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Milad Doueihi, philosophe et historien

Merci à toute l’équipe de la SGDL pour cette invitation à partager avec vous quelques réflexions sur le livre et sur l’auteur à l’ère du numérique. J’ai longtemps travaillé sur le livre en tant qu’objet fétiche, objet de résistance envers les mutations issues de la culture numérique. Or, les diverses composantes du livre, cet objet si familier - format, mise en page, etc. -, semblent aujourd’hui être remises en question. Je voudrais vous soumettre une hypothèse à cet égard, qui tient peut-être à mon mode de vie nomade puisque j’habite aux États-Unis, j’enseigne au Canada et je passe beaucoup de temps en France. Cela m’offre un point de vue à la fois intérieur et extérieur sur la problématique du livre, comme sur celle de la figure de l’auteur en France.

Dans la plupart des discussions sur le sujet, on parle surtout des effets de la culture numérique sur la chaîne du livre et sur le statut et les droits de l’auteur. Il y a là quelque chose qui ressort de l’exception culturelle française, qui est rattachée à sa tradition du livre, à sa transmission et surtout aux valeurs qui lui sont associées. Et je me demande s’il ne s’agit pas en réalité d’une exception littéraire, qui s’incarne aujourd’hui dans des formes de résistance à certaines pratiques associées à l’environnement numérique. Force est de constater tout d’abord le sens souvent flou, dans les divers dictionnaires, du terme « numérique ». Ils nous disent que cela a un rapport avec les chiffres, avec le calcul, sans souligner sa dimension culturelle évidente, qui touche tant de domaines de notre quotidien et particulièrement le travail, que l’on soit éditeur, auteur ou simple internaute.

Historien des religions par profession, je n’ai pu manquer de relever les similitudes existant entre la culture du livre et la culture religieuse dans notre Occident. Mon hypothèse est qu’il y a un monothéisme du livre, et que ce monothéisme est une des causes des problèmes actuels. La tradition littéraire de ce monothéisme du livre est constituée par plusieurs figures institutionnelles de l’auteur, dont la résultante serait une certaine réception de Mallarmé associée au XXe siècle par Blanchot à Borges, qui a donné naissance à une figure du « livre à venir » - pour reprendre le titre de l’essai de Maurice Blanchot - toujours prégnante aujourd’hui. Cette dimension du livre, qui incorpore à la fois le livre et le Livre, et le rapport entre ces deux incarnations qui fonde l’oeuvre, sont l’objet principal des essais de Blanchot consacrés à l’espace littéraire. Le Livre est une oeuvre mythologique, mais surtout une oeuvre qui n’est pas accessible : elle ne peut se livrer qu’en passant par des formes spécifiques. Le texte de Blanchot est remarquable dans le vocabulaire qu’il utilise pour cette problématique car on y retrouve plusieurs conceptsclés qui ressortent aussi de l’univers numérique, dont ils dévoilent les promesses et les défis.

Il s’agit tout d’abord du fragment et de la fragmentation. Blanchot commence par une réflexion sur le symbole, sur l’allégorie, et insiste sur l’importance de distinguer une notion du fragment qui serait romantique, légendaire, c’est-à-dire une forme nostalgique liée à une unité disparue de l’oeuvre que l’on peut reconstituer, et une notion du fragment ou de la fragmentation en tant que destinée de l’oeuvre elle-même. Or, les pratiques culturelles numériques actuelles ne cessent de fragmenter petit à petit ce qu’on appelle une oeuvre. La question, du point de vue de l’auteur, est de savoir comment gérer cette fragmentation : doit-elle donner lieu à de nouvelles pratiques de l’écriture et de l’écrit, et dans ce cas comment comprendre la figure de l’auteur et quel serait son statut dans la polyphonie numérique ?

Le deuxième terme essentiel souligné par Blanchot est la notion même d’oeuvre, qui serait d’abord mobile au sein de la spatialité littéraire. Or, dans les représentations économiques ou juridiques, on insiste aujourd’hui plutôt sur la fixité et la stabilité de l’oeuvre. Pourtant, ce qui caractérise le plus la culture numérique est justement cette dimension spatiale qui autorise la circulation des données. On a certes beaucoup glosé sur l’accélération temporelle permise par le numérique, sur la notion de flux et sur les mutations induites en termes de pratiques de lecture ou en termes de constitution, de réception et de transmission de l’oeuvre, mais à mes yeux la dimension spatiale est bien plus importante. Car l’humain, par nature, est architecte. Partout chez lui, des murs, des portes et des fenêtres ; l’espace est façonné à son usage.

Le numérique est devenu un espace hybride, où se déploie la spatialité de l’écrit numérique (plutôt que simplement du discours ou du texte). Dans son essai sur La Page de l’Antiquité à l’ère du numérique, l’historien Anthony Grafton considère que l’histoire de la page en tant qu’incarnation d’un certain format qui est celui du livre, impliquant la présence et surtout la signature à la fois de l’auteur et de l’éditeur, ne serait qu’une évolution de la pratique de l’imprimé et de la culture du livre. Or, l’histoire de l’informatique nous apprend que les premiers logiciels dits de « traitement de texte » datent déjà des années 1960 et on observe que le concept de page n’était alors pas du tout au coeur du problème car les programmateurs avaient une autre conception du texte, de l’écrit, qui n’entrait pas nécessairement dans la problématique classique issue de la structure fixe du livre. Avec l’évolution rapide des plateformes et des formats, cette réalité est sans doute compliquée à prendre en compte aujourd’hui.

J’en reviens à Blanchot, à la mobilité des fragments, pour souligner cette présence numérisée de l’oeuvre incontrôlable par l’auteur, alors qu’il existait auparavant chez l’auteur une sorte de contrôle « secret » sur son oeuvre, pour reprendre les termes de Blanchot et de Mallarmé. Les pratiques numériques modifient deux éléments portant sur la forme de l’écrit, à commencer par le contexte, autrefois inscrit dans la transmission d’une certaine tradition. Aujourd’hui, cette tradition est problématisée par la manière dont on la fait circuler d’une manière inédite, hors de tout contrôle éditorial. Ce contexte est soumis à de nouveaux critères, des critères de légitimité et surtout de pertinence.

À titre d’exemple, l’un des paradigmes de ce nouveau contexte est le voisinage. Ce voisinage peut être sémantique, géographique ou de géo-localisation, ou encore selon des critères de recommandation par tel ou tel moteur de recherche. Rien de tout cela n’existait auparavant dans la structure du livre ! Cette fragmentation, cette mobilité permettent à ce modèle de fonctionner d’une manière qui tout à la fois donne un nouvel élan à l’oeuvre et lui impose des nouveaux critères qui lui échappent. La seconde modification importante induite par les pratiques numériques concerne l’habitus. Développée entre autres par Bourdieu, cette notion à l’étymologie latine a donné chez nous l’habit, le costume, et chez nos voisins, the habbit, c’est-à-dire la coutume. Deux acceptions inséparables : il y a ce qui habille l’écrit et ce qui l’inscrit dans une tradition. Ces modifications de contexte et d’habitus imposent de repenser le statut et la figure de l’auteur dans l’ère numérique, statut qui n’est pas sans rapport avec la dimension religieuse. Dans Le livre à venir, Blanchot, abordant Borges, parle du Golem, créature de tradition biblique et au-delà, création animée par le pouvoir mystique de la lettre, capable de devenir rivale de l’humain du fait de sa perte de contrôle sur sa création. Et justement, ne restons-nous pas dans un paradigme qui considère le numérique en tant que Golem ? Tel est le problème, que je résumais au début dans cette formule de monothéisme du livre.

Le Golem est généralement habité par une volonté de dissociation, d’autonomisation, et on peut retrouver dans cette allégorie les sources de certaines difficultés actuelles concernant les pratiques d’écriture dans le numérique. Le numérique doit-il être considéré comme une doublure automatisée de l’humain et de son oeuvre ? N’est-ce pas là penser avec un obstacle, qui empêche de distinguer les promesses et les libertés de la culture numérique ? Dépassons cette dimension quasi implicite, qui est au coeur de la plupart des critiques adressées à la forme de l’écrit numérique ou aux pratiques collectives qui y sont associées. Il existe une mythologie du livre, héritée de la culture du livre depuis l’Antiquité et surtout depuis la fin du XVIIIe siècle, et qui met en place une problématique du livre. On est en train de penser le numérique dans ce cadre-là, avec la figure du Golem, ce monstre dans l’Ancien Testament qui, par le pouvoir magique et mystique des lettres, s’anime, comme un double de l’homme mais devient, dans des versions tardives, peu à peu son rival. On pense l’écriture numérique comme le Golem de l’écriture classique. à mon avis, c’est cette dimension qui fait obstacle car elle n’est pas appropriée pour penser la textualité du numérique.

Le numérique se détache de la culture du livre et de l’imprimé, il s’autonomise dans ses pratiques et s’empare de l’écrit. Comme si le Golem prenait son indépendance. Mais on pense toujours une sorte de monothéisme du livre. Or, avec le numérique, nous sommes dans un polythéisme. Il faut l’accepter, avec vigilance, pour permettre des nouvelles formes – participatives, collaboratives… – du côté du lecteur ou de l’auteur. L’informatique a d’abord voulu reproduire la page du livre, sa typographie ; mais aujourd’hui, c’est une fragmentation. Cela pose des problèmes et ouvre des horizons. Toute la question est de passer outre cette mythologie du livre.

L’environnement numérique ne peut être dissocié de sa composante informatique. On a toujours considéré l’informatique dans sa dimension industrielle, au sens d’une reproduction de la forme conformément au format du livre. Par exemple, la gestion des droits numériques (DRM) a pour logique d’imposer des restrictions au sein de la culture numérique. Or, le code est partout, le code est en lui-même un discours qu’il faut prendre au sérieux. Cette dimension du code ne doit pas être pensée uniquement sur sa forme, le calcul, ni comme un instrument exclusivement normatif. Le code lui-même est l’ancêtre, le primitif (au sens logique) de l’écrit numérique ; c’est un être culturel. Et cette dimension culturelle, qui n’est pas de la nature du Golem, autorise les modifications, la mobilité, la fragmentation, la réception collaborative ou participative, ainsi que la reconfiguration de la textualité, que l’on peut désigner sous le terme de textualité numérique. La nature du code est d’avoir cette dimension conflictuelle qu’il incarne et qu’il expose, et ce à plusieurs niveaux. D’abord au niveau de l’héritage culturel issu des Lumières, que le code fait exploser d’une certaine manière. Or, cette époque est celle de l’apogée de la culture du livre et de l’institution de la figure de l’auteur aux plans juridique et économique. Les oeuvres étaient principalement consacrées au bien commun et à la libre circulation du savoir. Il me semble que la nature du code aujourd’hui et surtout les pratiques qu’il ne cesse d’autoriser, voire de renforcer malgré certaines ambiguïtés, impliquent que l’on fasse un choix : soit tenter de maintenir en l’état cette culture du livre qui nous imprègne depuis le XVIIIe siècle, soit privilégier une réinvention de la valeur et de la valorisation de l’auteur et de l’écrit numérique, ce qui serait plus naturel et cohérent dans un tel environnement. Il ne faut pas pour autant sous-estimer la dimension industrielle de l’informatique, qui elle aussi pose problème. De fait, l’informatique est un objet particulier dans l’histoire des sciences. Au départ issue d’une branche des mathématiques, l’informatique s’est rapidement autonomisée, devenant une science à part entière, puis une industrie. Seule la chimie auparavant avait connu cette industrialisation, avec des problèmes similaires d’usages et d’environnement.

Chose assez curieuse, dans ses pratiques sociales l’informatique est devenue culture. Il convient maintenant d’interroger le numérique dans sa dimension d’une informatique évolutive, en essayant de s’insérer comme auteur dans la culture numérique. Cette évolution met également en question des éléments importants pour l’écrit, et j’en reviens encore à Blanchot qui dit que si l’on a un double parfait, alors c’est à la fois l’origine et l’original qui disparaissent. Effectivement, un des problèmes du numérique est que l’original n’a plus le même statut, même si l’on garde une traçabilité de l’origine. Qu’est-ce qu’un original numérique ? Est-ce la première émission, la première instance, ou bien faut-il repenser ces catégories autrefois déterminantes pour la valorisation culturelle et économique de l’écrit et de la figure de l’auteur ? Au-delà, avec cette disparition de l’original, vient également ce que Borges désigne par la répétition, qui devient un élément essentiel. Nous ne sommes plus nécessairement dans un monde de l’intertextualité, mais plutôt dans un monde où on retravaille les fragments, en une polyphonie problématique mais porteuse de promesses remarquables.

Je vous propose deux réflexions en guise de conclusion. Tout d’abord, il me semble que l’auteur est devenu une partie de l’évolution du lecteur. Dans la tradition littéraire française, on peut utiliser comme repères la naissance de l’écrivain (renvoyant à la thèse d’Alain Viala), le sacre de l’écrivain (en référence à Paul Bénichou), et aujourd’hui l’ère de la renaissance du lecteur. Car, dans le cadre de l’environnement numérique, l’auteur se fait lecteur et le lecteur auteur, ce dont il importe de tenir compte. La seconde réflexion porte sur l’émergence de la collectivité, dans le sens du travail participatif et collaboratif, auquel l’écrit - pour ne pas dire l’oeuvre - est inévitablement soumis aujourd’hui du fait de la nature de l’environnement numérique. Finalement, les modèles de l’intelligence sont de plus en plus valorisés dans cet environnement numérique ; ils sont des vecteurs de valorisation. Les termes d’intelligence collective, d’intelligence des données (big data), d’intelligence numérique sont largement diffusés aujourd’hui, reste à en définir les contours exacts.

Certes, une certaine manière de faire oeuvre est mise en danger par ces possibilités de manipulations. Lors d’une conférence donnée en 1935, intitulée « La crise de l’humanité européenne et la philosophie », Edmund Husserl distinguait trois formes d’humanisme. D’abord un humanisme abstrait, associé à la naissance de la philosophie dans la Grèce antique, ensuite un humanisme savant, associé à la période de la Renaissance, enfin un humanisme moderne en crise, non pas à cause de la tragédie à venir avec la Seconde Guerre mondiale, mais à cause du clivage mis en place entre les sciences exactes, dites sciences de la mesure, et les sciences de l’esprit. Le passage de l’informatique vers le numérique brasse les mêmes enjeux, avec une crise de notre rationalité. Relevons cette tendance de l’informatique à survaloriser ce qui est statistiquement accessible, ce qui est manipulable car de l’ordre du quantitatif, tandis que les pratiques numériques sont d’abord des pratiques sociales, allant à l’encontre de cette dimension de la précision. Il me semble que l’évolution de la nature de l’oeuvre et de la figure de l’auteur tient pour beaucoup dans la négociation permanente entre ces deux formes de rationalité : l’une, de forme algorithmique, que l’on peut retrouver dans la culture du numérique et à laquelle il faut savoir résister en maîtrisant cet environnement ; l’autre, de dimension sociale, qui va questionner ce primat de la mesure. Cette crise de la rationalité doit à mon sens être prise en compte dans toute réflexion sur l’écrit et sur la figure de l’auteur à l’ère du numérique, en particulier concernant cette mouvance associant écriture numérique et Golem, et essayant de sauvegarder les apparences du texte classique. J’insiste sur cette crise de la rationalité parce qu’il y a comme une fausse promesse dans la rationalité informatique, promesse qui ne peut être problématisée qu’à travers l’écrit, au sens le plus fort du terme. On a l’impression que le numérique creuse un abîme entre le livre (ou le Livre) et l’oeuvre, mais aujourd’hui c’est un abîme qu’il nous faut habiter : tel est notre défi.

Sylvestre Clancier, poète, administrateur de la SGDL
Merci pour votre introduction très éclairante. Vous faites allusion au monothéisme du livre, avec cet intéressant paradigme borgésien et blanchotiste du Golem, comme une invitation à un retour au polythéisme. Mais, pour les auteurs, la figure de Protée est peut-être plus significative dans l’environnement numérique. Je pense notamment à L’Œuvre ouverte d’Umberto Eco, et à cette façon singulière qu’avait Raymond Queneau, avec ses Cent mille milliards de poèmes, de permettre au lecteur de faire son propre livre. Les oulipiens nous ont ainsi habitués, avant l’ère du numérique, à penser autrement en tant qu’auteurs. On passe d’un modèle de l’allégorie à un modèle de formes multiples et polysémiques.

Milad Doueihi
Vous avez évoqué Queneau, mais le numérique ne se limite pas à la combinatoire, aux permutations : l’essentiel en est la dimension ouverte, potentielle, de l’oeuvre. D’où les réflexions en cours sur la nature de l’écriture numérique, par exemple sur la distinction à opérer entre potentialité et virtualité.

Françoise Benhamou, économiste
Vous décrivez la mobilité, la fragmentation, et il me semble que l’on prête beaucoup au numérique, parfois pour des phénomènes qui existaient auparavant. Par ailleurs, sans aucunement contester la réalité de la révolution numérique, je constate une immense stabilité des formes et des figures. La figure de l’auteur demeure, c’est à lui qu’on continue de faire appel pour commenter son texte plutôt qu’à un usager libre de le transformer.

Milad Doueihi
Certes la fragmentation et la pratique anthologique nous sont familières depuis des milliers d’années, mais il convient de préciser que ces pratiques étaient liées à un contexte de rareté. Aujourd’hui, nous sommes à l’ère de la surabondance, ce qui vient questionner les formes anciennes dans leur stabilité. On retrouve dans le numérique les mêmes catégories, mais avec des ruptures dans la continuité, et c’est ce qui fait difficulté. Cela étant, je constate comme vous la persistance de certaines constantes culturelles.

Jean Claude Bologne
Merci Milad pour cet exposé qui nous ouvre des horizons. Le passage de Dieu au Golem ou le passage de la fragmentation de l’oeuvre à la collectivisation de l’auteur sont autant de thèmes qui font écho en nous. Je vous invite à en discuter maintenant avec notre première table ronde, consacrée à l’identité de l’auteur sur Internet.

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