles ou des ateliers artistiques et se voient obligés de rejeter de nombreuses personnes qui mériteraient d’y entrer si l’on considère leur niveau. Au total, on a peut-être trois fois ou cinq fois plus d’oeuvres d’un niveau de qualité équivalent alors que le temps de lecture ou de réception au mieux stagne, plus probablement régresse dans la mesure où les gens adoptent un plus grand nombre de médias et s’investissent dans l’écriture. Comment faire vivre l’écosystème de la création et de la culture dans un contexte où l’audience moyenne d’un titre est divisée par deux, trois ou cinq ? Le paradoxe est que ce défi nous est posé en raison même du bénéfice de la culture numérique. Le développement humain qu’elle a apporté est si extraordinaire que l’on est bien en peine, aujourd’hui, de construire une nouvelle économie capable de l’accompagner. On ne parviendra à regagner une capacité d’action sur la partie strictement économique que par la création d’un nouveau pacte social unissant les auteurs, les lecteurs – c’est-à-dire les citoyens – et la partie des éditeurs et des distributeurs qui voudra bien être partie prenante. Hadrien Gardeur estime que nous sommes dans un système où les grandes décisions nous échappent. Mais n’avons-nous pas pratiqué le désarmement unilatéral en acceptant la non-interopérabilité entre plateformes alors que la directive européenne de 1991 donnait un droit positif à l’interopérabilité ? En tant que développeur de logiciels, j’ai le droit de faire la rétro-ingénierie nécessaire pour établir une interopérabilité sans l’accord des industriels qui réalisent les plateformes propriétaires. Il n’y aurait pas de logiciels libres pour écrire des suites bureautiques si tel n’avait pas été le cas. Or tous les acteurs de la chaîne se sont mis d’accord pour se lier les mains en créant les DRM et en organisant une protection juridique contre le contournement. De facto, le droit à l’interopérabilité s’est trouvé réduit à un point tel qu’il n’est plus possible aux acteurs distribués, par exemple dans le monde du logiciel libre, de proposer des alternatives peut-être marginales au début mais qui ne le seraient pas toujours.

Marion Mazauric
Le SNE représente les dirigeants de maison d’éditions, pas l’ensemble des employés du secteur de l’édition.

Alban Cerisier
Il a quand même 5 000 adhérents.

Marion Mazauric
Bien sûr, et j’en suis également membre. Mais si l’on interrogeait les jeunes professionnels de l’édition au sujet des DRM, ils seraient majoritairement contre. Bref, le SNE et l’ensemble de la profession éditoriale doivent être distingués. Les éditeurs hostiles aux DRM sont nombreux, non seulement pour les raisons profondes qui viennent d’être exposées mais aussi au nom de l’audace économique et par souci de l’avenir de la création. Si on nie leur existence, cela signifie qu’il n’y a pas d’alternative à ce qui se pratique aujourd’hui avec les DRM, et c’est inexact. Ce ne sont pas « les éditeurs » qui appliquent des DRM, mais des éditeurs, et cette pratique fait débat.

Alban Cerisier
Ce n’est pas non plus « le syndicat ». Le SNE est tout à fait conscient des problématiques de l’interopérabilité. Il a participé à des groupes de travail à ce sujet. Il s’est même porté solidaire des réflexions qui ont eu lieu – pas uniquement en France – sur l’assouplissement de telle ou telle mesure technique de protection. Évitons la caricature.

Philippe Aigrain
Je me réjouis de cette belle unanimité contre les DRM !

Alban Cerisier
Certains usages du numérique imposent cependant des modalités de régulation.

Marion Mazauric
Non, y compris en matière de prêt numérique. Nous venons d’entendre des arguments très forts en faveur du partage et de la gratuité. Personnellement, j’étais pour le prêt gratuit en bibliothèque. De même, nous sommes aujourd’hui plusieurs éditeurs à pratiquer des tarifs différents de ceux de la plupart de nos confrères sur le livre numérique. Nous ne raisonnons pas en fonction du prix du livre papier ou en fonction d’une économie qui, pour l’instant, est marquée par l’investissement et se trouve en déficit. Il n’est pas du tout justifié de vendre un livre numérique de 150 000 signes 30 % de moins qu’une édition papier à 18 ou 20 euros. Nous préférons pratiquer des tarifs proportionnés au nombre de signes et au temps de lecture, si bien que la plupart de nos titres de petit calibrage sont vendus 4,99 euros, et les plus de 400 pages 9,99 euros. Nous discutons du prix public de son livre avec chacun de nos auteurs, et certains nous encouragent à baisser les prix. Ils font partie d’une génération où l’on ne peut imaginer un livre lu en deux ou trois heures à 15 euros en format dématérialisé. Le Diable Vauvert ne pourrait vendre un livre numérique à ce prix lorsque sa valeur perçue n’excède pas 6 euros. Ce n’est pas un geste inconsidéré, mais une décision réfléchie. Qui fait suite à un voyage d’étude aux États-Unis où nous avions rencontré des responsables de maisons d’éditions de toutes tailles. Comme l’explique un spécialiste du capitalisme américain, le prix grand public est un compromis intelligent résultant d’un jeu de curseur entre la valeur perçue par le consommateur, le prix qu’il faudrait payer pour que le producteur vive confortablement et la moyenne pratiquée dans un environnement donné. Si l’on veut aujourd’hui élargir le marché des lecteurs et utiliser de façon conquérante ces nouveaux outils que tous les adolescents du monde possèdent, il semble évident que la valeur perçue ne sera jamais de 15 euros pour 2 à 300 000 signes. Nous sommes une maison d’édition réputée contemporaine, actuelle ; beaucoup de nos auteurs sont des geeks, nos lecteurs appartiennent principalement à la tranche des 25-45 ans. Pour des raisons symboliques, il est exclu que nous pratiquions de tels tarifs.

Geoffroy Pelletier
Il n’est pas forcément rassurant d’entendre que le prix de vente continuera de diminuer. Aujourd’hui déjà, cette baisse représente une perte de revenus pour l’ensemble des acteurs de la chaîne, notamment les auteurs. Pour reprendre l’étude citée tout à l’heure par Alban Cerisier, la majeure partie de l’activité numérique se fait sur du gratuit, le reste sur des ventes à des prix inférieurs à 8 euros pour les deux tiers. Peut-être les éditeurs parient-ils sur d’autres modèles d’exploitation des oeuvres ? Comment penser ces modèles à la fois techniquement et juridiquement ? Comment un éditeur, quelle que soit sa taille, peut-il avoir connaissance de la manière dont le livre a été consommé dans le cadre d’offres d’abonnement, de streaming, etc. ? Comment sera-t-il en mesure de rémunérer l’auteur de manière juste et équitable dans ce cadre difficile ?

Alban Cerisier
Ces nouveaux modèles émergent tout juste en France. Nouveau Monde éditions a lancé, par exemple, Histoire Premium, un portail de vente en bouquet de livres d’histoire essentiellement à destination des collectivités. Ces livres sont issus de différentes maisons d’édition. Il est difficile d’adosser un prix public hors taxes pour chaque ouvrage inclus dans cette offre. À partir du prix d’abonnement proposé aux collectivités, le calcul de la redistribution de la valeur prend en compte la part du catalogue de l’éditeur au sein du bouquet et la consommation réelle de la ressource en question. Je crois que la procédure suivie par Cairn est la même. Soit dit en passant, puisque l’on est en streaming, on peut suivre de très près l’usage. Lorsque je parlais de régulation, je ne parlais pas forcément des DRM : en soi, le streaming est une régulation des usages. À partir de ces données, on reconstitue un chiffre d’affaires hors taxes qui sert d’assiette à la rémunération de l’auteur. Tout est défini dans le contrat d’édition et se fait donc, bien sûr, avec l’accord de ce dernier. Cela étant, il faut réfléchir à la manière dont on lui rend compte de ce calcul. Les nouveaux instruments doivent nous permettre d’arriver à une perception en temps réel de l’activité commerciale numérique réalisée. Il est incontestable qu’il reste des améliorations à apporter dans ce domaine. Toujours est-il que ce modèle, qui n’est pas d’une grande originalité, permet de reconstituer une base de rémunération acceptable, ou à tout le moins acceptée par les auteurs qui ont bien voulu travailler avec nous sur ce projet.

Geoffroy Pelletier
On peut imaginer l’utilisation de ce modèle pour l’offre en bibliothèque. Les diffuseurs comme Feedbooks peuvent-ils jouer un rôle dans ce dispositif, y compris pour restituer l’information aux éditeurs et faire valoir les droits de l’auteur ?

Hadrien Gardeur
La restitution de l’information est en effet un enjeu considérable. Les grands groupes comme Amazon peuvent recueillir des informations sur la manière dont les livres sont lus, s’ils sont lus jusqu’au bout, etc. Sans même qu’il soit question de modèle économique, ils ne manqueront pas de monétiser ces informations. Des acteurs se positionneront, non pas sur la vente ou l’accès aux bouquets, mais simplement sur l’analyse des traces de lecture. Ils tenteront de leur donner du sens et proposeront sur cette base des services aux éditeurs. On peut donc s’attendre à des conflits d’intérêts. Ces informations confèrent un pouvoir sur le lecteur, permettent de cerner ses attentes, etc. Or ni l’auteur ni l’éditeur n’y ont accès actuellement. Il faudra se battre pour les récupérer.

Alban Cerisier
Nous venons de constater qu’Apple modifiait nos fichiers pour introduire des pages de publicité au sein du livre. Il s’agit pour l’instant de renvoyer vers d’autres livres, certes, mais sans notre autorisation. La conservation des fichiers n’est pas une marotte d’éditeurs : il y a un enjeu très fort lié à l’activité commerciale dérivée.

Hadrien Gardeur
La rémunération n’est pas le seul aspect. Il existe en effet des enjeux considérables.

Geoffroy Pelletier
L’information et la reddition des comptes ne sont pas qu’un enjeu économique pour l’auteur : il s’agit aussi pour lui de connaître la vie de son oeuvre, comment elle est diffusée, qui la lit, etc.

Alban Cerisier
Oui. La question est bien plus large que la reddition des comptes en tant que telle : elle concerne les informations de vente au jour le jour. C’est un travail complexe pour l’édition papier, plus simple pour l’édition numérique. Il y a là un véritable chantier.

Hadrien Gardeur
Concernant les bibliothèques, avant même de parler de nouveaux modèles, il me semble tout aussi important de permettre aux « anciens » modèles de continuer d’exister en matière numérique. On parle d’un « nouveau contrat » entre l’auteur et le lecteur, mais très peu du rôle des médiateurs du livre. Pourtant, le numérique sera aussi une révolution pour eux. Certains, comme le libraire ou le bibliothécaire, sont déjà connus, d’autres vont apparaître. Dans les bibliothèques, la situation actuelle est assez dramatique en termes d’accès aux catalogues et d’offre aux utilisateurs. Il y a des raisons techniques à cela. Au-delà de la question des DRM, il est compliqué de transposer au numérique les dispositifs qui existent pour le papier. Il y a aussi des raisons budgétaires et commerciales. Dans la période de transition que nous connaissons, certains acteurs cherchent à se repositionner. Par exemple, les libraires semblent avoir du mal à reconduire dans le numérique le rôle qu’ils jouent auprès des collectivités. D’autres acteurs chercheront sans doute à prendre leur place. Bref, tout reste à faire. Avant même d’imaginer de nouveaux modèles, il faut reconnaître que certaines choses considérées comme acquises dans le papier sont loin de l’être dans le numérique.

Geoffroy Pelletier
Par exemple ?

Hadrien Gardeur
Dans de nombreux pays, les éditeurs remettent en question le principe même de la bibliothèque – l’accès à un fonds de catalogue et l’emprunt –, craignant une cannibalisation des ventes du fait des conditions d’accès au catalogue, très différentes par rapport au papier. Une concertation collective est nécessaire pour parvenir à un système viable pour les utilisateurs, les bibliothèques, les éditeurs et les auteurs.

Hervé Le Tellier
La question des DRM est centrale. Quand on possède un livre, on le prête. Gide se plaignait de ne plus avoir un seul livre à lui dans sa bibliothèque ! Comment faire pour le livre numérique ? Si les bibliothèques offrent un accès direct, chaque livre ne sera plus vendu, à terme, qu’une fois puisque les établissements se fédéreront et partageront les ouvrages numériques de manière à ce que chacun puisse y accéder. L’adhérent à une bibliothèque municipale aura accès, un jour, à toutes les bibliothèques municipales de France, et il suffira pour cela qu’un seul livre ait été acquis. Je doute que cela permette au marché du livre de vivre !

Marion Mazauric
Il y a des réponses techniques à cela.

Hervé Le Tellier
Oui, ainsi que des réponses sociétales auxquelles il est rare que l’on pense. Sans que cela puisse constituer, je crois, un modèle pour les auteurs de l’écrit, YouTube comprend un système très simple (« You like it ») permettant de rémunérer l’auteur de musique en direct. Dans une chaîne de ce type, comment rémunère-t-on l’éditeur ? Il doit être entendu une fois pour toutes que les auteurs ne font pas des livres mais des oeuvres, des textes autour desquels il y a, pour parler comme Gérard Genette, de l’épitexte et du péritexte, bref, un dispositif qui permet de les rendre lisibles par tous. Se passer des éditeurs ou des agents dans cette chaîne serait une aberration. Et puis, certes, les pratiques sont très différentes selon les pays. Mais je ne pense pas que les différences de TVA engendrent des difficultés très coûteuses.

Alban Cerisier
C’est tout de même très complexe en comptabilité, notamment pour la rémunération.

Hervé Le Tellier
Soit, mais lorsqu’un livre dégage pour l’auteur dans le numérique un chiffre d’affaires de 20 000 à 25 000 euros alors qu’au niveau mondial il a pu générer un chiffre d’affaires global de 100 000 euros, il est difficile de croire que 75 000 euros ont été dépensés en comptabilité ! Il n’y a pas de papier, seulement un circuit numérique qui absorbe les trois quarts du revenu, et la logistique la moitié. Est-il normal que des personnes qui n’ont qu’à gérer des envois mails, de la comptabilité et des différences de TVA obtiennent autant ? Je préfère m’en tenir au rôle que je me suis fixé, la discussion de la répartition des droits, même si j’ai quelques idées sur l’évolution des pratiques de la lecture : je pense en effet que le poche est voué à disparaître à moyen terme. D’ailleurs, les accords passés entre Gallimard et Suhrkamp vont dans cette direction.

Alban Cerisier
Vous vous êtes laissé prendre par un canular qui circule sur le Web...

Geoffroy Pelletier
Un canular oulipien, sans doute.

Hervé Le Tellier
Venons-en à l’Oulipo, précisément. Si ses membres s’intéressent en si grand nombre aux questions de droits, c’est que c’est un collectif où quinze auteurs se réunissent tous les mois et parlent de tout. Nous parlons évidemment de contraintes, mais dans ce mot se cache celui de contrat. Étant un certain nombre à être traduits dans divers pays, nous confrontons nos compétences individuelles sur ces questions. Paul Fournel, Jacques Bens, François Caradec, notamment, s’en sont beaucoup occupé. Nous voyons des choses que d’autres auteurs, individuellement, ne voient pas pour des raisons sociales. Dans nos réunions, la rubrique intitulée « Menus propos » y est souvent consacrée. Nous pouvons constater que les contrats Oulipo que nous négocions à l’étranger sont très différents de ceux que nous négocions en France, et que nous ne sommes pas aussi bien traités dans ce pays que nous pourrions l’être si l’on nous appliquait les règles que nous connaissons à l’étranger.

Alban Cerisier
Négociez-vous ces contrats en direct ou par l’intermédiaire des éditeurs ?

Hervé Le Tellier
C’est Paul Fournel qui les négocie en direct.

Philippe Aigrain
Le numérique tire le monde dans deux directions contradictoires. Premièrement, et comme cela a été le cas dans d’autres médias, il concentre l’attention sur un plus petit nombre de titres promus à très grands frais dans des cycles très courts, avec des taux de rémunération très supérieurs à ceux que l’on applique à des auteurs moins populaires. Deuxièmement, il permet le développement d’un autre modèle reposant sur l’accessibilité et la valorisation d’oeuvres plus nombreuses et plus diverses et sur des sources externes de mutualisation des conditions d’existence de la création. À titre d’exemple, quel serait le sort de la littérature en France sans l’enseignement ? L’économie culturelle a toujours reposé à plus de 75% sur d’autres que les ventes, que la consommation privée. Or certaines de ces sources sont menacées, soit parce qu’il leur est difficile de les augmenter pour accompagner l’accroissement des besoins – je veux parler des subventions publiques, qui représentent entre 30 et 50 % de l’investissement dans la culture au niveau mondial –, soit parce qu’elles ne rapportent de l’argent qu’à l’acteur dominant (la publicité à la télévision, par exemple, enrichit surtout l’agence Carat, la publicité sur l’Internet enrichit surtout Google, et il en sera toujours ainsi). Du reste, la publicité n’a jamais représenté, à aucune époque, plus de 1 à 1,5 % du produit intérieur brut. On en vient donc naturellement à l’idée qu’il est nécessaire de disposer de ressources contributives, étant entendu que ces ressources sont fondatrices du pacte entre le lecteur, l’auteur et la fonction éditoriale « à valeur ajoutée ». Pour ma part, je défends une proposition de « contribution créative » obligatoire, soutenue par les associations de consommateurs dans plusieurs pays. La contrepartie de cette participation financière serait la reconnaissance de droits véritables aux usagers. On entend souvent des discours sur le streaming ou sur le prêt d’oeuvres « fongibles », c’est-à-dire qui s’autodétruisent au bout d’un certain temps. Mais comment cela pourrait-il fonctionner au regard de la capacitation culturelle ? Qu’est-ce qui fait que les gens s’améliorent en matière de choix, de recommandation, de critique, de production au niveau amateur, d’interaction sociale à propos des oeuvres ? Les études détaillées que j’ai menées montrent que si le numérique a tant contribué à ce développement, c’est parce qu’il permet la possession d’un fichier. Beaucoup de gens enlèvent les DRM des oeuvres non pas pour les partager, mais pour la simple raison qu’une collection, cela compte ! Auparavant, lorsque l’on allait chez quelqu’un, on regardait sa bibliothèque pour en savoir plus sur lui ; aujourd’hui, il faudrait pouvoir inspecter sa liseuse ou son iPad. L’importance de la possession et de la collection n’a pas changé, contrairement à ce que tous les grands esprits soutiennent lorsqu’ils dissertent sur le passage à une logique de l’accès. L’accès permet de séduire et de capturer mais, une fois que l’on a compris que l’on est capturé, on est tenté de s’enfuir. C’est ainsi que 20 % de membres ont quitté Facebook en France. Il devient néanmoins difficile de s’échapper. C’est pourquoi je propose que nous anticipions en reconnaissant les conditions de la capacitation culturelle. Ce sont elles, et non la logique de l’Hadopi, qui feront les auteurs de demain. En proposant de mettre en place une contribution de 4 ou 5 euros par foyer, je n’ai nullement la prétention de remplacer l’économie culturelle puisque les sommes en jeu représentent 3 à 4 % de la consommation culturelle des ménages. Ce sera tout au plus une source supplémentaire.

Geoffroy Pelletier
On est plus dans l’« extraction » dont parlait Olivia Guillon que dans la répartition.

Philippe Aigrain
Les sondages révèlent une adhésion à cette idée, mais pas dans les conditions actuelles de la répartition. C’est la raison pour laquelle je préconise des mécanismes de mutualisation qui dépassent la mutualisation volontaire.

Geoffroy Pelletier
Nous en venons aux échanges entre les intervenants et la salle.

Sylvestre Clancier, poéte, administrateur de la SGDL
L’intérêt d’un colloque de ce type est de nous amener à nous demander si nous ne raisonnons pas de manière trop traditionnelle et à aider tous les acteurs de la chaîne à modifier leurs représentations, leurs modes de transaction et leur capacité à créer ensemble. Il était palpable que les deux éditeurs présents étaient légèrement sur la défensive. C’est une réaction et une relation que nous devons dépasser ensemble. Nous pensons trop en termes de propriétaires. Certes, les évolutions sont mouvantes, risquées, difficiles pour les éditeurs. La responsabilité de la gestion d’une maison, petite ou grande, est pesante. Mais on assiste à des réactions de propriétaires, qu’il s’agisse des fichiers, du fonds, etc. Les auteurs, les créateurs d’oeuvres, se sentent encore comme les oubliés du système, et c’est peut-être pour cette raison que les discussions ont achoppé entre le Conseil permanent des écrivains et le SNE. Ils ont l’impression que les éditeurs veulent faire leurs affaires ensemble en attendant que l’on y voie plus clair et leur demandent seulement de leur faire confiance parce qu’il sera toujours temps de s’arranger (c’est une chose que la clause de revoyure illustre bien). Or les auteurs veulent être considérés comme des partenaires. Et, dans ce partenariat, il faut raisonner face au numérique en « investisseurs capital », sachant que le capital est constitué non seulement par de l’argent mais aussi par des oeuvres. Si les participants regrettent que l’activité soit aujourd’hui déficitaire, c’est qu’ils ne raisonnent pas en investisseurs. Il faut étaler les investissements dans le temps et traiter les auteurs comme des partenaires. Pour le numérique, on peut très bien imaginer que les éditeurs proposent aux auteurs d’entrer au capital – sans y mettre de l’argent – et de devenir leurs associés. Je sais qu’il y a quelques ouvertures, mais il faudrait plus d’audace.

Marion Mazauric
Oui, il est vrai que le péché de l’éditeur consiste à se penser propriétaire de « ses » auteurs. Reconnaissons que c’est un travers de la profession. Inversement, les auteurs se pensent parfois comme assistés, dépendants ou « revendiquants ». La réaction que j’ai pu avoir aux propos d’Hervé Le Tellier est plutôt celle d’une gérante de PME culturelle qui, selon les programmes et les aléas du marché, parfois la moitié de l’exercice, se demande comment elle paiera les salaires à la fin du mois. Je deviens très susceptible quand un auteur pense que je me fais de l’argent sur son dos : au tarif horaire, je ne gagne pas mieux que lui, je suis même la dernière payée. Être petit ou moyen producteur culturel en France, au Diable ou ailleurs, c’est aujourd’hui un enfer ! Cela dit, le numérique provoque une accélération des questions et nous contraint à revenir aux fondamentaux. Les éditeurs ne sont pas propriétaires des auteurs et Amazon a raison : on n’a pas besoin d’un éditeur pour publier un texte. La fonction d’éditeur telle que nous la connaissons est relativement récente : elle remonte à deux siècles. On s’en est passé pendant longtemps et il est possible que l’on s’en passe demain. Avec un petit logiciel, n’importe quel auteur peut actuellement mettre son texte à portée de tous. D’ailleurs, un des best-sellers de l’automne a été autoédité au départ... Ce qu’il faut se demander, c’est pourquoi des J.K. Rowling ou EL James, aux innombrables lecteurs, décident d’aller voir un éditeur. En d’autres termes, à quoi sert un éditeur et quelle sera encore sa valeur ajoutée dans le numérique ? S’agissant de l’auteur, les choses sont claires : c’est celui qui raconte des histoires au monde et jamais le monde n’a consommé autant d’histoires qu’aujourd’hui. Il convient donc de se concentrer sur la question de l’éditeur, d’autant que les revenus du format papier vont baisser. L’idée principale du poche, c’est l’accessibilité : autant dire que, dans quelques années, le numérique à 4 ou 5 euros remplacera de nombreux secteurs du poche, comme c’est déjà le cas aux États-Unis. Même s’il ne gagne plus autant d’argent sur le papier, l’éditeur ne cessera pas pour autant d’utiliser ce format. Mais sa valeur ajoutée consiste essentiellement à être producteur d’une oeuvre donc d’un artiste. Imagine-t-on un champion qui n’aurait pas d’entraîneur ? Si les auteurs ont besoin de professionnels, c’est d’abord pour la relation artistique et pour l’élaboration de stratégies quant à la réalisation et à la diffusion du livre. Nous maîtrisons les marchés étrangers, les échanges de valeur et les différences de code entre les pays. Si un auteur marche mieux en Italie qu’en France, pourquoi ne pas le vendre d’abord en Italie ? N’est-il pas préférable, parfois, de faire d’abord une cession en club, ou une cession cinéma ? La spécialité de l’éditeur est de maîtriser des compétences techniques qui lui permettent de proposer des stratégies pour communiquer une oeuvre au plus grand nombre de lecteurs. Il est donc également capable de vendre en direct. Comme beaucoup de confrères, je me demande s’il ne nous faudrait pas diffuser directement les formats numériques. Cette décision nécessite une haute compétence technique. Une maison d’édition de taille « humaine », moins dépendante de logiques industrielles, peut être moins puissante ou plus fragile, mais moins soumise à la rentabilité, « artistiquement » plus fiable, ou plus indépendante d’esprit. C’est un élément qui jouera sans doute dans la compétition entre éditeurs, et tant mieux ! Enfin, il est anormal que le revenu de l’auteur soit le seul revenu artistique indexé à la valeur marchande de l’oeuvre. Le groupe de travail Orféo, au sein du commissariat général au plan, avait travaillé sur ce sujet et il semblait indispensable de réintégrer les revenus secondaires des artistes de l’écrit dans les assiettes de calcul de l’impôt et des cotisations AGESSA. Également de développer et rémunérer les interventions d’auteurs telles que lectures, rencontres avec des classes, etc. Et pourquoi toujours considérer qu’une tournée de promotion doit être gratuite ? C’est aussi un travail qu’il faut financer et la charge ne doit pas revenir au seul éditeur, à qui on sait bien que la promotion ne rapporte à peu près rien. Pour résumer, l’éditeur doit devenir le meilleur agent de l’artiste de l’écrit et lui assurer des revenus issus de plusieurs sources. Mais la question est bien plus vaste : elle concerne l’ensemble du corps social.

Marie Sellier, coprésidente du CPE
Je voudrais dire à Hervé Le Tellier qu’il existe d’autres collectifs où l’on parle de droits d’auteur.

Hervé Le Tellier
Bien sûr.

Marie Sellier
On y réfléchit beaucoup dans les associations d’auteurs et dans cette superassociation qu’est le Conseil permanent des écrivains, dont je suis la coprésidente avec Eduardo Manet. Le CPE regroupe seize associations. C’est la première fois dans l’histoire que l’ensemble des auteurs sont ainsi représentés et forment un front commun. Pour autant, il ne s’agit pas de s’affronter. Les auteurs reconnaissent volontiers que les éditeurs sont en phase d’investissement. Nous vivons une révolution. Pour la première fois depuis Gutenberg, le livre change de support. Les éditeurs font face à des investissements qui dépassent largement les bénéfices qu’ils peuvent actuellement en retirer, puisque le numérique représente 2 % du chiffre d’affaires de l’édition. Or, dans le même temps, on demande aux auteurs de s’engager par contrat pour toute la durée de la propriété intellectuelle, laquelle, vous le savez tous, s’étend jusqu’à 70 ans après la mort de l’auteur. Pour prendre un exemple qui s’adresse à Alban Cerisier, certains contrats signés actuellement avec les éditeurs les plus « vertueux » prévoient un même montant de droits pour le papier et pour le numérique, notamment en littérature jeunesse où les pourcentages – 2,5 % pour un Folio – sont déjà très faibles. Comme Pierre Sirinelli s’est vu récemment confier une nouvelle mission pour examiner les questions de contrats, ces cas lui ont été communiqués. Il ne s’agit pas de dénoncer tel ou tel mais de constater que des auteurs signent aujourd’hui, pour toute la durée de la propriété intellectuelle, des conditions qui ne sont pas raisonnables. Quant aux fameuses clauses de rendez-vous, la plupart ne prévoient qu’une rencontre ultérieure pour parler de l’état du marché. Lorsque l’auteur demande qu’il soit fait mention d’une rediscussion des conditions économiques, de nombreux éditeurs refusent, objectant qu’une telle clause pourrait s’apparenter à une durée limitée. Or telle est la proposition du CPE : demander une durée limitée pour les contrats numériques. Diaboliser cette solution me semble d’un autre temps. On continuera, bien sûr, à éditer des livres papier. Mais un auteur a toujours plusieurs projets de livres auxquels il pense. Il ne lui viendra pas à l’idée de faire un « coup » en vendant ses droits numériques au plus offrant car cela mettrait en péril la suite de son oeuvre. Imaginons qu’un écrivain reprenne soudain ses droits numériques et les cède au plus offrant, par exemple Amazon. Comment fera-t-il pour éditer son prochain livre papier ? Il lui sera impossible de retrouver un éditeur...

Alban Cerisier
En l’occurrence, il ne donne pas ses droits à Amazon : il utilise la plateforme pour exploiter le livre.

Marie Sellier
Certes, mais dans l’espoir d’en tirer un plus grand bénéfice.

Alban Cerisier
Amazon ne prend aucun engagement à son égard.

Marie Sellier
Ce que je voulais souligner, c’est que les auteurs pensent à l’échelle de l’ensemble de leur oeuvre. Leur démarche n’est pas de mettre leurs droits numériques aux enchères. Bref, nous devrions nous mettre autour d’une table pour parler de la question de la durée limitée.

Philippe Aigrain
On invoque Jean Zay parfois à tort et à travers. Une nouvelle loi sur le contrat d’édition est indispensable pour codifier les bonnes pratiques de certains éditeurs. Il faut revenir aux fondamentaux et faire valoir que la signature du contrat d’édition se fait entre des acteurs inégaux. À défaut de loi rétablissant un minimum d’équité, les paroles vertueuses resteront des paroles en l’air.

Alban Cerisier
Je rappelle que, sous le Front populaire, les auteurs et les éditeurs s’étaient très largement associés pour que le projet de Jean Zay ne voie pas le jour. Ils ne se sont pas divisés sur la question du droit d’auteur. Par ailleurs, de même qu’il n’impose pas de mettre des DRM dans les fichiers, le SNE n’a jamais considéré que les auteurs étaient sa propriété. Des maisons d’édition célèbres se sont précisément constituées avec des auteurs qui participaient à leur capital – parfois même à leur initiative – et qui étaient strictement associés.

Sylvestre Clancier
Il faut le refaire.

Alban Cerisier
Pour ce qui est des positions du CPE, je ne saurais répondre au nom du SNE, d’autant que son président assiste à notre table ronde. Les discussions vont reprendre et l’on ne peut que s’en réjouir. Elles s’étaient interrompues sur des propositions concrètes et des bases d’accord qui pouvaient résoudre la question de la durée au travers d’un bon usage des clauses de revoyure.

Geoffroy Pelletier
La question n’est pas déconnectée de celle de la rémunération. Éditeurs et auteurs s’accordent pour estimer qu’on ne sait pas ce qui se passera dans deux ans, dans cinq ans et a fortiori dans dix ans. Il est difficile pour un auteur de se lier par un taux alors que les modèles futurs sont inconnus. Dès lors, il faut soit envisager une durée limitée, soit prévoir une véritable clause de réexamen – pas une clause de rendez-vous pour prendre un verre, mais une échéance où, si les deux parties ne sont pas d’accord, cela a de réelles conséquences.

Alban Cerisier
Parlons-en !

Geoffroy Pelletier
J’y insiste : une vraie clause de réexamen. Sans doute cela pourrait-il même résoudre le problème épineux de la rémunération. Mais je crois que Marion Mazauric propose déjà des durées limitées.

Marion Mazauric
Je ne suis pas la seule. Les discussions entre le CPE et le SNE sont une chose. Ce n’est pas le SNE qui décide de la pratique de chaque éditeur en matière de contrats. Pour ma part, je vois mal comment expliquer à un auteur qu’il signe pour une durée qui s’achèvera 70 ans après sa mort. Nous sommes dans un monde flottant et même la durée de vie légale d’une société anonyme est inférieure ! Nous ne sommes plus dans le « capitalisme éternel » qui a marqué l’édition de la fin du XIXe siècle. D’un point de vue d’éditeur, je tiens à préciser que je limite plus volontiers les clauses de préférence et de durée pour les auteurs que je connais et avec lesquels je travaille depuis longtemps que pour des inconnus. En général, on ne gagne rien sur un premier livre, sur un deuxième non plus, etc. L’investissement est de long terme. Or, nous non plus ne sommes pas riches. C’est pourquoi il m’arrive de proposer des clauses sévères de préférence et de durée à des auteurs en qui j’ai moins confiance. Mais je discute avec tout le monde et je ne prévois pas automatiquement de clause de préférence. Par ailleurs, nous signons des contrats limités avec tous les auteurs étrangers et les agents, ce qui représente la moitié de nos catalogues.

Hervé Le Tellier
C’est ce que je disais.

Alban Cerisier
Il s’agit de contrats de cession. Ce n’est pas la même chose.

Marion Mazauric
Mais cela fait partie de la discussion.

Marie Sellier, auteur, présidente du CPE (Conseil Permanent des écriavains)
Si les négociations entre CPE et SNE ont échoué, c’est que nous nous sommes aperçus à la fin des discussions que nous n’avions pas la même compréhension du problème. Il s’agissait de réserver une partie séparée aux droits numériques dans le contrat d’édition et d’ouvrir une possibilité de récupérer ces droits sous certaines conditions. Mais les éditeurs ont compris qu’ils récupéreraient les droits numériques s’ils laissaient aux auteurs les droits sur le papier. Or, au XXIe siècle, que peut faire un auteur des droits sur le papier sans les droits numériques ? Nous nous sommes retrouvés face à un mur. Ce ne sont pas des demandes nouvelles de la part des auteurs qui ont fait achopper la discussion : l’accord trouvé en février 2012 nous satisfaisait mais il n’a pas été écrit. Le problème est apparu en mai. Nous avons eu beau le tourner dans tous les sens, nous n’avons pas trouvé de solution.

Catherine Zoungrana, auteur
J’ai créé il y a quelques années le prix littéraire de « La Cité des mots », qui récompense de jeunes auteurs issus des banlieues. Je mène une action de terrain pour leur donner accès à l’écriture. Or, ils ont une vision tellement sacrée du monde de l’édition qu’ils ont l’impression d’en être forcément exclus. Que peuvent proposer les éditeurs, Marion Mazauric ?

Marion Mazauric
Le Diable Vauvert a notamment été créé pour accueillir les voix d’artistes émergeant des cultures urbaines. Ceux-ci représentent une grande part de notre catalogue. Le premier aspect de notre travail est de rechercher les textes. Pour ce qui est de la diffusion, tout le marché du livre est concerné : il faut sortir des murs. En France, la culture est quelque chose de sacré. Le livre a une valeur symbolique considérable mais, en même temps, il est très enfermé. Les médiathèques et les librairies sont en centre-ville. Pour notre part, nous sommes installés en région. Nous connaissons bien les cités et les tensions sociales de tous ordres qui les traversent. Nous sortons le plus possible car nous considérons que ces actions seront centrales dans le travail des éditeurs. Il faut que les auteurs aillent hors les murs, dans les collèges, dans les cités, qu’ils participent à des performances. Nous avons constitué à cet effet une association. Nous avons également créé une collection de poésie à 5 euros où sont publiés, par exemple, les textes d’Oxmo Puccino. L’objectif, comme pour beaucoup de lignes de notre comptabilité, est de maintenir un déficit assumable. Cette politique se révèle finalement efficace : nous y gagnons beaucoup de valeur symbolique et, de temps en temps, nous arrivons même à l’équilibre. Par ailleurs, nous utilisons le numérique pour réaliser des formats courts. C’est une sorte d’édition d’intervention où le gratuit constitue un « prix d’appel ». Nous proposons ainsi un feuilleton de Pierre Bordage dont le premier épisode est gratuit. Bien qu’il s’agisse de la réédition d’un livre déjà exploité en poche, nous en sommes à 10 000 exemplaires par an pour ce premier épisode. Bref, nous abaissons le plus possible nos prix, considérant qu’il faut échantillonner la littérature. C’est une conviction personnelle mais l’ensemble de la profession s’intéresse à ces expérimentations : aujourd’hui, les a priori peuvent coûter cher ! Mais invitez-nous : on viendra !

Catherine Zoungrana
Je serai heureuse de vous faire découvrir les lauréats des quatre éditions du prix de « La Cité des mots ».

Geoffroy Pelletier
Si les prix de vente, donc les revenus des uns et des autres, continuent à baisser, les éditeurs risquent de renvoyer les auteurs à des revenus accessoires – et Dieu sait que la SGDL s’est battue pour que ceux-ci soient rémunérés en droits d’auteur ! –, notamment issus d’actions de promotion. Ne tient-on pas le même discours aux musiciens lorsqu’on leur affirme que les revenus des concerts compenseront la chute des ventes de disques ? Je crains que la lecture publique d’une oeuvre au Stade de France ne soit réservée qu’à de trop rares auteurs ! Nous devons veiller à ce que les revenus annexes ne deviennent pas principaux.

Marion Mazauric
Nos à-valoir portent sur toutes les rémunérations et sont très corrects, bien que nous soyons un éditeur indépendant, pauvre, installé en région, publiant de la littérature pointue et souvent non rentable. Cela dit, par rapport aux interrogations du CPE, je refuse de signer un contrat partiel.

Marie Sellier
Qu’entendez-vous par là ?

Marion Mazauric
Un contrat qui ne me laisserait pas l’ensemble des droits pour une durée me permettant de travailler. Je considère que je ne peux rien faire sur une période de moins de dix ans. Et si je ne dispose pas des droits pour l’étranger, le cinéma ou le numérique, je ne peux pas faire mon métier car il m’est impossible de rentabiliser. Pour ce qui est de la mensualisation des auteurs, qui se fait un peu à perte et en avance...

Marie Sellier
Pour notre part, nous n’avons jamais entendu parler de cette fameuse mensualisation.

Marion Mazauric
Il s’agit d’avances sous forme de mensualités.

Marie Sellier
À combien s’élèvent-elles ?

Marion Mazauric
Certains de mes auteurs sont au RSA. S’ils n’avaient pas la garantie de recevoir à vie, grâce à la mensualisation, 250 euros par mois, ils seraient à la rue. D’autres reçoivent des mensualités de 400 euros. En échange, les contrats font correspondre ces versements soit à des avances, soit à des droits dus, etc. Parfois, cela se fait à perte. Pour ces artistes, j’ai besoin de temps et j’ai besoin de disposer de l’ensemble des droits, ce qui me permet de décider, par exemple, de sortir un format numérique, un format à 5 euros, un recueil, de céder les droits pour le cinéma, etc. Nous avons une dizaine d’auteurs qui touchent des mensualités, mais également trois traducteurs.

Alban Cerisier
Ce n’est pas nouveau.

Marion Mazauric
Ces traducteurs touchent 1 500 euros par mois depuis trois ans. Ils ont du travail en permanence.

Marie Sellier
Les auteurs ne sont nullement opposés à de telles formules. Par ailleurs, les 20 % de droits que vous proposez sur le numérique vous placent dans le haut du panier. Des droits limités assortis d’une grande liberté accordée à l’éditeur, pourquoi pas ?

Geoffroy Pelletier
Je crains que le numérique ne mette en péril l’équilibre, assez satisfaisant jusqu’à présent, de la chaîne du livre en dégradant les relations entre des acteurs qui, pourtant, partagent vraiment des choses en commun. Lors des Assises de la librairie à Lyon, le responsable d’une maison d’édition affirmait aux libraires que, s’il ne pouvait leur accorder plus en matière de remise, c’était à cause de tout ce que lui demandaient les auteurs. Inversement, nous avons entendu récemment que s’il était possible de donner plus aux auteurs, ce ne serait pas de refus mais que tant d’intermédiaires se servent au passage... Je ne voudrais pas qu’auteurs et libraires se renvoient la balle au sujet des rémunérations et finalement se tournent le dos. J’ai toujours défendu le travail des libraires « physiques », mais le rôle des libraires numériques est important. Il ne faut pas que les évolutions se fassent au détriment des uns ou des autres.

Alban Cerisier
La meilleure façon qu’elles se fassent, c’est de ne pas décréter ce qu’elles doivent être. Je préfère la concertation, le gré à gré...

Geoffroy Pelletier
Ce qui est décrété, c’est que la rémunération doit être juste et équitable !

Hadrien Gardeur
Les données dont nous disposons dans plusieurs pays montrent que le marché ne s’oriente pas systématiquement vers des prix bas. En France, au départ, les livres numériques appartenaient surtout à la littérature de genre et étaient peu chers. Depuis un an, les prix ont connu une augmentation sensible. Il n’est pas nécessaire que le prix soit toujours à 5,99 ou 9,99 euros pour intéresser le lecteur. Après l’initiative qui nous a été présentée, les tranches de prix vont se diversifier. Un livre peut être vendu relativement cher si le lecteur considère qu’il vaut ce prix-là. Le vrai problème du marché français est qu’il est pour l’instant uniquement axé sur la nouveauté. Il n’y a pas d’accès aux fonds ou, quand ceux-ci sont disponibles, ils sont plus chers que le poche et assortis de DRM. Peut-être les prix de certaines catégories d’ouvrages ou de l’autoédition seront-ils tirés vers le bas, mais cela n’est pas systématique. Il faut éviter d’entrer dans de tels mécanismes.

Geoffroy Pelletier
Le récent baromètre SOFIA-SNE-SGDL montre que les consommateurs attendent plutôt une baisse des prix. Par ailleurs, des prix trop élevés accroissent le risque de piratage. Les éditeurs, qui ont les pleins pouvoirs en ce qu’ils fixent l’assiette et le taux de rémunération de tous les autres intervenants, arriveront-ils à résister à cette pression à la baisse ?

Hadrien Gardeur
Il faut trouver un équilibre mais surtout il faut expérimenter. Ce qui est le plus dangereux, c’est de ne rien essayer par peur de ne pouvoir calculer comment cela se passera. On n’a certainement pas besoin de tirer tous les prix vers le bas. Certains livres relativement chers se vendent très bien. Une grande partie des consommateurs sont prêts à payer 15,99 euros un livre numérique dont la version papier se vendait 23 euros. Mais il faut éviter de projeter sur le numérique les raisonnements appliqués au papier – l’opposition entre broché et poche, par exemple. Des notions comme le nombre de signes et le cycle de vie de l’oeuvre ont beaucoup plus de sens. Elles permettraient en particulier de débloquer la situation concernant la disponibilité numérique des fonds.

Alban Cerisier
À titre d’exemple, le prix moyen d’un ouvrage numérique chez Gallimard n’atteint pas 9 euros.

Philippe Aigrain
Je veux revenir sur la diversification des sources de revenu. L’activité de service de l’auteur est loin d’être accessoire. Elle gagnera en importance à mesure que les oeuvres se dématérialiseront et se délocaliseront sur l’Internet. Les ateliers d’écriture, les conférences ou l’éducation populaire ne sont nullement des pertes de temps. Le risque ne réside pas tant dans la diminution des ventes que dans l’affaiblissement des statuts et des cachets. J’attends de la SGDL qu’elle soit vigilante à ce sujet. Il ne doit pas arriver aux auteurs ce qui est arrivé aux musiciens, à qui on a promis toutes sortes de droits voisins et dérivés mais que l’on a payés moins dès lors que c’était en honoraires. Plus généralement, l’affaiblissement du salariat constitue un vrai danger car c’est une tendance profonde encouragée par les employeurs. Enfin, les formes émergentes évoquées hier ne s’incorporent dans des livres que de façon secondaire et dérivée. Les acteurs de l’économie du texte devraient également se préoccuper de créer une nouvelle économie de ces nouvelles formes. On avait par exemple fait le deuil de la poésie comme activité marchande ; je doute que ce soit éternel, mais il faudra un peu d’invention.

Geoffroy Pelletier
Je remercie tous les participants.

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