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Karine Papillaud
Pour l’instant, un livre c’est une histoire, en tout cas quelque chose que l’on construit avec un début, un milieu, une fin. Mais le numérique, l’hypertexte, l’orientent vers d’autres créations et peut-être aussi vers d’autres façons de le penser. C’est-à-dire que la création numérique aura aussi des effets sur notre manière d’appréhender le monde. Avec les deux représentants de revues qui sont à cette table et avec les deux auteurs d’oeuvres individuelles, nous essaierons de discerner ce qui va changer pour la création. Je vais sans plus tarder donner la parole à Eli Commins, qui va nous présenter son projet Textopoly.

Eli Commins
Ce projet est né à La Panacée, centre d’art en cours de création à Montpellier, où l’on m’a confié la mission de proposer une plateforme d’écriture d’un genre nouveau. L’idée centrale, qui s’inscrit très directement dans ce qui a été dit lors de la table ronde précédente, est de se demander si, quand on change la forme du texte, la manière d’écrire – écrit-on de gauche à droite, de haut en bas, peut-on au contraire créer dans un espace à deux dimensions dont la métaphore la plus proche serait celle de la carte ? – cela modifie les formes de l’écrit et les effets que les écrits produisent. Autre question, à mes yeux très importante : comment tout cela questionne-t-il l’imaginaire des formes textuelles ? Pour moi, ce qui se passe actuellement relève largement de cela : on est en train de changer de régime imaginaire par rapport aux formes du texte.  Tels sont les enjeux qui président à l’élaboration de ce projet qui, depuis cette nuit, a franchi un nouveau seuil et qui est maintenant dans une phase dans laquelle vous pouvez vous inscrire en nous envoyant un e-mail – nous avions jusqu’ici limité le nombre de participants pour des raisons techniques, mais nous allons l’ouvrir très vite. Vous trouverez ce projet à l’adresse http://textopoly.org. Il s’agit d’une plateforme d’écriture que vous pouvez voir sur l’écran derrière moi. De loin, cela ressemble à une carte multicolore, dont chacun des petits carrés est constitué d’un billet, d’un texte qui a été ajouté par un des différents participants au projet – nous avons beaucoup travaillé à La Panacée avec des étudiants – et ces billets liés entre eux forment une sorte de continent sur lequel on peut se déplacer tout à fait comme on le ferait par exemple sur Google Maps. Comme sur une carte, on peut zoomer et se rapprocher, et l’on constate que ce dispositif très simple, puisqu’il s’agit au fond d’écrire dans un espace infini à deux dimensions, opère des changements très importants par rapport aux cadres habituels de la page et de l’imprimé, puisque l’on a ici des possibilités différentes d’écriture. Le but est d’abord de proposer à des auteurs, sous la forme de commandes que nous allons leur passer, de venir écrire dans Textopoly pour former une sorte de collection en ligne de différents textes et de différentes formes. Pour écrire, il suffit de cliquer – pour l’instant il est encore nécessaire de s’identifier – puis on peut ajouter du texte.

Karine Papillaud
Vous parlez de commandes à des auteurs, il s’agit donc d’une oeuvre collaborative ?

Eli Commins
Cela peut être collaboratif et, évidemment, le système est conçu pour l’être, mais cela peut aussi être tout à fait solitaire. Ainsi, un auteur qui voudrait se séparer des internautes pourrait faire ce choix. La possibilité d’écrire dans un espace à deux dimensions peut probablement donner des jeux d’écriture particuliers, c’est ce que nous espérons. Mais il y a aussi quelque chose, qui est peut-être plus important pour nous que la place de l’écriture, c’est celle de la lecture. Le pari que nous faisons, c’est que le lecteur est lui aussi aujourd’hui au centre d’une révolution – Milad Doueihi en parlait ce matin. Ici, nous avons cherché à donner un rôle actif au lecteur. Je fais d’ailleurs partie de ceux qui pensent que le lecteur a toujours un rôle actif, mais en l’occurrence il s’agit de lui permettre d’influer véritablement sur les séquences de production elles-mêmes. En tant que lecteur, vous avez donc la possibilité de dessiner ce que nous avons appelé un « chemin de lecture ». Ainsi, je peux sélectionner un texte, un deuxième, puis décider d’en sauter un troisième, puis de revenir à un autre endroit, puis peut-être à un autre, etc. C’est la courbe blanche que j’ai ainsi tracée qui produit le chemin de lecture. Le but est donc que les auteurs proposent leurs textes dans Textopoly et qu’ensuite, dans un deuxième temps, les lecteurs choisissent leur chemin dans ces textes. Bien sûr, ce peut être l’auteur lui-même qui choisit son chemin : on imagine qu’un auteur qui propose un récit propose d’abord son propre chemin de lecture dans son propre texte. Mais, derrière lui, un lecteur pourra intervenir pour proposer une autre variation sur le même thème, peut-être en sautant une partie, en passant plus de temps sur une autre, etc. La troisième phase consiste, lorsque l’on se rend sur la petite boîte qui marque le début de ce que nous avons appelé le chemin de lecture – tous les termes sont complètement à inventer – à avoir accès à une page linéaire de texte, d’un maniement peut-être plus aisé. Parmi les fonctions essentielles du Textopoly, il y a d’abord une fonction d’écriture dans un espace à deux dimensions et d’écriture avec les autres. D’ailleurs, le premier écrivain que nous allons accueillir est en fait un collectif d’auteurs et de matriciens qui créent autour du « général instin » et qui sont bien connus de remue.net. Nous allons par ailleurs lancer, à partir du mois de janvier, des résidences à La Panacée à Montpellier.

Karine Papillaud
Vous nous avez montré au début une carte qui ressemble un peu à celle du monde. Y aura-t-il une fin, un moment où le projet sera clos ?

Eli Commins
Si nous arrivons à remplir les quelque quatre milliards de cases… La réponse est donc sans doute non.

Karine Papillaud
Quel nom donneriez-vous à ce projet : une installation littéraire ?

Eli Commins
Pour moi, c’est un site d’écriture, au sens plein du terme et au sens fort du mot site : c’est un espace d’écriture. En effet, la spatialisation des textes est un aspect essentiel des phénomènes qui se déroulent en ce moment. Ici, nous jouons sur cette spatialisation et le mot site me convient par conséquent ; mais site aussi au sens de logiciel car il s’agit vraiment d’un outil d’écriture.

Karine Papillaud
Merci.
Emma Reel, vous avez produit une oeuvre qui sollicite beaucoup le lecteur. Nous allons maintenant la montrer à l’écran et vous allez nous en expliquer les principes. Il s’agit d’une oeuvre littéraire plus « traditionnelle » – je ne sais pas vraiment comment choisir mes mots…

Emma Reel
Il s’agit d’une oeuvre que j’ai créée en ligne à partir d’un réseau de douze sites, qui comportaient des pages d’accès parfois sous mot de passe, des passerelles d’un site à l’autre et des impasses : soit qu’il n’y ait pas d’autre lien hypertexte amenant ailleurs dans un texte, soit que j’aie mis une page d’erreur 404, page que vous connaissez tous et qui dit que le contenu n’a pas été trouvé – c’est un supposé sens de l’humour… Mais je n’avais pas formalisé le projet comme une publication littéraire, car c’était avant que les tablettes soient commercialisées en France, je ne faisais donc pas cela à des fins de commercialisation Donc, on a adapté ce réseau de sites et, au lieu de lire sur sa tablette en tournant les pages, on lit mon livre en suivant les liens hypertexte. Il y a ainsi un sommaire avec huit titres principaux ; on en choisit un en arrivant sur le livre ; dans chaque texte, il y a entre zéro et sept liens sur des mots-clés, qui emmènent vers d’autres textes. Chaque lecteur aura son parcours de lecture. Je n’en ai privilégié aucun dans la mesure où je ne privilégie pas non plus d’interprétation du travail que j’ai fait qui, à côté de cela, est extrêmement littéraire et fait appel à de très nombreux codes de littérature « classique ». Karine Papillaud Effectivement, le public vient de passer à côté de quelque chose d’intéressant puisque, sur la page d’accueil, on voit défiler les titres des chapitres et on peut cliquer à l’envi. Quels retours de lecture avez-vous sur cette oeuvre qui est complètement nomade, y compris pour le lecteur ? Emma Reel Je ne sais pas si son nomadisme est sa caractéristique essentielle… Quant aux retours de lecture ? Il y a des gens qui détestent et absolument, avec des réactions du genre « Hein ! Mais c’est quoi ce truc ? » Cela m’est arrivé plusieurs fois. C’est aussi parce que mes textes sont érotiques et parce que je raconte une histoire un peu difficile : comment construit-on un discours après avoir subi un cancer du sein et une ablation ? C’est donc un peu compliqué, mais ça parle néanmoins d’érotisme et de séduction. Un certain nombre de personnes ont eu l’impression que ce que j’ai écrit pouvait se lire comme des petites nouvelles très gentilles, de petites histoires de cul sans importance, mais c’est très bien aussi, cela ne me cause aucun souci. Voilà, c’est un peu tout ça, ça plaît ou pas, comme n’importe quel livre. Pour moi, au départ, l’important était d’écrire des textes et je n’imaginais pas leur translittération en tablette – je n’imaginais d’ailleurs pas spécialement de les commercialiser, ce qui m’importait était de suivre le fil. J’observe par ailleurs que j’ai créé sur Internet de très nombreuses autres pages, qui ne sont pas reprises pour la tablette et qui existent toujours. Mon oeuvre a donc une vie un peu autonome…

Karine Papillaud
Vous êtes sur le texte, mais pas seulement. Il y a huit histoires « officielles » et huit masquées, qui sont soit des textes, soit…

Emma Reel
Huit histoires apparaissent dans le sommaire, quatre nouvelles sont masquées dans les liens et il ya quatre dispositifs. Si on les prend les uns après les autres, on comprend le sous-texte, c'est-à-dire ce que je viens de vous raconter un peu brutalement. A priori, on peut considérer que cela raconte des rencontres, virtuelles ou pas, à partir des réseaux sociaux ou d'annonces sur les réseaux de type Meetic.

Karine Papillaud
Vous avez d’autres idées ? Nous avons préparé cette rencontre, je sais que vous aimez écrire : est-ce que ce sera un livre « traditionnel », au Seuil ou ailleurs, ou garderez-vous un aspect similaire ?

Emma Reel
Je serais ravie qu’un livre soit publié au Seuil, mais il faut d’abord travailler… Je ne sais pas.

Karine Papillaud
Toute forme semble vous intéresser…

Emma Reel
J’écris tous les jours et j’écris sous des formes différentes. J’ai publié des livres papier sous mon nom et pas sous ce pseudonyme que j’ai choisi pour la littérature depuis plusieurs années déjà. Je ne débarque donc pas complètement dans le champ, ni de la littérature ni de l’informatique : je ne vais pas jouer la naïve…

Karine Papillaud
Pouvez-vous nous expliquer ce que signifie être un « peace hacker » ?

Emma Reel
C’est une expression choisie par mon éditrice pour faire ma promotion. C’est un hacker qui ne cherche pas à accéder à vos comptes bancaires mais qui agit à titre plutôt sympathique. On appelle plutôt cela un white hat. Tout ceci relève des connotations un peu compliquées du monde de l’informatique, mais cela signifie simplement que l’on ne pratique pas l’intrusion non éthique.

Karine Papillaud
Merci Emma.
Nous passons maintenant à Jean-Noël Orengo, qui vient nous présenter D-fiction, qu’on peut appeler une revue ou un espace de création avec des auteurs et des artistes. C’est bien cela ?

Jean-Noël Orengo
Effectivement, D-fiction est à la base une revue. D-fiction est née de plusieurs rencontres, notamment il y a quelques années avec Caroline Hoctan, qui est un auteur. Ce que nous voulions faire, c’est une revue qui mette véritablement en valeur les auteurs contemporains. Nous faisions le constat qu’en art contemporain, par exemple, un artiste de 40 ans a souvent sur son travail une monographie complète, qui est un outil critique très important, tandis qu’un écrivain n’a souvent que des articles de presse et très peu d’études de fond sur son travail. En approfondissant la réflexion, nous nous sommes rendu compte que le numérique, notamment à travers la fenêtre du xet, permettait d’illustrer tout un ensemble d’enjeux critiques, de montrer des auteurs et de leur donner une audience qu’ils n’avaient pas forcément sans cela. D-fiction s’est ainsi construit autour d’un axe fort, les invités. Tous les deux mois, nous accueillons des auteurs qui sont souvent très peu partie prenante de la galaxie de la blogosphère, du net et de l’écriture Web. Ce sont donc souvent des auteurs papier qui néanmoins se posent la question du renouvellement de la fiction. Or, pour nous, il était essentiel de maintenir ce qui a quand même été l’enjeu principal de la création au XXe siècle, le but n’étant pas forcément d’écrire une histoire mais plutôt de s’interroger sur la manière de l’écrire, sur les différents dispositifs d’écriture, sur les notions de style, de forme et sur le renouvellement des structures. Tous ces écrivains ont donc en commun de maintenir cette exigence, très différemment chacun. D-fiction s’appelle aussi ainsi pour ça, c’est la fiction débrouille : comment se débrouille-t-on aujourd’hui pour écrire de la fiction alors qu’il y a pas mal d’incertitudes conceptuelles sur la façon d’écrire. Il n’y a en tout cas plus de socle conceptuel stable sur la façon d’écrire, plus vraiment d’avant-garde au sens strict de l’expression. Que permet le numérique, et surtout le net, par rapport à une revue papier ? Déjà, de bénéficier d’un espace illimité de stockage de texte et d’image. L’auteur peut ainsi disposer, à travers des entretiens écrits, de tout l’espace qu’il souhaite pour expliquer sa démarche. C’est souvent assez intéressant, même pour des auteurs importants comme Mathias Énard ou Cécile Guilbert, qui ont pour la première fois la possibilité de s’expliquer en allant au fond de leur parcours littéraire. Je vous montre l’exemple de ce qui a été fait avec Alessandro Mercuri, auteur publié par Léo Scheer : on arrive très vite à des entretiens de 50 000, 60 000 voire 70 000 signes – on imagine ce que cela représenterait en revue papier… Il a fait ici tout un travail en exemplifiant son propos par des images trafiquées et par d’autres moyens, notamment – c’est tout l’intérêt du net – par des liens. C’est donc le point fort de notre revue. Il nous a aussi paru important de développer tout un travail sur l’image, en produisant et en créant des court-métrages avec les auteurs. Chaque invité bénéficie ainsi d’une vidéo réalisée par la vidéaste Isabelle Rozenbaum. Dans ce travail, l’auteur lit un texte censé représenter une forme d’art poétique de sa démarche et, autour de cela, nous faisons une création de 5, 6, 7 ou 8 minutes de film. 82 83 Tout ceci nous permet de gérer des périodicités différentes. Je l’ai dit, les invités sont là tous les deux mois. Nous disposons aussi, avec une périodicité plutôt mensuelle, d’un espace « intervention » qui est plutôt une exploration thématique avec des arborescences qui renvoient à d’autres acteurs du Web. Nous offrons également des espaces personnels à des auteurs, avec un onglet « correspondants ». On peut y trouver Annie Rioux, qui est chez Publie.net, et Xavier Boissel, qui est un auteur des éditions Inculte. Ils n’avaient pas forcément la volonté de créer un blog, stricto sensu, mais ils avaient quand même l’envie d’intervenir de temps en temps, assez rapidement, autour de sujets qui les intéressent dans leur travail. D-fiction pouvait servir à cela : ils disposent maintenant d’un espace personnel et, même nous effectuons un travail de validation ; Xavier Boissel, par exemple, peut publier des articles sans avoir à attendre trop longtemps.

Karine Papillaud
Cela ressemble à un salon d’écrivains…

Jean-Noël Orengo
Non, c’est en tout cas une plateforme d’auteurs. Même si nous avons ce qui semble plutôt une casquette d’éditeur, il y a en fait une hybridation : à la base, ce sont des auteurs qui ont décidé de se saisir des outils Web, non pas simplement pour eux-mêmes – d’ailleurs même pas pour eux-mêmes – mais pour un ensemble d’auteurs qui leur semblaient très pertinents dans le cadre d’un réseau.

Karine Papillaud
« Casquette d’éditeur » venez-vous de dire : vous avez en effet en projet de publier des livres…

Jean-Noël Orengo
Nous avons, depuis 2011, développé une activité d’éditeur. Nous avons tendance à dire que notre maison d’édition commence véritablement maintenant, avec une « rentrée » à partir de janvier 2013, et avec une douzaine de titres par an. Éditeur numérique, oui et non, puisque, si on regarde la page de nos éditions, on voit déjà que nous avions en fait la volonté d’articuler le numérique et le papier. Par exemple, on peut facilement imaginer au moins quatre formats par titre : un format réseau, à travers un site ou un ePub augmenté ; un format livre, car le livre propose des technologies de mise en page sans pareil ; un format spatial, à travers une mise en exposition de l’oeuvre dans une galerie, un musée, une entreprise, un lieu public ; un format complexe constitué de produits dérivés (tee-shirt, cartes postales, pins…) ; c’est l’articulation de tous ces formats qui constituerait l’oeuvre. Ce qui importe, c’est la maîtrise de l’auteur sur tous ces formats et le moyen d’y arriver, c’est de ne plus penser l’oeuvre littéraire uniquement comme livre. Cela existe d’ailleurs déjà dans le monde de l’art : toute exposition est à la fois une exposition, un site Internet différent mais avec un tronc commun, un catalogue et des produits dérivés.

Karine Papillaud
Merci Jean-Noël.
Vous laissez la place à Kris, qui a la générosité de venir comme ça, « presque au débotté et nous l’en remercions », nous parler de La Revue dessinée, très beau projet de BD, mais je n’ose pas dire BD…

Kris
La Revue dessinée est un projet de revue documentaire, de reportage, d’enquête, d’investigation, entièrement en bande dessinée, qui espère être un lieu d’accueil voire un écrin, le plus joli possible, pour des mariages entre journalistes, universitaires, scientifiques, écrivains et auteurs de bande dessinée. Pour développer un peu, je dirai que la bande dessinée documentaire et de reportage, a véritablement explosé depuis quelques années et depuis un an ou deux auprès du grand public. Peut-être certains d’entre vous ont-ils lu par exemple des ouvrages de Guy Delisle qui a remporté le Fauve d’or d’Angoulême en 2012, ou ceux de Joe Sacco ou d’Étienne Davodeau, avec qui j’ai travaillé. L’histoire du numérique et de la bande dessinée est un peu particulière. Quand le numérique a commencé à arriver, tout le monde s’est dit que c’était génial, que c’était l’avenir de la bande dessinée, qu’on allait pouvoir ajouter des sons et des animations. En fait, on était en train de réinventer le dessin animé, simplement avec moins de moyens… Finalement, les auteurs, et surtout les éditeurs, y sont allés un peu à pas comptés parce que cela pouvait aussi perturber beaucoup de choses dans ce qui était depuis des décennies la façon de faire ce métier. Ils se sont ainsi souvent contentés, jusqu’à aujourd’hui, de mettre des PDF de leurs albums sur Internet, ce qui en fait une machine pas très commode pour lire de la bande dessinée, qu’on lit plutôt sur son canapé ou au lit, avec un bel objet. L’arrivée des tablettes bouleverse évidemment la donne et, comme souvent dans la bande dessinée, ce sont les auteurs qui sont en train de prendre ce mouvement en main. Il existe ainsi de nombreux projets de revues entièrement créées par des auteurs : une revue d’humour, une 84 85 revue pour la jeunesse, une revue de fiction et La Revue dessinée, consacrée au documentaire et au reportage. L’apport du numérique est pour nous essentiel à deux titres. D’abord, il nous donne l’occasion de faire du livre réellement enrichi : à côté de chacun des documentaires présents au sein de la revue, vous pourrez trouver en bonus des liens, des articles supplémentaires, des photos, des vidéos, etc. Surtout, nous sentions bien qu’il s’agissait de deux milieux qui s’observaient depuis un moment sans réellement se connaître : d’un côté la bande dessinée, de l’autre les journalistes mais aussi les scientifiques, les universitaires et, à un moindre degré, les écrivains – je pense à des auteurs avec qui nous sommes en contact et que nous aimerions accueillir au sein de la revue, comme Patrick Deville, Maylis de Kerangal, Sorj Chalandon, etc. –, dont les romans s’emparent du réel et le racontent, de façon parfois très subjective chez un auteur comme Chalandon. Or, c’est l’essence même de la bande dessinée documentaire et de reportage, où l’auteur se met très souvent en scène – ce qui est beaucoup plus rare dans les reportages et les documentaires plus classiques en vidéo ou par écrit. La bande dessinée est obligatoirement subjective : elle est presque obligée de dire « je » puisqu’il y a le style du dessinateur qui l’affiche en panneaux lumineux, en 4x3 en disant « c’est moi qui vous raconte cette histoire ». Ainsi, pour Joe Sacco, ce n’est pas l’histoire d’un massacre en Palestine en 1956, c’est l’histoire de ce massacre racontée par Joe Sacco et de son enquête pour retrouver les témoins de cet événement. C’est dans cette mouvance, qui se développe, que nous nous situons, et nous espérons que le numérique va nous permettre d’aller beaucoup plus loin. Mais c’est quelque chose que nous sommes obligés d’initier presque de A à Z : nous sommes obligés d’aller contacter les journalistes, de leur demander s’ils ont des sujets, de réfléchir aux auteurs de bandes dessinées avec lesquels on pourrait les marier, d’organiser des rencontres en espérant que cela donne ensuite de beaux récits. Cela dit, La Revue ne se coupe pas du papier puisqu’elle sortira également en version print, mais évidemment sans les bonus liés au livre enrichi. Pour autant, on ne peut pas faire l’impasse sur le papier : mon père n’achètera jamais un ipad mais il aimerait beaucoup lire la Revue dessinée et je ne veux pas l’empêcher de le faire. Qui plus est, on peut avoir envie d’avoir le livre chez soi, de l’offrir, ce qui est moins facile avec l’application iPad. Je me contente de vous montrer une petite présentation que nous avons faite pour « acheter le terrain », pour reprendre l’expression que j’ai utilisée tout à l’heure, pour aller chercher des sous. En effet, les auteurs de bandes dessinées sont presque tous professionnels, ils vivent entièrement de leur travail, et il n’était pas question pour nous de démarrer avec trois francs six sous et de demander aux bonnes volontés de travailler gratuitement. La bande dessinée prend beaucoup de temps, la bande dessinée documentaire encore plus, donc nous voulions partir avec des moyens financiers. Nous nous sommes créés en quelque sorte à côté des éditeurs, avec lesquels nous travaillons par ailleurs – ceux qui créent de telles revues sont des auteurs plutôt bien installés dans la bande dessinée – mais lorsque nous avons annoncé la création de la revue, les éditeurs ont été les premiers à venir y mettre de l’argent. Cela nous a amenés à nous demander pourquoi, depuis le temps, ils n’avaient pas conduit eux-mêmes ce type de projet. Je pense qu’ils attendaient que les auteurs prennent cela en main plutôt que de créer eux-mêmes un pôle spécifique. Mais aujourd’hui, les éditeurs sont quand même dans ce projet, même s’ils n’ont pas la mainmise dessus, le capital restant majoritairement aux mains des auteurs. Je pourrai vous montrer ultérieurement d’autres pages du projet.

Karine Papillaud
Vous nous direz à quel moment on pourra feuilleter La Revue. Ce que vous proposez impose-t-il un travail différent aux écrivains et aux auteurs de bande dessinée ? De quelle nature est-il ?

Kris
Il est très différent dans la mesure où il faut que nous apprenions à parler le même langage. Car, je le répète, le journalisme écrit, radio ou vidéo a des modes de narration très différents. La bande dessinée fonctionne énormément par l’ellipse : une bande dessinée de 60 pages représente en moyenne seulement 400/500 images. On pourrait croire que l’on ne raconte pas grand-chose, en réalité on en raconte autant que dans un roman ou dans un film. Cela signifie que 95 % de l’histoire seront recréés par le cerveau du lecteur. Cette lecture est donc très personnelle et très subjective, mais aussi d’une certaine façon interactive et même très intime. C’est étonnant parce que, pendant longtemps, la bande dessinée s’est cantonnée à l’imaginaire – elle n’avait pas de problème de budget pour le créer – ou à l’humour, ou encore à la jeunesse, par tradition, parce que le dessin est lié à l’enfance. Mais on oublie qu’avant l’invention de la photographie, le dessin était l’outil le plus employé pour faire du reportage ou du documentaire dans les journaux. Quand la photo est arrivée, on s’est dit pendant longtemps que l’on n’avait plus besoin du dessin puisqu’elle permettait de montrer la réalité telle qu’elle est exactement. Mais on s’est aperçu que la photographie peut tout autant nous « mentir » que le dessin. On revient donc à l’idée de 86 87 raconter le réel par le dessin qui permet, dans la mesure où il y a cette lecture très intime dont je parlais, d’aborder certains sujets de façon très proche. Beaucoup de bandes dessinées de témoignage suivent au plus près des acteurs ou des personnages. Il s’agit rarement de la grande histoire, par exemple la guerre au Moyen-Orient : c’est souvent raconté au plus près, au ras des pâquerettes, à travers l’itinéraire d’un ou de plusieurs personnages. La bande dessinée permet aussi de tout recréer, de montrer là où la télévision n’est pas allée, où l’appareil photo n’a pas pu pénétrer. Une personne avec un carnet à dessin et un crayon est beaucoup moins intrusive qu’une caméra, un micro ou même un appareil photo : on ressent toujours une forme de paranoïa quand on est photographié. Ce n’est pas le cas avec le dessin qui, au contraire, crée systématiquement une empathie. Si vous vous mettez à un endroit donné avec un crayon et un papier et que vous commencez à dessiner les gens qui sont autour, ces derniers viennent vous voir et ça les amuse, ça les intéresse, ça les intrigue et l’empathie se crée. Le dessin est donc un outil tout à fait adapté pour travailler en immersion, l’air de rien. Bien sûr, il y a derrière tout cela une responsabilité. Dès que l’on dessine, on est confronté à des gens qui vous disent : « ce n’est pas comme cela » ou « je ne suis pas comme ça, je n’ai quand même pas un aussi gros nez »… Actuellement, je travaille à l’histoire de vingt ouvrières qui ont été licenciées de leur usine et qui ont créé une troupe de théâtre pour le raconter. Raconter au plus juste vingt personnes est un enfer : elles viennent une par une vous dire que ce n’est pas tout à fait comme ça. Cela n’est pas possible avec une photo parce que l’on sait bien que le moment a existé. Raconter par la bande dessinée suppose donc de faire un travail au plus près des gens, de gagner leur confiance, ce qui prend en général beaucoup de temps.

Karine Papillaud
Merci Kris.
Vous avez commencé à traiter la question de la relation de l’auteur avec sa création, je la pose donc à vos voisins : l’auteur doit-il penser son travail différemment pour un projet numérique ?

Emma Reel
J’écris de la littérature et ma priorité est donc le texte. Disons que l’on doit penser à beaucoup de choses qui ne relèvent pas du même régime. Il y a effectivement l’aspect artistique : comment l’oeuvre va-t-elle être lue avec un dispositif hypertexte ou avec un dispositif d’application, par exemple en imaginant une adaptation pour les enfants d’un jeu avec une histoire. Mais quand on fait la création numérique on doit aussi se poser beaucoup de questions, en commençant par se demander qui pourra lire son texte, où on va le diffuser, si on aura un contrôle sur son texte, si l’éditeur aura vraiment le contrôle dans la mesure où le texte est vendu sur des plateformes propriétaires. On doit penser à la façon de garder un modèle ouvert, à soi. On doit se demander si l’on est propriétaire de son code source ou si l’on fait du code source ouvert, par principe. Il faut aussi voir comment on négocie avec un éditeur. Et tout cela, malheureusement, c’est un habillage qui prend beaucoup de place. Si l’on parle strictement création numérique, cet accompagnement est quand même assez lourd et prend du temps. Ce n’est pas le cas de l’écriture sur le Web si on la prend du point de vue artistique. Pourquoi ai-je écrit sur Internet ? Parce que j’ai eu envie que mes nouvelles, de la manière dont je les écrivais, dont je les avais inventées, retracent un peu les parcours sur les réseaux, les parcours anonymes du Web. C’est comme cela qu’elles ont d’abord été publiées en ligne : je voulais retracer ce qu’est un parcours virtuel, un parcours avec ses impasses, avec ses écueils. Du coup, il s’agissait réellement d’un projet artistique. Mais on voit qu’il y a des aspects vraiment très différents qu’il faut en permanence avoir en tête, par rapport à ce que j’appellerais un livre fini et à comment il arrive à ses lecteurs.

Eli Commins
À la question « L’auteur doit-il penser son travail différemment pour le numérique ? » La réponse est absolument oui. Pour sa part, Gilles Leroy répondait ce matin : « Pour moi, non »… Pour moi, il ne s’agit pas du tout de transposer sur Internet ou sur un ordinateur des formes textuelles telles qu’on en produisait à l’époque de la machine à écrire. C’est complètement différent. Pour moi, ce qui est en train de se passer, c’est que, dans la phrase elle-même, dans les mots, dans le rapport entre le texte et l’image, le texte et le son, le texte et les autres médias en général, se joue, dans ce changement, quelque chose de vraiment très important dans la pratique de l’écriture. Cette dernière change complètement de sphère par rapport à la pratique que l’on pouvait connaître, même si les pratiques numériques n’empêchent nullement celles dont on a davantage l’habitude sur l’imprimé. Ce qui est paradoxal, c’est que le numérique est partout ; il est dans nos pratiques quotidiennes et c’est extrêmement important. C’est-à-dire que tous, autant que nous sommes, nous écrivons déjà sur des outils numériques quand nous envoyons nos textos, nos mails, etc. Et ces pratiques créent, je crois, des représentations, donc un imaginaire. Ce qui est paradoxal, c’est qu’il y a à la fois ces nouvelles pratiques qui font qu’en fait on écrit 88 89 beaucoup, beaucoup plus qu’il y a vingt ans, mais que les outils qui sont mis à notre disposition sont créés par des entreprises commerciales, à but lucratif, ce qui donne lieu à des caractéristiques très particulières. Facebook, par exemple, pose des contraintes que l’on n’est pas obligé de vouloir suivre lorsque l’on écrit. C’est pour cela que je juge très important de considérer que ces pratiques doivent s’insérer dans une pensée des dispositifs d’écriture eux-mêmes et pas seulement dans un fonctionnement nouveau sur le numérique. J’ai pu constater dans ma pratique théâtrale que, sur le plan de la création artistique et de l’écriture, on peut mobiliser de manière très puissante l’imaginaire de ce qu’est l’Internet et de ce qu’est le numérique de manière générale. Par exemple la rêverie ou même le fantasme d’une forme de texte universel créé en temps réel, qui nous donnerait presque un accès aux pensées de tout un chacun, sont les choses que j’ai essayées de mettre en scène via Tweeter. La question n’est pas de savoir si Tweeter offre réellement cette fenêtre : évidemment la réponse est non. Mais il y a un imaginaire de cet espace qu’est Internet, au même titre qu’il y a un imaginaire du livre. Et je crois que la métaphore du livre est une métaphore structurante pour notre imaginaire qui est aujourd’hui mise en pleine lumière par ces supports différents.

Karine Papillaud
Vous me perturbez quelque peu en abordant une question que je vous poserai juste après l’intervention de Jean-Noël Orengo.

Jean-Noël Orengo
Je vais répondre largement de la même manière et je ne veux pas répéter ce que viennent de dire mes camarades. J’insisterai pour ma part sur la notion d’in situ. Quand on écrit pour le Web, on n’écrit évidemment pas de la même manière que lorsqu’on écrit pour le papier, c’est complètement différent : les gens utilisent des dispositifs qui sont autres. Vouloir imaginer une oeuvre multi-formats qui serait la stricte conversion d’un format à l’autre risque de poser problème. Outre que c’est complexe à réaliser techniquement, ce n’est pas forcément pertinent, ne serait-ce que parce que les conversions entraînent des pertes. Donc oui, il faut penser une écriture Web, c’est une évidence.

Karine Papillaud
On en vient à la question que j’ai envie de vous poser depuis que je vous écoute. N’est-on pas dans certains cas – je ne pense pas que cela concerne Emma – dans une zone qui se situe entre la littérature – au sens très large, pas seulement la littérature blanche avec des romans – et l’art contemporain ? J’ai l’impression qu’un certain nombre d’expériences peuvent correspondre à ce que l’on attend de l’art contemporain aujourd’hui.

Eli Commins
En tout cas, ce qui me paraît clair, c’est que le monde des plasticiens s’est beaucoup plus emparé de ces questions que celui des auteurs, pour des raisons que l’on pourrait probablement expliquer. Mais j’ai l’impression que, très souvent, dans le monde catégorisé comme littéraire, il y a une forme de coupure avec ce qui est de l’ordre de la technique. Ce à quoi j’ai envie de répondre que le livre est évidemment une technique, au même titre qu’un ordinateur. Cette coupure-là n’est donc pas forcément valable. Cela dit, pour vous répondre, pour moi il s’agit pleinement de littérature, de production textuelle ; simplement on change le support mais je ne vois pas pourquoi ça ne ferait pas littérature.

Karine Papillaud
Emma pouvez-vous nous montrer comment se lit Ah ?

Emma Reel
Cela se présente comme un livre qu’on achète sur iTunes store comme un autre ouvrage. On tourne les pages, simplement on arrive à une page qu’on ne peut plus tourner et on doit choisir une histoire, au hasard ou en faisant exprès. Derrière, il y a plusieurs modes d’exposition du texte, qui soulignent à chaque fois quelque chose. C’est une histoire que l’on va lire uniquement en reconstituant le puzzle des e-mails qui sont au début de chaque texte. Ici on est dans le corps des huit nouvelles qui sont dans le sommaire et, à partir de ce corps de textes, on peut aller vers d’autres formats qui sont les quatre nouvelles et, derrière, également les images. L’idée était d’avoir des dispositifs un peu différents précisément pour refléter ce qu’est la navigation sur Internet où on ne sait pas nécessairement quelle page on va trouver à la suite. Voilà quel est le principe de conception de l’ouvrage. Il était assez important d’arriver à le mettre en scène pour la tablette. On a par exemple un carrousel d’images qui explique une histoire.

Karine Papillaud
Je ne l’avais pas vu ! Je suis passée à côté…

Emma Reel
Il est caché : un seul lien mène à ce carrousel. L’oeuvre est ainsi une sorte de petit Rubik’s cube.

Karine Papillaud
Au regard de ce que vous nous montrez, on peut se demander s’il faudra devenir geek pour appliquer ses créations sur Internet, à la fois pour des raisons techniques mais aussi parce que le support, l’ingénierie, donnent des idées de création.

Emma Reel
Je ne peux pas répondre pour autrui. Pour ma part, j’ai fait avec ma culture qui, honnêtement, n’est pas une culture technique très élaborée. Le seul petit avantage que j’avais était peut-être d’avoir fait très tôt du Web, dans les années 90, et d’être très curieuse de ce monde-là. Mais je ne suis pas du tout une technicienne ; je ne suis pas une grande codeuse. Disons qu’il faut avoir envie de réfléchir avec le code, avec le Web, mais pas spécialement de façon technique. Cela a été dit, il faut réfléchir aux modifications que cela induit pour les textes, les rapports au lecteur. Ainsi, dans mon travail, certains lecteurs étaient au courant de ce que je faisais, je les suivais par leurs adresses ip, je savais qu’ils venaient chez moi ; ils savaient que je les regardais me lire et que je n’écrirais une autre histoire que s’ils étaient venus visiter la page en question. Cela, c’est effectivement quelque chose de très immatériel que permet le numérique.

Karine Papillaud
Messieurs, que pouvez-vous nous dire sur la question des compétences techniques ?

Kris
Cela renvoie à la question qui se pose actuellement du statut du développeur – ou du technicien si on veut l’appeler comme ça –, car il est certain que son rôle dans la narration, par exemple de notre revue, va être très important. Nous avons l’avantage que l’un des auteurs fondateurs de la revue, Olivier Jouvray, soit également, à côté de son activité de scénariste de bandes dessinées, développeur d’applications Web. C’est donc lui qui développe tout cela. Mais on a l’exemple, dans d’autres revues, d’auteurs qui, comme le disait en substance Eli, ne voulaient pas trop quitter leurs petites habitudes littéraires classiques : ils écrivaient et ils faisaient de la bande dessinée exactement comme pour le livre. Mais ils ont vu qu’ensuite, par l’apport de photos, de films, de sons, on prenait leur matière brute et on en faisait autre chose, adapté pour le Web. On a aussi l’exemple d’un auteur qui continuait d’abord à réfléchir en pages, qui racontait une chute sur plusieurs pages avant de se rendre compte subitement qu’il pouvait en faire un mouvement continu. À partir de là, il s’est retrouvé avec une base qui faisait en longueur l’équivalent de 10 ou 15 pages de bandes dessinées et il a réalisé qu’il pouvait partir à gauche, filmer aussi autrement à droite. Il est ainsi parti sur une bande dessinée qui, s’il devait la mettre au mur, ne se prêterait plus du tout à une lecture linéaire, de page en page, mais se présenterait comme une espèce d’arbre foisonnant où on peut naviguer, si ce n’est à l’infini, du moins en prenant de nombreux chemins différents et en tombant sur des choses également très différentes. Tout cela, il le travaille en collaboration avec un développeur. Cela pose donc bien des questions au regard du statut de l’auteur : suis-je toujours seul à bord de la barque ou sommes-nous bien plus nombreux dans l’univers numérique ? C’est un terrain en pleine jachère ; toutes les expériences apportent des réponses différentes et c’est assez excitant. On a parfois l’impression d’être un peu perdu, puis, d’un seul coup, on trouve un chemin, on s’y engage et c’est vraiment génial ; puis on en trouve un autre, puis on est à nouveau perdu, puis on a à nouveau l’impression de trouver un chemin…

Jean-Noël Orengo
En ce qui concerne l’édition, effectivement le rôle du développeur est fondamental, notamment dans les projets éditoriaux que nous avons pour mettre en place des oeuvres-sites avec des droits d’accès. Cela, il n’y a qu’un développeur qui peut le faire puisque l’on sort de la simple utilisation d’un outil WordPress pour entrer véritablement dans le codage. Chez nous, la maîtrise du code est très relative, même si on a quelqu’un à qui incombe cette fonction. Nous travaillons donc avec des ingénieurs, des gens que vous connaissez peut-être comme David Dauvergne, de La Poule ou l’OEuf, qui a notamment mis en place un logiciel de production d’epubs et qui peut travailler avec nous à des projets complexes. Nous avons même essayé de voir ce que pouvait donner en epub le Coup de dés de Mallarmé, qui est quand même une sorte d’apogée de la technologie papier puisque le texte lui-même désigne sa place sur la page, ce qui n’a strictement aucun sens en epub… Mais on peut essayer de trouver des biais qui montrent à la fois, par un epub statique, le format original et, par un flux, une recombinaison du sens de ce texte fondateur des avant-gardes.

Eli Commins
J’aurais tendance à répondre que beaucoup d’auteurs de littérature, c’està- dire d’auteurs qui ont publié sur des supports imprimés, sont entrés dans le code du livre. En fait, il y a toute une tradition littéraire très ancienne d’auteurs qui ont voulu casser ce code ou en tout cas l’adapter comme ils le souhaitaient. Cela vaut non seulement pour Borges ou Mallarmé mais aussi pour des auteurs anciens comme Laurence Sterne dans Tristram Shandy et l’on pourrait multiplier les exemples : c’est une tradition très importante de la littérature. Je dirai, comme on dit qu’il faut ouvrir le livre, qu’il faut ouvrir le code pour se donner la maîtrise de ces outils parce que, souvent, d’autres le font et le support devient une boîte noire dans laquelle on n’a pas le droit de mettre la main. C’est donc absolument essentiel et, dans mon expérience, ce n’est pas du tout quelque chose d’impossible : je l’ai fait au théâtre pour toutes mes dernières créations. Ainsi, j’avais toujours des développeurs qui travaillaient avec moi alors que, au départ, je n’étais pas du tout versé dans la technique. J’ajoute que je ne suis pas fasciné par la technologie pour elle-même. Simplement, ce sont des langages qu’on apprend ; on apprend surtout à parler aux gens qui savent parler cette langue-là et cela se fait assez bien. Il existe de plus en plus de développeurs qui sont euxmêmes artistes – un exemple a été donné tout à l’heure –, qui ont donc une sensibilité particulière aux enjeux qui sont posés par ce genre de projets. Je crois que cela ouvre aussi tout un autre champ de questionnement, celui des moyens de production. Dans cette perspective, il est clair que la position de l’auteur solitaire, qui écrit de son côté et qui livre ensuite sa production au monde, n’est plus à l’ordre du jour. Mais l’a-t-elle jamais vraiment été ? Je n’en suis pas sûr. Par ailleurs, peut-être aurons-nous l’occasion d’y revenir, la question des financements entre également en ligne de compte de façon importante, une fois que les projets prennent de l’ampleur.

Karine Papillaud
Peut-être évoquerons-nous cet aspect lors du débat avec la salle. La nature même de vos oeuvres invite à un pacte nouveau avec le lecteur. Quelle est selon vous la place qu’il pourrait occuper ? Je ne vous demande pas de réfléchir à cela de façon purement spéculative, mais à partir des expériences que vous proposez : comment voyez-vous votre lecteur ?

Eli Commins
Il est un peu difficile de parler du lecteur de Textopoly puisque ce dernier est né cette nuit et on va donc voir ce qui va se passer. Dans le cadre de ce projet, nous avons imaginé qu’il y ait plusieurs rôles de lecture différents. Il n’y a pas ce que l’on appelle le lecteur : des interventions extérieures peuvent se produire et tout reconfigurer quand on ne s’y attend pas. Au théâtre, mon expérience est que, quand on touche à la forme matérielle du texte, quand on part d’un support numérique au lieu de partir de l’imprimé, cette simple opération déplace tous les corps de métiers du théâtre. Il n’y a ainsi plus du tout la même relation entre l’auteur, le metteur en scène, le scénographe, le spectateur et le critique. Vous faites d’ailleurs une expérience similaire tous les jours sur Internet : quand vous cliquez sur des liens, vous êtes en fait en train de composer l’ordre de vos textes. Un tel cadre, de manière peut-être un peu plus inhabituelle, complexe et difficile à expliquer, modifie tous les rapports. Pour moi, il faudrait donc inventer plusieurs mots pour « lecteur » : un lecteur qui édite, un lecteur qui suit, etc.

Karine Papillaud
Chez vous, Emma Reel, le lecteur n’est jamais le même : je n’ai pas lu l’histoire que votre voisin a lue…

Emma Reel
C’est vrai, mais il en irait de même si j’avais publié un livre papier : on ne peut pas du tout promettre que le lecteur va ouvrir le livre à la « bonne » page, qu’il ne va pas avoir envie de le jeter ou de le relire ou de le prêter. Du coup, je ne sais pas si cela change réellement complètement la donne. En revanche, je pense que le numérique peut présenter des dispositifs différents. Eli Commins a parlé de théâtre, cela me fait penser à un dispositif que j’ai vu à Avignon. Il s’agissait d’une pièce de deux metteurs en scène libanais, qui racontait la vie d’un activiste. En fait, on ne connaissait jamais son nom. J’ai fait une recherche inverse parce que je voulais savoir si cette histoire était vraie et le numérique m’a permis de la sorte de suivre le fil de leur imagination. Ainsi, j’étais lectrice face à une pièce de théâtre et je m’imaginais comment j’allais démonter le processus de la pièce pour comprendre si l’histoire relatée avait été inventée ou pas. En fait, la pièce contenait la réponse. De tels dispositifs numériques font en effet beaucoup réfléchir au pacte dont Karine vient de parler : qui voit ? qui lit ? qui interagit et comment ?

Jean-Noël Orengo
Dans D-fiction, il y a la possibilité de laisser des commentaires par intégration des discussions et de voir comment, suite à la publication d’un texte, les réactions peuvent s’élaborer jusqu’à emmener ce texte très loin, par une déviation rapide du sujet initial vers autre chose. Par exemple, lorsque nous avons publié Philippe Bordas, il y a eu une réaction très  longue et très négative qui a fait complètement dévier la chose. Cela, on ne l’a évidemment pas avec le mode papier. Ces fils de discussion me paraissent donc très importants, d’autant qu’ils posent également la question de l’identité numérique. Nous avons constaté des connexions avec un seul ip mais sous pseudos multiples, qui orientent la discussion autrement et ces déviations sont parfois assez intéressantes.

Eli Commins
De même qu’il n’y a plus sur Internet de distinction reconnue entre le vrai et le faux puisqu’il n’y a plus d’original et plus de copie mais seulement des reproductions à l’identique, la question se pose très souvent dans le cadre de ces écrits du jeu entre ce qui est réel et ce qui est fictif, d’autant que ce jeu n’opère plus de la même manière. Cela me paraît très important vis-àvis du public car celui-ci se positionne de manière très différente selon qu’il pense avoir affaire à quelque chose de vrai, de documentaire, ou à quelque chose de fictif. Je crois qu’il y a beaucoup de possibilités d’écriture dans ce domaine.

Karine Papillaud
Ce nouveau texte, ce nouveau rapport à la littérature que vous êtes en train d’inventer, est souvent plus pérenne, modulable, modifiable. Peut-être est-ce une fausse impression, mais il semble que l’auteur soit plus proche de son texte dans la mesure où il lui appartient encore et où il n’est pas figé dans un objet-livre. Ce nouveau pouvoir de l’auteur sur sa création peut-il entraîner une nouvelle position de l’auteur dans la chaîne du livre, si je puis encore l’appeler ainsi ?

Emma Reel
Il y a toujours une chaîne du livre, mais ce qui est en effet intéressant, c’est l’idée que l’auteur peut intervenir mais que le lecteur peut aussi le faire et, l’air de rien, peut-être modifier un fichier. Et alors, là, que se passet- il ? C’est une question intéressante en termes de création, pas du tout en termes économiques. C’est une nouvelle sphère !

Kris
Ce sont de vraies questions. Nous avons tous vu des textes dont les commentaires étaient au final plus enrichissants que l’original. Il est évident que, dans le cadre de notre genre de documentaire-reportage, nous allons largement ouvrir de telles possibilités, en imaginant que chaque documentaire peut être enrichi par les lecteurs, par des photos, par des témoignages, par toutes sortes de processus, qui peuvent en retour modifier le texte d’origine. Allons-nous le faire alors qu’il s’agit quand même quelque part d’une malhonnêteté : si en procédant ainsi on efface l’original, il manque la première pièce du puzzle. Ce sont des questions auxquelles nous aurons à répondre lorsque la revue paraîtra, j’espère au printemps prochain. Nous allons expérimenter au fur et à mesure, mais il est évident que l’on aura davantage le sentiment d’être dans une arène où chacun vient participer que dans un cours magistral où l’on dispense un savoir que les gens reçoivent. Par ailleurs, il est vrai que l’on regarde le lecteur et c’est une différence essentielle par rapport à un livre papier, pour lequel on n’est pas derrière l’épaule de chacun des lecteurs. Par la magie du numérique, on peut voir comment il réagit, savoir où il va, d’où il vient, etc. Je suppose que cela entraînera des modifications dans notre façon de faire la revue, voire dans les documentaires et les reportages originels. Mais nous sommes encore un peu dans l’inconnu et je ne saurais dire si cela va modifier la place de l’auteur dans la chaîne du livre.

Emma Reel
Il y a une différence entre l’identification des lecteurs sur le Web et sur les tablettes : on ne peut pas du tout penser de la même façon le rapport à son lecteur. Ce ne sont pas les mêmes mécanismes qui sont en jeu, y compris d’un point de vue statistique et informatique. Ce sont aussi des champs intéressants à explorer.

Eli Commins
Ma première réaction est de ne pas comprendre la question parce que, dans ma pratique, j’ai plutôt l’impression qu’il s’agit d’un rôle démultiplié, donc plus vaste. Cela dit, je pense qu’il y a un changement dans le registre non pas de l’auteur mais de ce qui fait autorité ou de la position symbolique de l’auteur, dont la toute-puissance se trouve déplacée. Mais je n’ai pour ma part jamais cru à la toute-puissance de l’auteur.

Jean-Noël Orengo
Je ne crois pas vraiment non plus à la toute-puissance de l’auteur. Puisque l’on parle de la chaîne du livre, il est vrai qu’il y a des hybridations dans les pratiques. Mais cela ne relève pas uniquement du numérique : les auteurs ont toujours été des éditeurs, des critiques ; ils ont toujours été multifacettes. Simplement, je rebondirai sur cette idée d’identité numérique. En effet, le pouvoir de falsification assumé permet de construire des récits, des relations, des rapports assez inédits entre auteur et lecteur et, comme l’a souligné Kris, c’est souvent dans les commentaires que se passent les choses les plus intéressantes.

Karine Papillaud
Nous allons précisément passer aux commentaires – et aux questions – de la salle…

Jean Claude Bologne
Je veux d’abord vous remercier pour cet exercice, qui n’est pas évident et qui nous prouve que la technique demeure prépondérante dans la lecture du livre numérique. Je suis vraiment désolé pour Emma Reel, d’autant que j’ai été un lecteur passionné de Ah. Vous avez parlé du renversement du rôle du lecteur, de nouveaux acteurs. Mais il y a dans ce que vous faites un acteur qui est pour moi tout à fait nouveau en littérature, c’est le hasard. On a évoqué le Coup de dés de Mallarmé, « qui jamais n’abolira le hasard ». J’entends ce que nous dit Emma Reel sur le fait que, s’il y a une entrée aléatoire dans son ouvrage, il existe aussi la possibilité d’entrer par n’importe quelle page dans un ouvrage papier. C’est vrai et ça ne l’est pas : on peut lire le livre papier de la première à la dernière page, pas le vôtre : il faut nécessairement choisir par hasard l’endroit où l’on entre. Jamais on ne lira le même livre et on n’est même pas sûr de pouvoir le lire totalement : il y a des chapitres cachés et c’est ce qui me passionne. On ne sait pas dans quelle nouvelle on va débarquer à partir d’un lien hypertexte et le lecteur comme l’auteur perd tout contrôle sur le livre. De même, dans la grande carte représentant une sorte de continent que nous a présentée Eli Commins, on choisit un peu au hasard le lien primitif. Je le redis, cette entrée aléatoire dans le récit est pour moi quelque chose de tout à fait nouveau en littérature, dont les conséquences me passionnent car c’est révélateur. En effet, selon le mot qui, dans la table des matières, va l’accrocher et va faire qu’il va cliquer sur ce lien plutôt que sur un autre, le lecteur va se révéler à lui-même. C’est quelque chose que l’on connaissait dans d’autres domaines, par exemple en télévision : je suis un fan du zapping, qui permet de pénétrer au hasard au milieu d’un feuilleton, d’une émission ou d’un film : essayer de reconstituer ce qui s’est passé avant est un exercice extraordinaire, qui n’était pas vraiment permis en littérature. Il y a là une nouvelle approche de la littérature. Le jeu électronique, dans les années 1990-2000, a aussi beaucoup joué sur le hasard. Avec Myst – je ne sais pas si cela vous dit encore quelque chose – on arrivait dans un récit différent, on construisait la même histoire mais différemment, selon l’objet sur lequel on cliquait dans un paysage. Il s’agissait ainsi, sous forme de jeu, de roman, de récit. Cette fois j’ai l’impression que, pour la première fois depuis l’origine, le hasard devient une véritable composante de la littérature et c’est ce que je trouve fascinant dans ce que vous nous avez présenté.

Emma Reel
Dans ce hasard, il y a une part de jeu avec la psyché du lecteur qui va préférer tel terme à tel autre et qui va choisir son itinéraire, finalement sans complet hasard. Le livre étant fini, les parcours sur la tablette ne sont pas illimités, leur nombre équivaut à x liensx liens. Mais j’avoue qu’avec mon éditrice, qui a beaucoup d’humour, nous avons imaginé des choses différentes, par exemple d’ajouter un jour un lien – et autre chose –, à l’occasion d’une mise à jour. On se réserve le droit de faire cela et j’aime beaucoup l’idée que mon éditrice me soutienne dans cette démarche…

Eli Commins
Je dirais que le hasard est une des modalités, l’une des figures de l’écriture possibles dans ce genre de dispositif, mais pas la seule. Ce qui est certain, c’est qu’il y a une modification du rapport entre la partie que l’on a lue et le tout de l’oeuvre. On n’est plus dans le cadre d’une complétude de l’oeuvre. Vous disiez que c’est la première fois en littérature, je pense pour ma part qu’il s’agit plutôt du retour d’un effet archaïque : il me semble que l’une des grandes caractéristiques du livre est précisément ce caractère totalisant et complet puisque, en théorie, on commence à la première ligne de la première page et on finit à la dernière ligne de la dernière page. Lorsqu’il étudie les récits mythiques dans les sociétés orales, Jack Goody, avec sa pensée d’homme du livre et de membre de la civilisation du livre, considère que les mythes sont à chaque fois différents, que le mythe du Bagré est chaque année une histoire complètement différente. Or, pour ceux qui accueillent Jack Goody, il s’agit exactement de la même histoire. Seulement, en fonction des circonstances du moment – du climat, des maladies, que sais-je ? –, l’histoire est déformée pour devenir signifiante par rapport au contexte. Eh bien, parce que, dans leur forme numérique, les textes sont en mouvement, labiles, j’y vois un retour de caractéristiques extrêmement anciennes, sans doute antérieures à la société du livre.

Emma Reel
Il y a peut-être quelque chose qui trace comme une frontière, c’est que, dans le numérique, on entre par le mot et non pas par la phrase. Donc cela 98 99 se fait tout d’un coup, comme un mouvement à la fois vers quelque chose d’antédiluvien et vers un nouveau panorama.

Jean Claude Bologne
Peut-être suis-je avantagé par ce que j’ai lu, notamment le livre d’Emma. Vous avez rebondi tout à l’heure sur la notion du jeu et je souhaite vous interroger sur l’humour dans ces nouvelles formes. Ce qui marche le mieux dans votre livre, Emma, ce sont effectivement ces pages d’erreur 404 qui apparaissent. Par exemple, on parle d’extase, on clique sur extase et on a une erreur 404… C’est peut-être le plus beau passage de votre livre. Précisément, dans ce que j’ai entendu tout à l’heure, la dimension humoristique me semble importante, alors qu’elle est bien évidemment loin d’être la seule : il y a bien d’autres émotions qui passent. Est-ce que le passage le plus simple, le plus évident, de l’émotion dans ces nouvelles formes d’écriture n’est pas l’humour, parfois au détriment d’autres émotions ?

Emma Reel
Non, non. La question est peut-être que l’humour numérique a lui-même des formes très spécifiques. Il y a les mèmes Internet – ce sont par exemple ces images de chatons avec un slogan différent à chaque fois –, les pages d’erreur, les codes informatiques – on peut être en 503, déni de service, en 404, non trouvée –, on peut jouer bien sûr avec tout cela, mais en même temps il faut garder un sens au texte pour un public qui ne fait pas attention à cette culture, même s’il la croise parce qu’un jour un site est indisponible ou parce qu’une page n’est pas trouvée. On doit donc se demander comment on joue avec les codes et comment on fait rire, un peu par inadvertance, en prenant en compte ces codes du numérique qu’on finit tous par récupérer sans y faire particulièrement attention, simplement parce que l’on est sur Internet et que l’on voit des codifications d’erreur ou des blagues comme les mèmes et toutes ces choses que l’on voit beaucoup sur les réseaux sociaux. Pour en revenir à la littérature, il est vrai que c’était une blague, mais cela avait aussi un certain sens par rapport au texte de mettre une erreur 404 sur le mot extase… Il y a par ailleurs dans mon texte une phrase chiffrée, cachée sur une page, qu’à ma connaissance personne n’a déchiffrée à ce jour. J’attends un retour, j’espère qu’un jour quelqu’un me dira « c’est cela la phrase cachée », mais ça n’a pas été le cas pour l’instant…

Pierre Lemaitre
Ce qui m’a frappé dans ces présentations que j’ai trouvées très intéressantes et très excitantes, c’est le défi qui est posé à la linéarité. Cette linéarité est un schéma parmi les plus anciens : le parchemin était linéaire et il était difficile d’échapper à sa linéarité. De même, bien qu’il soit possible, comme Emma Reel et Jean Claude Bologne l’ont rappelé, de se balader dans le codex, si le texte n’a pas été écrit pour permettre de le feuilleter dans n’importe quel sens, on risque d’échapper à l’histoire. En tout cas moi, j’écris des histoires avec un début, un milieu et une fin, et le lecteur – quand j’en ai – qui voudrait se balader dans le texte librement aurait peut-être du mal à recomposer l’histoire. La question que j’avais envie de vous poser est celle-ci – c’est évidemment de la littérature-fiction que je vous propose : en travaillant sur toutes les expériences que vous faites, qui proposent une alternative à la linéarité, ne se situe-t-on pas dans un nouveau paradigme dans lequel, dans 20, 30 ou 40 ans, on aura un nouveau type de lecteur qui sera aussi étranger à la linéarité du récit que nous sommes, nous, étrangers et en découverte par rapport à la fragmentation que vous proposez ? Ne sera-t-on pas alors en fait dans un retournement de paradigme entre fragmentation et linéarité ?

Kris
Ce qui me frappe quand je vois de nouveaux lecteurs, par exemple des adolescents, c’est qu’ils lisent très facilement trois textes en même temps sur Internet. Par ailleurs, chacun ici s’en est rendu compte, il est très difficile de lire de A à Z en numérique. Cela dépend bien sûr de la taille du texte, mais on est systématiquement tenté de cliquer sur un lien hypertexte s’il y en a ou, après avoir lu une partie d’un paragraphe, de se demander ce qu’a fait auparavant une personne dont il est question et d’ouvrir une nouvelle fenêtre pour le savoir. De la sorte, on part sans cesse un peu partout au lieu de s’en tenir à la linéarité. Il est vrai que cela pose des questions sur la forme. Nous nous sommes dit qu’il fallait éviter d’avoir dans la revue des choses trop longues, présentées de façon linéaire, parce que nous perdrions le lecteur en route. Nous allons donc plutôt chercher à faire en sorte que les sujets se répondent entre eux. Pour le reste, on est en effet largement dans la fiction : on ignore quels seront les lecteurs en 2040, mais je suis assez persuadé qu’on ne sera plus dans un mode de lecture classique, de A à Z. S’agissant de l’humour, nous développons un documentaire qui parle de toutes ces lettres que l’on reçoit sur Internet pour vous demander de l’argent – du genre « je suis seul au fin fond de l’Afrique avec ma grand-tante malade »… Nous avons compilé tout cela pour en faire un roman sur ce que cela dit du monde et du rapport des gens au monde, et c’est extrêmement 100 101 drôle. J’ai l’impression que, dans le documentaire, le numérique permet beaucoup plus facilement l’humour : nous avons beaucoup de documentaires très humoristiques. C’est d’autant plus étonnant qu’il s’agit d’une forme très sérieuse en livre et en bande dessinée. D’ailleurs, quand nous avons dit que nous voulions faire une revue, nombreux ont été ceux qui ont craint que la lecture de 250 pages de documentaires ne soit un peu déprimante… Il est vrai que beaucoup de documentaires en bande dessinée sont assez sombres et parlent de sujets très durs. Mais ce n’est pas ce que nous sommes en train de développer pour la revue, sans d’ailleurs que nous l’ayons formalisé au départ, simplement, petit à petit, nous y sommes amenés. Pardonnez-moi d’être passé ainsi du coq à l’âne, mais je voulais intervenir sur ces deux questions car je dois maintenant vous quitter.

Karine Papillaud
Nous vous remercions très chaleureusement d’être venu et nous attendons avec impatience la sortie de La Revue.

Kris
Moi aussi…

Eli Commins
S’agissant du nouveau lecteur, c’est exactement ce qui a été dit. C’est le pari qui est fait, étant entendu que ce nouveau lecteur n’efface pas l’ancien et que l’on espère que les anciens et les nouveaux seront aussi les mêmes personnes. Pour moi, au-delà de la question que vous posez de l’histoire et du récit, il y a la vie elle-même, c’est-à-dire comment représente-t-on nos vies et quelles sont les métaphores du récit que l’on emploie pour se représenter nos vies ? Est-ce que ma vie est plutôt un livre, plutôt un scénario ? Avez-vous l’impression que votre vie est plutôt un hypertexte qui saute d’une chose à l’autre ? Avez-vous l’impression que c’est un tout dont les limites sont perceptibles ? Pour moi, telles sont les questions. Et il s’agit aujourd’hui à l’évidence d’explorer ce territoire.

Jean-Noël Orengo
Je souhaite faire une petite distinction entre la linéarité elle-même, qui est une figure du récit, et la navigation. On constate souvent que la navigation est assez fonctionnelle, tandis que les problématiques de la linéarité ont été mises à mal dans l’écrit depuis plus d’un siècle. Si on relit complètement Claude Simon – Les Corps conducteurs, Leçon des choses ou Triptyque – on est dans une complexité vis-à-vis de la linéarité bien plus importante que ce qu’on peut lire actuellement sur le Web, même avec des parcours de navigation intégrée. Quand on voit la façon dont est construit Les Corps conducteurs, on atteint un niveau de complexité qui n’existe pas forcément encore sur le Web – on peut le regretter ou pas, ce n’est pas mon propos.

Pierre Lemaitre
Cette complexité a été choisie par l’auteur, pas par le lecteur. Mais il n’y a pas de contradiction.

Emma Reel
S’agissant de la réflexion sur la linéarité, il y a un dispositif de lecture sur le Web qui tend à se répandre de plus en plus en termes simplement pratiques, c’est la localisation. Pour moi, il s’agit d’un nouveau mode de conception des textes et c’est une des formes de projets sur lequel je travaille. Cela signifie aussi bien qu’on pourrait appeler un de mes textes en étant à une localisation précise, mais pas autrement, et qu’on pourrait faire un parcours de mes textes sur une carte, en utilisant par exemple Google maps ou Google earth. Ce sont des modèles non linéaires qui me passionnent.

Karine Papillaud
Nous achevons cette rencontre sur une ouverture et sur une question, grâce à Pierre Lemaitre. Merci monsieur de l’avoir posée, merci à vous, madame, messieurs, de vos interventions. Bravo pour vos projets, je crois que vous nous avez tous captivés.

Eli Commins
Je vous invite à venir écrire sur Textopoly ; pour l’instant l’espace est vide, écrivons-y !

Emma Reel
Pour ceux qui auraient la curiosité de voir une vidéo ou un extrait de l’ouvrage, je les invite à rendre visite au site www.emmareel.net.

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