Des échanges inégaux : géographie de la traduction à l'heure de la mondialisation

 Présentés par Gisèle Sapiro

Depuis le milieu du XIXe siècle, la traduction est devenue le mode principal de circulation des œuvres littéraires entre les cultures. Alors que l’œuvre de Balzac a largement circulé en français, langue des élites européennes, les romans de Zola ont été lus en traduction : la traduction devenait un véhicule de démocratisation et de laïcisation de la vie culturelle, à mesure que se créaient les identités, les cultures et les littératures nationales.Les traductions n’ont pas seulement favorisé les échanges entre les cultures, elles ont été constitutives des littératures en langue vernaculaire qui ont émergé à cette époque. Elles ont permis de constituer des répertoires linguistiques et stylistiques, des modèles d’écriture et des corpus d’œuvres dans les langues nationales, à la codification desquelles elles participaient. L’idée selon laquelle les cultures nationales seraient aujourd'hui en train de s’hybrider grâce à la traduction est quelque peu absurde : l’histoire littéraire a en effet largement occulté le fait que les cultures et les littératures nationales se sont constituées sur la base de corpus de traductions qui ont contribué à standardiser les langues nationales.

Cependant, la circulation des œuvres n’est ni symétrique ni aléatoire. Si on les suit de leur lieu de production à leur lieu de parution en traduction, on voit se dessiner une géographie qui présente certaines régularités tout en évoluant dans le temps. Ces régularités révèlent l’inégalité des échanges entre langues et cultures. Je traiterai d’abord de l’asymétrie de la circulation des traductions entre langues et pays, en me plaçant du point de vue de leur origine. J’aborderai ensuite la circulation des traductions au sein des aires linguistiques, en me plaçant du point de vue de leur réception. Enfin, j’évoquerai la géographie imaginaire de la traduction.

Des échanges asymétriques

Dans les années 1980, au moment où commence ce que l’on a appelé la mondialisation, 45 % des traductions faites dans le monde provenaient de la langue anglaise, langue hypercentrale. Suivaient, très loin derrière, le russe, le français et l’allemand, qui représentaient respectivement 10 à 12 % des traductions. Après ces langues centrales, six ou sept idiomes occupaient une position que l’on peut qualifier de semi-périphérique, avec 1 à 3 % de traductions, les autres n’atteignant pas le seuil de 1 %.

À en juger par la multiplication des foires du livre pendant cette période – de Pékin à Guadalajara en passant par Ouagadougou –, on pourrait penser que la mondialisation a favorisé une intensification des échanges. Certes, on constate une augmentation très significative des traductions : selon l’Index Translationum de l’UNESCO leur nombre est passé de 50 000 à 75 000 entre 1980 et 2000. Mais cette augmentation ne s’est pas accompagnée d’une diversification des échanges, au contraire : la part des traductions de l’anglais a nettement augmenté, passant de 45 à 59 %, tandis que la part du russe a chuté après 1989, passant de 12,5 à 2,5 %. Le français et l’allemand se sont maintenus. Certaines langues semi-périphériques sont tombées en dessous de 1 %. Il n’y a que l’espagnol qui ait renforcé sa position, passant de 1,5 à 2,6 %. Enfin, beaucoup de langues et de pays, notamment africains, restent exclus de ces échanges.

Une telle inégalité ne s’explique pas seulement par des facteurs économiques (la taille du marché). Il existe aussi, comme le montre le cas du russe, des facteurs politiques : phénomènes de censure, politiques d’aide à la traduction, diplomatie d’influence, etc. Il faut prendre également en compte les facteurs symboliques, tel le prestige dont jouit telle ou telle littérature sur la scène internationale – par exemple la littérature américaine aujourd'hui et, par le passé, la littérature française, mais on peut aussi penser aux littératures de petits pays qui émergent à tel ou tel moment et obtiennent une certaine reconnaissance, comme la littérature néerlandaise ou la littérature israélienne en hébreu.

La traduction constitue un triple enjeu : économique, politique et culturel.

Enjeu politique lorsque, par exemple, Mussolini met en place une politique de soutien à l’extraduction de la littérature italienne pour renverser la domination française et allemande sur le marché de la traduction. De même, un des moyens adoptés par l’Allemagne nazie pour mettre en œuvre sa politique visant à briser l’hégémonie culturelle de la France fut d’interdire les traductions du français en allemand, tout en appuyant les traductions de l’allemand en français.

Enjeu économique, la traduction l’est devenue pour beaucoup de maisons d’édition. Dans le secteur des livres pour adultes, Gallimard signe environ 800 contrats de cession par an, ce qui bien entendu génère des droits. Aujourd'hui, les grandes maisons d’édition américaines programment la sortie d’un best-seller en traduction en synchronisant sa parution dans tous les pays d’Europe afin d’organiser la tournée de l’auteur et de rationaliser la promotion du livre.

Dans le cas d’un best-seller – par exemple la série Harry Potter –, l’acquisition des droits de traduction donne lieu à une concurrence entre éditeurs orchestrée par les agents, qui s’emploient à faire monter les enchères. Ainsi, les droits des Bienveillantes de Jonathan Littel ont été acquis auprès de l’agent de l’auteur pour 1 million de dollars par la maison américaine Harper Collins. À ma connaissance, celle-ci n’est toujours pas rentrée dans ses frais. Son directeur avait d’ailleurs justifié son choix en invoquant, non pas des arguments économiques, mais des arguments culturels : le livre, selon lui, était d’une telle qualité qu’il ne manquerait pas de s’inscrire dans les cursus universitaires américains, deviendrait un classique et se vendrait sur la longue durée.

Nous entrevoyons donc qu’il peut y avoir des motivations intellectuelles à la traduction, qui ne reposent ni sur des enjeux économiques ni sur des enjeux politiques. L’exemple de Jonathan Littel n’est sans doute pas le plus ajusté, mais il a le mérite de montrer que, même à ce niveau d’enchère, il arrive qu’on parle encore de valeur littéraire.

Le meilleur exemple de motivation intellectuelle se trouve dans l’investissement quasi vocationnel de réseaux de petits éditeurs indépendants et de traducteurs, qui existent aussi bien en France qu’aux États-Unis et ailleurs. Dans l’espace anglophone, ces réseaux doivent lutter contre l’invisibilité croissante des traductions, reléguées aux marges du marché car considérées comme non rentables. Aux États-Unis, comme Esther Allen l’a rappelé, on évite même de faire figurer le nom du traducteur sur la couverture de peur que les chaînes de librairie ne refusent le livre au motif que le public ne veut pas de traduction : par une sorte de self-fullfilling prophecy, une prophétie autoréalisatrice, on affirme que les traductions ne marchent pas et on refuse de les publier, ou de les présenter comme telles.

Cette situation découle d’un aspect de la structure du marché de la traduction qui n’est pas sans effets sur sa géographie : la polarisation entre grande production ou circulation élargie – le « mass market » – et la production ou circulation restreinte. Cette opposition définie par Pierre Bourdieu s’applique aussi au marché mondial de la traduction. Si l’on étudie les langues représentées, on constate au pôle de la grande production, régi par la logique de la rentabilité à court terme, que l’anglais est partout dominant, au point de concurrencer les langues nationales dans les genres les plus commerciaux, à savoir les best-sellers, les thrillers et les romans sentimentaux. Dans les années 1980-1990, les trois quarts des titres de la collection « Best-sellers » de la maison Robert Laffont étaient traduits de l’anglais ; on ne trouvait guère que deux titres traduits de l’allemand et un roman d’espionnage traduit du russe avant 1989, ainsi que quelques livres écrits en français. La domination de l’anglais dans ces genres à grande diffusion explique aussi la faible part des traductions dans le monde anglophone : il n’existe quasiment aucun best-seller traduit d’une langue étrangère. Au pôle de production restreinte, en revanche, la diversité linguistique est maximale, et elle l’est en littérature plus que dans d’autres catégories en raison du lien historique entre littérature et nation. Il ne saurait s’agir de demande de marché puisque nous sommes ici dans un marché de l’offre : c’est ce qui est proposé, et pris en considération par un certain nombre de médiateurs, qui arrive jusqu’au lecteur.

En France, la diversité des origines linguistiques et géographiques est notamment assurée par les collections de littératures étrangères de grands éditeurs comme Gallimard et Le Seuil, qui traduisent entre vingt et trente langues et des auteurs issus de trente à quarante pays, par une maison comme Actes Sud, qui s’est spécialisée dans la traduction, ainsi que par de petits éditeurs qui investissent dans les langues rares – par exemple Picquier pour les langues asiatiques.

Mais la diversité linguistique ne repose pas seulement sur le volontarisme éditorial : elle requiert aussi des compétences linguistiques, comme on l’a déjà dit au cours de ce forum en évoquant notamment la question de l’enseignement des langues. La reconnaissance de la littérature néerlandaise ou coréenne en France est largement redevable à la compétence et au talent de traducteurs qui sont parvenus à les imposer. La géographie de la traduction tient donc aussi à la distribution inégale des compétences, laquelle n’est pas étrangère aux rapports de force entre les pays : certains ont en effet réussi à implanter l’enseignement de leur langue dans des pays centraux par des négociations bilatérales. Dans le cas, déjà évoqué, de l’hébreu, la création d’une agréation en 1977 a favorisé le développement des traductions.

Ces compétences linguistiques expliquent en partie les circuits de traduction. Comme l’a rappelé hier Juan Goytisolo, beaucoup de textes circulaient par le biais des langues centrales, ou véhiculaires. Aujourd'hui, la traduction directe s’est imposée comme la norme dans l’édition littéraire, mais certains éditeurs, ne disposant pas de lecteurs compétents dans des langues périphériques, attendent souvent que le livre soit traduit dans une langue centrale pour pouvoir le lire par eux-mêmes. J’ai ainsi interviewé des éditeurs américains qui attendaient, par exemple, qu’un livre coréen soit traduit en français afin de le lire directement, ou un éditeur chilien qui avait également besoin d’une traduction en français pour accéder à des textes écrits en arabe ou dans d’autres langues. Le faible volume de traductions entre langues ou pays périphériques s’explique en partie par ce problème de compétence linguistique : la circulation entre petits pays et langues périphériques passe généralement par une langue centrale.

Autre facteur assurant la diversité, tout en arbitrant entre les langues périphériques : l’existence de politiques d’aide à la traduction qui conditionnent souvent les entreprises de traduction. De telles politiques se sont mises en place dans plusieurs pays depuis les années 1980 et l’on peut en mesurer les effets. Dans le cas de la littérature israélienne en hébreu et de la littérature néerlandaise, on constate que les pays d’origine ont mené des politiques d’exportation très soutenues.

C’est en Europe que la densité et la diversité des échanges sont les plus grandes. Deux tiers de contrats de cession et d’acquisition signés par les éditeurs français entre 1997 et 2006 l’ont été avec des partenaires européens. Ce taux passe à 72 % pour les cessions en littérature, un peu moins pour les acquisitions – 50 % – en raison du poids des États-Unis.La centralité de l’Europe tient à l’ancienneté des échanges dans cette zone. Jusque dans les années 1950, ils étaient surtout intra-européens, mis à part la littérature américaine dont l’importation a commencé dans les années 1930 – Faulkner, Dos Passos... – et s’est renforcée après la guerre. En travaillant à un chapitre sur les traductions pour le catalogue du centenaire de la maison Gallimard, j’ai mesuré combien le lancement de la collection « La Croix du Sud » par Roger Caillois, pour la littérature latino-américaine, et de la collection « Connaissance de l’Orient » par Étiemble, pour la littérature asiatique et indienne, a élargi l’horizon géographique dans les années 1950, à l’initiative du programme d’aide à la traduction de l’UNESCO que mentionnait Jean-Yves Masson ce matin. Il existe donc, en arrière-plan, un volontarisme politique. Dans la collection « Du monde entier », toujours chez Gallimard, le nombre moyen de titres publiés annuellement est passé à cette époque de 15 à 37 et cette moyenne s’est maintenue dans les deux décennies suivantes. Entre les années 1950 et 1960, le nombre de langues traduites dans cette collection augmente de 14 à 24 et le nombre de pays de 23 à 38 pays. À l’ère de la mondialisation enfin, le nombre de langues atteint la quarantaine, pour 57 pays. On constate donc, sur l’ensemble de la période, une diversification croissante et un élargissement de l’horizon géographique.

La circulation des traductions au sein des aires linguistiques

Plaçons-nous maintenant du point de vue de la langue et de la culture d’arrivée. On peut comparer les aires linguistiques sous le rapport du nombre de traductions qui y circulent. Erri de Luca le rappelait hier, le nombre de traductions faites dans une langue est fonction de la position de ladite langue dans la « bourse mondiale de la traduction ». Ainsi, c’est aux États-Unis et en Grande-Bretagne que la part des traductions dans la production nationale est la plus faible – c’est le fameux 3 %, taux qui n’est même pas atteint selon Esther Allen. La part de la littérature traduite augmente à mesure que l’on passe des langues centrales aux langues périphériques, ainsi que du Nord au « Grand Sud » : environ 18 % en France et en Allemagne – sans doute un peu moins pour l’Allemagne aujourd'hui –, 25 % en Italie, 35 % au Portugal et 65 % en Corée.

Pour ce qui est de la circulation des traductions dans les grandes aires linguistiques, on observe des configurations de circulation liées à la structure du marché du livre en général et du marché de la traduction en particulier.

Le marché de la traduction est structuré à trois niveaux : les grandes aires linguistiques tout d’abord, au sein desquelles un livre circule dans une langue – aires anglophone, francophone, germanophone, hispanophone, lusophone – ; les États nations ensuite, qui fixent des frontières juridiques et douanières ne coïncidant pas toujours avec les frontières linguistiques ; enfin les villes où sont concentrées les maisons d’édition.

Ces trois niveaux peuvent s’emboîter pour déterminer des modes de circulation au sein des aires linguistiques. La plupart des livres dans une langue donnée se publient dans une ou plusieurs villes à partir desquelles ils se diffusent en province – pour les langues nationales – et, le cas échéant, dans les autres pays de la même zone linguistique.Ainsi, trois quarts des traductions qui paraissent dans l’aire francophone se publient en France. Le quart restant se répartit entre le Québec, la Belgique et la Suisse, le nombre de traductions publiées en Afrique étant très faible. Ce taux est encore plus élevé lorsqu’il s’agit des traductions de l’anglais : la concentration s’accroissant à mesure que l’enjeu économique et symbolique devient plus important, 80 % de ces traductions paraissent en France et 72 % à Paris ; pour la seule littérature, ce sont neuf titres sur dix traduits de l’anglais qui paraissent à Paris. C’est par une sorte de défi à l’égard du centralisme parisien que le fondateur d’Actes Sud, Hubert Nyssen, d’origine belge, a installé à Arles le siège de sa maison à la fin des années 1970. Le rôle qu’elle a joué dans l’essor des traductions en français n’a pas suffi à modifier le phénomène de forte concentration, pas plus que le choix de nombre de petits éditeurs indépendants de s’installer en province. Cette concentration tient aussi à la capacité des éditeurs français à obtenir les droits mondiaux pour les livres qu’ils traduisent. On a donc une concentration incomparable de traductions dans la ville de Paris.

Comparativement à la domination parisienne sur l’aire francophone, l’aire anglophone apparaît moins concentrée. L’hégémonie anglaise a été combattue de longue date par les États-Unis, qui ont affirmé leur autonomie, développé leurs propres maisons d’édition dès le XIXe siècle, et qui sont parvenus quasiment à renverser le rapport de force avec Londres dans les années 1960. New York et Londres constituent désormais deux centres de l’aire anglophone, ce qui explique que la part des traductions du français paraissant aux États-Unis ne soit que de 37 %, une grande partie du reste étant publiée au Royaume-Uni .Qui plus est, alors que l’édition anglaise est fortement concentrée à Londres, l’édition américaine est plus dispersée. New York arrive bien sûr en tête pour les traductions littéraires – un quart des titres traduits du français –, mais il existe un autre centre éditorial en Californie et, surtout, les maisons d’édition universitaires réparties sur tout le territoire jouent un rôle très important, pas seulement pour les traductions de sciences humaines, domaine où la dispersion est encore plus forte, mais aussi pour la publication de littérature française.

En outre, les éditeurs américains doivent souvent partager les droits de traduction avec les éditeurs anglais, ce qui donne lieu à des luttes de territoire dans la mesure où la Grande-Bretagne considère toutes ses anciennes colonies comme lui appartenant de fait. Cela dit, les livres traduits aux États-Unis ou au Royaume-Uni circulent-ils vraiment dans ces territoires « annexés » par contrat ? J’ai constaté que, parmi les traductions du français faites aux États-Unis, le nombre d’exemplaires vendus au Canada – territoire qui relève de la zone de distribution des éditeurs américains – était insignifiant. De fait, la circulation de traductions dans la périphérie des zones linguistiques est très limitée.

Il se publie au Canada, bien entendu, des traductions du français en anglais et de l’anglais en français, mais ce sont, pour la plupart, des traductions intranationales financées par des aides étatiques, ce qui témoigne, là encore, de la nécessité de politiques volontaristes pour contrecarrer les tendances lourdes du marché, notamment à la périphérie. Un exemple encore plus paradigmatique est celui de la Galice, où les intellectuels ont développé un militantisme de traduction pour combattre la domination du castillan et où les éditeurs essaient d’obtenir les titres avant qu’ils ne soient achetés par un éditeur espagnol.

À l’opposé de la centralité parisienne au sein de l’aire francophone, on peut évoquer les rapports entre le Portugal et le Brésil, qui constituent un cas d’extrême cloisonnement et de renversement des rapports de force coloniaux. Le marché éditorial brésilien a ses propres logiques et ses politiques de traduction, de plus en plus tournées vers les États-Unis alors que la France avait, pendant longtemps, constitué une sorte d’alternative à la domination portugaise : une des stratégies des périphéries, en effet, est de jouer le polycentrisme, c'est-à-dire de mettre en concurrence les centres pour échapper à la domination d’un seul d’entre eux, comme on le constate également au Canada.

À l’inverse, l’hégémonie espagnole, remise en cause par l’avènement du régime franquiste et l’exil de nombre d’intellectuels et d’éditeurs qui ont créé un réseau éditorial en Amérique latine, se réaffirme aujourd'hui à travers une stratégie très agressive d’acquisition de droits mondiaux par les éditeurs implantés en Espagne, lesquels détiennent également les droits des auteurs phares des pays latino-américains. Cette stratégie ne se résume pas à une stratégie de marché : elle relève aussi de la volonté d’exercer une hégémonie culturelle.

Nous avons donc tout un éventail de rapports possibles entre centre et périphérie au sein des aires linguistiques, de l’hégémonie presque parfaite dans le cas de Paris à la tentative de reconquête au sein d’aire hispanophone, au polycentrisme de l’aire anglophone, fruit du renversement des rapports de force, et au cloisonnement dans le cas du Brésil et du Portugal. Ces rapports, on l’a vu, ont un effet direct sur la géographie de la traduction.

Géographie imaginaire de la traduction

Je souhaite évoquer pour finir la géographie imaginaire de la traduction. Paradoxalement, loin de conduire à la dissolution des identités culturelles, la traduction contribue à les renforcer car les œuvres circulent entourées d’un imaginaire qui les précède et qui encadre leur parution dans les autres langues. Les éditeurs anglais parlent souvent de la « Frenchness »¸ avec une connotation tantôt positive, tantôt négative. Les notions de « littérature américaine », de « littérature italienne », de « littérature néerlandaise » ou de « littérature israélienne » paraissent plus vivaces que jamais à l’heure la mondialisation. C’est particulièrement vrai au pôle de production restreinte, qui s’oppose, sous ce rapport, au pôle de grande production : on ne se demande pas vraiment d’où viennent les thrillers ou les romans sentimentaux. La relocalisation, voire la reterritorialisation, accompagne l’expérience de dépaysement qui peut marquer la réception d’une œuvre traduite.

Ce phénomène est encore plus prégnant en France, où les catalogues des éditeurs s’organisent autour de la distinction entre « littérature française » et « littérature(s) étrangère(s) », qui n’a pas d’équivalent aux États-Unis ou au Royaume-Uni, où prévaut la distinction entre « fiction » et « non-fiction ». Cette séparation, qui assimile la traduction à l’étrangéité au prix d’un amalgame entre langue et nation – les auteurs belges ou québécois paraissent dans les collections de littérature française – est aussi la garante du haut niveau de diversité des langues traduites. Le fait même d’avoir une collection de littérature étrangère favorise la recherche de nouvelles langues à traduire. Si, à l’inverse, on créait des collections « mixtes », ce qui correspondrait mieux à la logique de la mondialisation, sans différenciation entre œuvres traduites et non traduites, on réduirait cette diversité. Dans les rares exemples existants en France (comme la collection « Fiction & Cie »), les traductions sont presque uniquement de l’anglais.

Certes, les œuvres traduites ne sont pas sélectionnées en fonction de leur représentativité, mais l’on suppose néanmoins qu’elles disent et nous apprennent quelque chose du pays dont elles proviennent. Ces habitudes de lecture, je le répète, sont plus prégnantes en France qu’aux États-Unis. Elles sont parfois contrecarrées par des stratégies de recadrage, comme dans le cas de la réception de Texaco de Patrick Chamoiseau aux États-Unis, où un critique parla de « Caribbean literature », gommant complètement l’origine française du livre. Mais, plus couramment, la notion de littérature française tend à occulter la diversité des origines géographiques et nationales des auteurs traduits du français aux États-Unis, dont un quart ne sont pas français : j’ai recensé vingt-huit nationalités différentes, dans une étude sur les échanges littéraires entre Paris et New-York réalisé avec le soutien du MOTIF, l’Observatoire du livre et de l’écrit en Île-de-France. C’est cette situation que pointait le manifeste « Pour une littérature-monde en français », même si ce manifeste amalgamait la réelle diversité de la littérature en français et la représentation, courante dans l’édition anglo-américaine, de la littérature française comme formaliste et nombriliste, ne sachant pas raconter des histoires – représentation qui sert souvent de prétexte pour refuser s’y intéresser.

Le cadrage identitaire des œuvres en traduction est renforcé par les politiques mises en place par les États-nations pour favoriser la traduction de leur production nationale. Ces politiques tendent cependant à s’ajuster aux évolutions du marché éditorial, comme en témoigne le décret de 1993 qui redéfinissait la politique du livre du ministère français de la culture en l’étendant à tous les écrivains de langue française. Sans pour autant remettre en cause la prépondérance du cadre national. Ce qui montre l’inertie des représentations face à une réalité mouvante.

La géographie imaginaire de la traduction épouse cependant l’évolution des rapports de force internationaux : la chute de l’intérêt pour les littératures des pays d’Europe de l’Est après 1989, la montée de l’Amérique latine et de la Chine, en témoignent. C’est sans doute du côté de l’Espagne et de la Chine que l’on peut attendre une reconfiguration de cette géographie, étant donné la hausse significative de titres traduits de l’espagnol et l’investissement considérable de la Chine dans la traduction actuellement. Les pays arabes, qui ont une tradition ancienne de traduction, mais sous une forme qui ne suivait pas les lois du marché international – avec notamment la pratique de la contrefaçon – et qui souffrait de la faiblesse du système de distribution, sont en train d’en faire l’apprentissage.

Ces tendances augurent-elles un décentrement de la traduction du continent européen vers d’autres lieux ? On ne le déplorera pas si cela renforce la circulation des livres et les échanges. En tout cas, on est encore loin d’un marché mondialisé de la traduction : comme je me suis employée à le montrer, le cadre national continue à marquer fortement aussi bien les pratiques que les représentation

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