Lettre à Philippe Rahmy-Wolff, mon cousin-lampadaire tutélaire

P R SGDL

 

 

 

 

 

 

Tel Aviv, le 2 octobre 2017,

Très cher cousin Feier-Phil,

Ces cinq dernières années, tu m’as envoyé, de Suisse, de France, d’Angleterre, d’Argentine, de Floride, d’Afrique du Sud (« On est dans le bush en Afrique du Sud, en bordure du parc Kruger. Un petit lodge génial, et d'innombrables bestioles tout autour. Immersion en pays Shangaan (j'apprends la langue shangaan du même coup, c'est beau). Je reviens vers toi dès que rentrés, on vous embrasse d'affection rugissante. Taphil »...)  presque deux cents lettres, généreuses, chaleureuses,toujours positives, malgré les douleurs physiques violentes qui souvent te « terrassaient », (comme tu avais coutume de me dire (en joignant parfois des photos, d’hématomes sur ton « bras au rosbeef ! (et smile sur le visage de ton cousin, hors cadre) » par exemple).

Tu avais coutume d’amoindrir tes maux en les faisant passer dans le filtre de ton humour à toute épreuve, mais je savais que si tu m’écrivais quelque chose comme : « une tempête qui a laissé quelques traces, j’en suis encore épuisette », il s’agissait en général d’un éreintant séjour aux urgences suivi d’un alitement assez long. « Je retourne d'ailleurs au lit, très chère cousine. Rhumatisme oblige, et gouttes de mercure dans les yeux. Mais ce ne sont plus des larmes désormais. Ce ne sont que des gouttes de métal, celles dont on forge les caractères. À la vie ! » (02/01/2014). « Je viens prendre de tes nouvelles, avec claudication pour cause de coquetterie sciatique du jour » (17/07/2015). Et ce joyau : « Merci d'avoir pensé à moi aujourd'hui, ton sourire de connivence, ironique comme il se doit entre vieux grognards des champs hospitaliers, ironique mais toujours tendre, a fait merveille. J'ai été d'abord essoré par trois infirmières incapables de me piquer, puis j'ai pris un transformateur électrique sur le coin de la tronche (raison pour laquelle je ne joins pas de photo en masque de Rocky Balboa après le combat), j'ai enfin pu passer dans la machine, une machine toute neuve, climatisée, presque insonore (enfin, presque), dotée de rembourrages super confortables, au point que j'ai piqué un petit roupillon dans le cylindre, pelotonné comme un loir dans son arbre creux. Je n'ai pas encore les résultats, ils arriveront avec le retour du cardiologue, parti faire du vélo quelque part sous le zénith et qui remettra sa blouse blanche à la miaou. Me voici donc libéré des toubibs pour un moment, youpie, même si le coup que j'ai pris sur le carafon m'a fichu une migraine que je déguste en ce moment, une migraine peu prononcée, juste des flashes persistants, qui, à l'instant, se fondent par la fenêtre dans le ciel blanc zébré d'impressionnants éclairs. Tout cela tangue, joue à faire de la lumière, et moi je me concentre sur mon écran, sur sa vertigineuse, merveilleuse profondeur, avant de basculer dans ce puits directionnel qui m'emporte vers Mazeh ! » (22/07/2015).

La dernière lettre que tu m’as écrite est datée du 25 septembre 2017, il y a exactement sept jours, tu l’as envoyée par voie électronique à 13h44 heure suisse, et depuis hier, je tremble d’impuissance et de rage de ne pas y avoir répondu à temps.

 

Tu nous as quitté hier en fin de journée. J’ai appris la nouvelle en arrivant au kibboutz Givat Brenner, où je me rendais pour assister à un mariage (je n’y suis restée qu’une demie heure), et où nous nous étions rendus, avec Tanja, ta merveilleuse femme aux yeux bleus, « les plus beaux yeux du monde », et D., mon compagnon alors, pour assister au concert de Rami Fortis. Tu le vénérais, d’une part à cause de sa fabuleuse énergie (ses bonds sur scène vêtu de son survêtement rouge, son chant contagieux, sa puissante folie !), et d’autre part à cause de son nom, le même que le tien, qui signifie « miséricordieux » en arabe. Tu m’as dit voir en cet homme un alter ego : toi, dans un corps robuste, un corps de « costaud » ; tu aimais dire que tu étais plus « costaud » que tu en avais l’air, ou qu’hier tu avais trop « joué au costaud », qu’aujourd’hui tu « fais le costaud ». Personnellement, je t’ai toujours trouvé très fort. Tant d’épreuves physiques et mentales tu as traversées depuis la naissance, et dont tu me parlais en riant, parfois de façon incrédule. En chemin vers le kibboutz, j’ai pensé à mon ami Udi, fauché par un cancer en 2009 à même pas cinquante ans et enterré là-bas, et à toi, les bras levés au concert de Fortis, triomphalement debout devant ton fauteuil roulant, un immense sourire éclairant ton visage, alors qu’au milieu de centaines de spectateurs tu brandissais, en scandant la cadence avec Fortis le poète punk, un de tes bottillons bruns de chantier, « tout terrain » comme tu disais (achetés à Tel Aviv quelques jours auparavant, tu avais parlé d’y acheter un appartement aussi, après avoir vendu celui de Nice, « j'espère qu'un riche russe voudra mettre la main à la poche ! »), pendant la chanson contestataire « Chaussures » (qui dénonce la violence des inégalités sociales). Tel Aviv, que tu aimais tant : « Pourquoi m’est-il donné de mesurer ici, à Tel Aviv, plus qu’ailleurs, l’importance de faire sa vie, de la vouer à ce qu’on sait juste pour soi et les autres, de la dépouiller, autant que possible, des scories des faux-semblants qui finissent par élever des monuments dans l’existence de ceux qui n’ont jamais posé un pied en Israël ? À nouveau, je romantise. Mais il se peut, mais je crois que je touche aussi une vérité du doigt. Je crois que je n’ai jamais autant perçu la fragile beauté de la vie qu’ici, et sa force surtout, lorsqu’elle est menacée et contestée de toutes parts, aux frontières immédiates de ce pays, et dans le monde entier. Rien ne finit jamais, ni l’antisémitisme ni la résistance active de ceux qui en sont la cible » (20/12/2013). Ce soir-là sévissait une tempête à « décorner les bœufs », comme tu l’avais décrite. Des trombes d’eau voilaient la nuit, et seul parvenait à en déchirer le rideau dense un vent féroce (je souris en t’entendant dire « plein vent, pleine vie », « il avait fallu pagayer ferme »). Nous avions hésité à sortir, car tu ne pouvais te permettre d’être trempé, d’attraper froid, et il y avait le fauteuil roulant, etc. Mais bien sûr, tu as gentiment insisté pour y aller et nous voilà partis, toi à l’arrière avec Tanja, les yeux brillants, excité comme un enfant à l’idée de te rendre à un concert de rock... où tu as dansé, chanté, pleuré, ri, tout cela en même temps, malgré la maladie qui te rongeait le corps depuis toujours et te mettait trop souvent à genoux.

Hier, toi qui m’as écrit « je n’ai pas voyagé. Je suis devenu ce qui m’a accueilli », tu es parti rejoindre les hirondelles dont tu admirais le vol au-dessus de la Méditerranée il y a quatre ans, le bras levé vers elles, comme un prestidigitateur sortant des colombes de son haut de forme. Tu es devenu aussi grand et aussi vaste que le ciel. Philippe, mon cousin préféré. « TaPhil » signais-tu parfois, parce que je vous avais surnommés ainsi, toi et Tanja, les inséparables ; Tanja qui toujours par-dessus ton épaule pendant que tu m’écrivais m’envoyait ses « becs », ses baisers. « Cousin à la tronçonneuse », signais-tu, quand tu pensais n’avoir pas tenu de propos assez nuancés dans ta lettre. « Cuz-Phyley », « cousin de la Feier », « your little FeierCouz », « cousin Feierphil », ou tout simplement « Feier-Phil » (« Feier » : « célébration, fête », en allemand), comme tu t’étais surnommé, après avoir vécu rue Feierberg à Tel Aviv, à deux pas de ma rue, la rue Mazeh et son lampadaire, sous lequel nous nous étions arrêtés près de deux heures une nuit (« rencontre au sommet »), pour « palabrer » comme tu disais avec ton bel accent suisse, et que tu ne manquais pas de saluer par la suite : « Salut au lampadaire qui veille bien sur toi, et que je remercie pour le bon travail ! », « tu le sais bien mieux que moi et même que ce cher bon lampadaire ! », « salue le lampadaire de ma part, je n’oublie pas ce old chap », « une tapote en passant au lampadaire », « bise à cette vieille branche de lampadaire ». En guise de clin d’œil à notre lampadaire de la rue Mazeh, tu as même demandé aux éditions de la Table ronde de publier sur le bandeau de ton roman Allegra une photo d’un lampadaire londonien que tu avais prise ! « C'est une photo que j'ai prise à Londres l'été dernier, par une belle soirée, après l'orage - nous nous étions fait arroser à la terrasse d'un petit restau grec sur Marylebone, mais l'averse a été si rapide, qu'aucun client n'a bougé : un de ces instants qui font la vie plus belle – la Table ronde a accepté de la mettre sur le bandeau, signe discret aux membres du gang des lampadaires :)  ».

Sacré cousin, cousin unique et magicien, acrobate et danseur : avoue, ce jour-là, alors que nous nous tenions serrés face à la mer Méditerranée, c’est toi qui les avais fait apparaître dans le ciel de Tel Aviv, ces hirondelles, n’est-ce pas ? Toi qui m’as écrit, il y a deux ans, après un énième séjour à l’hôpital (tu appelais cela « partir en vrille ») : « Chaque jour je mesure ma chance, je rapporte l’instant présent à mes heures d’hôpital, et le tourbillon fou des oiseaux migrateurs arrivant en pagaille depuis le nord, aux visages graves, impassibles, parfois cruels, souvent pleins de douceur, de celles et ceux qui ont fait cercle autour de mes lits de douleur. Je guéris. Je ne sais pas de quoi. Mais je guéris. Mon ombre se fait plus claire. Et ma lumière aussi ».

Hier tu es parti à l’heure où, j’en suis sûre, l’unique poisson guppy de l’aquarium de ma fille (« brassées de cœurs à la merveilleuse petite grande personne Orlane »), qui contenait une quinzaine de poissons, a rendu son âme à Poséidon. Superbe poisson jaune doré, scintillant, queue et nageoire d’un rouge orangé vif, crinière chevaline déployée en éventail dans l’eau, le seul poisson de l’aquarium à nager tranquillement, majestueusement, sous la surface de l’eau, au milieu de camarades constamment agités dans les bas-fonds. Cela faisait déjà deux jours qu’il paraissait très fatigué, le guppy monarque, et qu’on le retrouvait au fond, le dos raclant le gravier, ou reposant sur l’une des branches des plantes aquatiques, semblant chercher désespérément son souffle, ses nageoires comme fanées, ou déchirées. Orlane et moi l’avons trouvé hier après l’école, gisant sous une branche, immobile. Nous l’avons enterré dans un pot, sur le balcon. Trois heures plus tard, j’apprenais que tu étais parti toi aussi. Quand je l’ai annoncé à Orlane au réveil ce matin (elle se faisait une telle joie à l’idée de peut-être te revoir à Lausanne en décembre), elle a tristement chuchoté : « Comme le poisson ». Nous échangions souvent toi et moi sur la difficulté d’être parent, et un jour tu m’as offert ces mots poignants : « moi qui ne sais pas ce que c'est que d'être parent, qui ne saurai jamais, et qui porte cette béance comme un halluciné, qui suis incapable de regarder cette lumière de la paternité sans être aveuglé, un peu comme un forgeron qui aurait un morceau du soleil dans une boîte  qu'il ouvrirait de temps en temps, lorsque son âtre lui semblerait tiède, simplement du feu et pas cet éclair céleste ».

Comment y croire ? Comment accepter la disparition d’un ami, frère, cousin, mentor, qui t’écrit, et c’est incroyable, « tu sais bien que jamais tu ne te trouves à peser sur ma vie, sur ma journée, sur la seconde qui tic-tac l’instant solennel du présent éternel, jamais, never, foi d’un petit lampadaire ! » ? Ou encore : « Quand tu me dis que tu es “un peu” morcelée en ce moment, tu imagines bien combien j'ai les oreilles qui se dressent de défense, prendre ta défense, et d'attaque, attaquer ce qui se dresse devant toi, et d'inquiétude, comme ton cousin aux quatre vents flaire le temps et l'espace face au danger qui rôde. Tu me diras, oui ? Mais fi de héros, de Bayard à chapeau, je retourne tousser sous la couette et je t'embrasse fortissimo moi aussi,

ton cousin de la Feier-Phil ». Cousin, tu manques. Ta dernière lettre, comme la plupart d’entre elles, abritait le mot « cœur ». En l’occurrence, tu y répondais à mes inquiétudes concernant le mien : « je tends l’oreille et je crois entendre battre ton cœur, et, avec lui, se serrer le mien qui se souvient de ses propres tempêtes, sans vraiment s’en souvenir, puisque leurs effets se font toujours sentir, chez moi aussi, constituent aussi la trame qui soutient, mais du côté limaille et barbelés, auquel on ne s’habitue pas, mais sur lesquels il nous arrive de pouvoir trouver le sommeil, et même de nous réveiller comme si de rien n’était. Cela existe aussi, cela, je te l’envoie illico, cette allure de pétale qui va sa manière glissée, pourtant décidée, pourtant mue par un projet, contrairement au ciel et au vent ». « Cousin de cœur », comme il t’est arrivé de signer tes lettres, le tien, grand comme une porte ouverte, « cœur battant », « touché », « offert », « serré serré », « mesuré sous toutes ses coutures », s’emplissait souvent de « tendresse stupéfaite » ou de « colère, parfois », un « cœur soulevé » qui pouvait « pousser cris », ce cœur en qui tu faisais « confiance pour [t]e guider », que tu savais « plein de force », « stable », « solide malgré ce qu’en disent mes médecins. Il refuse toute cette merde. Il cherche, comme toi, la vie dans la vie, et les mots pour le dire, pour transmettre ce seul bien. Merde à la mort, merde aux tueurs, merde aux adorateurs de la veuve et de l’orphelin, merde aux égorgeurs, merde aux marchands de vérité. »

 

Je viens de finir la lecture de ton dernier livre, Monarques, que tu m’as posté le mois dernier, ce texte qui a germé dans ton esprit ici, à Tel Aviv, sous le titre de « Terre Sainte » alors, pendant que tu terminais l’écriture de ton roman Allegra, dans « ta » Tel Aviv à toi (« ma Tel Aviv... c’est moi ! », et le lampadaire de la rue Mazeh, je le sais, c’est toi aussi... « en pensée incarnée voire lampadairesque à tes côtés »), et dont tu m’as dit dans une lettre datant de septembre 2013 : « Je vais écrire ce texte, désormais, qui, si j’ai de la chance, durera plus longtemps que ma vie ». Ce séjour en Israël était capital pour toi, il t’a permis de te détacher peu à peu de la problématique du rapport entre le corps et l’écriture, dont tu prévoyais l’impasse, pour aller vers l’Histoire : « « Je suis juif »… comme tu le dis, ces trois mots n’ont pas fini de résonner en moi. Ton analyse est on ne peut plus juste. Je me suis constitué en tant que personne et en tant qu’écrivain au pivot de la langue et du corps. Pour la première fois, j’ai fait un pas. Je me suis offert une perspective, je me suis inscrit dans une histoire et dans l’Histoire. Je dirais que je suis enfin sorti de l’enfance, une enfance que j’ai étirée de façon extraordinaire, mais sans me résoudre la quitter, sans me résoudre à faire éclore mon corps au monde. « Béton armé » se terminait sur la phrase « je rentre chez moi parmi les vivants ». Je pressentais que ce « chez moi » ne pouvait plus correspondre au territoire, aux lieux que j’avais laissé derrière moi en partant en voyage. J’ai pris l’avion du retour, je me suis posé en Suisse, oui, mais ce n’aura été que plus de deux ans plus tard que je serai enfin rentré chez les vivants… ici, en Israël. Cette prise de conscience est fondamentale à ma petite échelle. Elle m’ouvre un monde inconnu qui me permettra d’exister enfin comme écrivain à part entière. Car aussi longtemps que mon écriture se présentait comme organe de mon corps malade, ce corps a fait peser un invincible anathème sur mon écriture, lui interdisant d’exister pour elle-même, d’être reçue uniquement comme littérature, sans se voir, sans cesse, rabattue vers le témoignage, vers le genre mineur de l’écriture de soi. J’ai mis toutes mes forces pour conjurer cette malédiction au moyen de la poésie. Mais aussi longtemps que mon corps, que ce corps si particulier, demeurait objet et sujet de mon travail, je sciais malgré moi la branche sur laquelle j’étais assis. On connaît assez les plaintes déchirantes d’Artaud sur le sujet pour ne pas en rajouter. Jamais on ne peut infléchir sa propre réception en argumentant. On ne peut le faire qu’en renaissant à soi et à la littérature. Je le découvre aujourd’hui. Je le découvre grâce à ces trois mots… « je suis juif ». »

Tu te souviens, on a souvent parlé papillons après que je t’aie envoyé ce poème que j’avais écrit sur l’expérience du viol, « Les papillons leur petite bouche » : « “Les papillons leur petite bouche” me donnent force, très chère cousine, moi qui ai perdu jusqu’au souvenir de mes propres ailes, mais qui ai gardé ma petite bouche d’insecte, la bouche-poésie, chère à Baudelaire, mortelle et vitale, branchée sur les coulisses de la scène du monde, tirant le nectar de l’ombre, faisant son miel de la nuit noire. [...] Je dis ces choses d’instinct, en traversant ce labyrinthe toutes antennes déployées, car si j’ai perdu jusqu’aux cicatrices de mes ailes, j’ai encore une belle paire d’antennes qui me permettent aussi de naviguer à Tel Aviv autour des lampadaires, en bas sur l’asphalte avec les fourmis et la poussière qui est une fantaisie du vent. J’espère que tu vas, que ces deux derniers jours t’ont épargné côté douleurs et soucis, et ont aussi été doux avec Orlane. Quant à ton cousin, il ne peut pas répondre à ses emails tant ses mains sont tordues par les rhumatismes. Les larmes me jaillissent des yeux comme de petites traînées de mercure, je me demande bien qui a eu l’idée de remplir mes yeux de mercure, et puis je n’y pense plus, je pense à Tel Aviv, aux lumières sur la ville, aux lumières de la rue dans la blondeur des arbres, aux boulevards comme des murs ouverts sur la mer, je n’y pense pas, je n’ai pas besoin de pensée pour vivre au diapason de mon lieu, de ma montagne de joie, de mon cher Feierberg, je n’ai besoin que de l’air que j’inspire et que j’expire en prononcent ces quelques lettres : Tel Aviv. Rien d’autre. Je suis consolé. Pourquoi serais-je consolé ? Nul besoin, non plus de consolation, je lis ton message plein de force qui me rappelle à l’essentiel. Nous pourrons parler un jour, tiens, maintenant, pourquoi pas, de la béance du viol. Nous pourrions trouver les mots qui viendraient suturer, encore et encore, cette blessure morale, les mots qui finiraient par tatouer cette plaie d’une alternative à la cruauté, à la soumission, à l’impuissance. » (01/02/2014) Suit un long paragraphe relatant dans les détails ta propre expérience du viol, expérience que tu as relatée dans ses grandes lignes dans ton roman Monarques.

Dans tes lettres, cousin de la Feier, ton humour n’égalait que ton sérieux, ton écoute et ta générosité, « l’humour de ce fichu vieux lampadaire ». Par exemple, tu m’avais écrit, le 20 décembre 2013, pour me donner du courage alors que je m’enlisais dans un gros chantier entamé il y a plus de dix ans, qu’« il en est des textes comme des lampadaires, qu’ils n’existent que pour éclairer la terre », et, un mois plus tard : « Allez, chère cousine, à demain, repose-toi bien, nous allons faire des étincelles toi et moi avec nos petits textes maison, maintenant et demain. Des bises de tes FeierTaPhil, P » (16/01/2014). Une semaine après, tu avais signé un long commentaire détaillé de ce chantier que je t’avais livré avec les mots « Ton cousin barbare en chemise à jabot, qui est ému et fier d’avoir une telle cousine ! Encore un tout petit effort, et tu auras fabriqué une fusée du tonnerre, une fusée à la Baudelaire, une étoile dans le ciel des Lettres, oui, Philippe (dialogue to be continued !) ». Plus sérieusement, tu avais mis les mots suivants sur ce qui me faisait buter : « ton silence habité au moment où la discussion a porté sur ce texte, était des plus poignants. Il était comme l’avant-poste de l’écart vertigineux qui semble sanctionner ce travail, écart entre la forme produite et la forme mentale, bien sûr, comme pour tout texte, mais plus essentiellement écart d’ordre vital qui engage l’auteur dans un face-à-face avec un monde composite combinant et recombinant l’infini en termes de dangers, de pièges, toujours actif, d’une folle puissance, comme prétendant rivaliser avec la réalité que nous avons sous nos pieds. Il m’a semblé qu’il ne s’agissait pas seulement d’écriture, mais bien d’un « numéro » de dressage, comme on garde un tigre en cage, et que de le faire trop circuler, de braquer sur ce fauve des projecteurs, on risque non seulement de déclencher sa fureur (mais il y a la cage, malgré tout, pour la contenir), mais aussi sa puissance, son emprise hypnotiques, capable d’agir au-delà des barreaux ». Comment continuer à te remercier.

C’est bien cela, le plus dur, l’interruption subite du dialogue et des projets en commun (« à Tel Aviv, nous allons revenir, nous allons vivre les uns chez les autres et mieux les uns avec les autres ! »). N’avoir pu te dire au revoir avant que tu partes « danser autour du lampadaire, comme il se doit ». Comment on va faire, nous, ici- bas, sans ta présence physique, ton regard à la fois perçant et bienveillant, ton rire tonitruant, ton sourire espiègle, tes mains toujours ouvertes, offrantes, tes bras toujours ouverts, levés ? Je promets à partir d’aujourd’hui d’arrêter d’aider la vie à placer des obstacles sur mon parcours : « te faire du bien », insistais-tu, « fais un bon voyage, prends du bon temps, ne stresse pas trop, profite ! :) (j’en touche un mot au lampadaire, également, qu’il veille au coin de ta rue toutes antennes dressées », « sois douce avec toi, de temps en temps, pas seulement envers les autres, accepte-toi faillible, ne serait-ce qu’avec moquerie, ne serait-ce qu’en te moquant de ta faiblesse, au lieu de lui faire le cadeau de ta contrition ». Toi, cousin Philippe, qui es né enchaîné à des boulets, sautais par-dessus les toits du monde avec l’agilité de ton chat Œdipe (tu rêvais d’ailleurs de lui « tremper les pattes dans un bol d’encre avant de le faire pollockiser sur une grande feuille à dessin. Mais je doute d’un résultat. ») : « pensée bondissante dans un corps immobile qui parvient à s’extraire de sa gangue pour danser la gigue autour de notre lampadaire ! »... « je viens au lampadaire pousser ma chanson suisse à l’accent traînant, mais vif, car l’oeil toujours en pointe, jeté vers le coin d’ombre et de couleur par où passer, comme tu sais si bien le faire, toi aussi, cousine Sabine amie, pense à toi, je pense à toi et t’embrasse en voltige, Feier-P-Couz’ ». « Ton vieux cousin de la Feier, absent de TLV depuis bien trop longtemps, et qui t’embrasse pole-danse autour du lampadaire, la tête en bas, la tête en haut, les bras comme des ailes, tourbillonnant ! » Comment on va faire, sans ton cœur qui battait pour nous, cousin ? On va faire comme toi, persister à écrire et aller de l’avant, « dans l’élan de l’écriture et sous la surveillance, pour ne pas dire la menace… disons la sévérité ou la rigueur du corps ». Je restitue ici un extrait d’une lettre magnifique et douloureuse que tu m’as envoyée le 15 janvier 2014 :

La nuit, je sens l’étau m’enserrer le crâne, l’étau ou le serpent que j’ai ramené de mon expérience de mort imminente, où je suis resté presque dix heures sans vivre, le cœur à l’arrêt, presque une journée solaire durant laquelle mes nerfs ont cru que mon corps était mort, et où ils en avaient fait le deuil, laissant monter en lui des masses noires, des masses de gel. Oui, c’était la mort, en somme, et je m’en souviens régulièrement. Alors je me débats en silence, immobile, je me débats au moyen des paupières que j’ouvre et que je ferme dans la nuit, sans voir de différence entre ces deux obscurités, celle du dehors, celle au fond du crâne. Et puis je me souviens de l’incroyable beauté de renaître. Du choc de revenir à la vie, et des présences, réelles ou irréelles, peu importe, qui m’entouraient alors que j’étais déjà engagé jusqu’au torse dans l’eau glaciale du fleuve. Je me rappelle de ces voix qui me disaient de revenir vers la berge, de retourner à ma vie. Je les ai écoutées. Je savais qu’une terrible douleur physique m’attendait à mon réveil, mais je les ai écoutées malgré tout, parce que Tanja était là, qui m’attendait dans la vie. Et parce que j’avais encore des livres à écrire. Alors, oui, voici le dernier mot du jour J je travaille bien à Tel Aviv, je n’ai jamais aussi bien travaillé, j’avance avec une incroyable liberté maintenant, chaque fois que je me mets à écrire, chaque jour. Je travaille comme jamais auparavant, sans penser, entièrement comprimé par mes pensées qui me frappent et qui me battent. Je les entends au-dehors, comme le matelot à fond de cale écoute les vagues se fracasser contre la coque, je les entends et elles me font plaisir, elles sont une autre forme de la dureté du monde dont tu parles, de l’impitoyable rivalité entre les êtres… il faut l’oublier, travailler à fond de cale, monter respirer de temps en temps, et retourner aux rames, tirer, souquer et chanter avec les autres qui font pareil autour de soi, pauvre galériens de la littérature, ici à Feierberg, ou pas loin, à Mazeh.

Je ne me relis pas, chère cousine, je crains de dire bien des bêtises, mais on ne se refait pas, on va de l’avant,

Les bises,

P

Merci, cousin-lampadaire, de m’avoir soufflé tes mots, de m’avoir abreuvée à leur source. Comme tu l’as écrit : « la vie a été incroyablement généreuse et clairvoyante de permettre à nos chemins de se croiser, et à nos vies de devenir si liées ». Je t’aime, nous t’aimons tous, « ever and always, Feier-phil » ; quelle chance que d’avoir pu t’aimer, que de continuer à pouvoir t’aimer, à travers tes livres.

 Sab, ta « cara cousine unique et préférée »

Sabine Huynh

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