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Auteur d’une œuvre vaste et diverse, portée par une attention de tous les instants aux ressources prodigieuses de l’imaginaire, Hubert Haddad, poète, romancier, nouvelliste, historien d’art… nous implique magnifiquement dans son engagement d’intellectuel, d’artiste et d’homme libre, avec des titres comme Palestine (Prix Renaudot Poche, Prix des Cinq continents de la francophonie), les deux volumes foisonnants du Nouveau Magasin d’écriture ou encore Opium Poppy (paru chez Folio en janvier 2013) et Le Peintre d'éventail (Prix Louis Guilloux et Grand Prix SGDL de littérature 2013).

Il est des livres qui vous lavent l’esprit des contingences de la vie et des scories de la journée. Tels sont les romans d’Hubert Haddad, et celui-ci est de la meilleure veine. Découvrant par les journaux le triste état de son maître, après un accident dont on n’apprendra l’ampleur qu’à la fin du roman, Xu Hi-Han, qui l’avait quitté pour une raison majeure que l’on ne comprendra, elle aussi, qu’à mi-parcours, part le retrouver dans sa retraite, au nord du Japon. Au terme d’un long récit où maître Matabei résume sa vie, le disciple reçoit une collection d’éventails. Trois d’entre eux, fixés au mur par des épingles, le frappent, comme « une agitation impatiente de vivant face à l’importunité de l’inconnu ». Le troisième, inachevé, lui revient comme un testament : « Quand c’en sera fini de cette pénible comédie, promets-moi d’achever dignement le travail, cher fils… »

Ce récit-cadre, qui maintient la tension romanesque tout au long du livre, amorce le véritable thème du roman : la transmission, dont les hommes, quels que soient leurs talents, ne sont que la courroie de génération en génération. L’intrigue, riche en péripéties est savamment orchestrée : pourquoi Matabei, brillant designer, quitte-t-il Tobe après le séisme de 1995 pour se réfugier dans une auberge tenue par une ancienne geisha de second rang ? Pourquoi précisément cette maison, et quel rapport avec le suicide d’une jeune fille dans le métro ? Quel rôle joue dans son parcours une jeune fille débarquée un jour à la pension ? Mais l’intérêt est au-delà du récit. Comme dans un jardin zen, les détails les plus insignifiants y ont un sens. Les lieux ne sont pas choisis au hasard. Dame Hison accueille dans son auberge « avec complaisance et comme par privilège les transfuges de la vie quotidienne ». Il s’agit d’un refuge plus que d’une pension, un lieu de transition entre la vie agitée de la ville et le monastère abandonné à un moine aveugle.


Les personnages quant à eux assument pleinement leur correspondance symbolique avec la nature qui les entoure. Hi-Han est par son nom, évoquant le cri de l’âne, l’animal brut qui se transmue en fin lettré. Dame Hison a le visage pâle et rond de la lune. La belle Enjo résume à elle seule toutes les splendeurs de la nature Quoi d’étonnant à ce qu’elle devienne le « jardin à titre exclusif » de Matabei?

Cette harmonie entre l’homme, l’art et la nature se traduit par un art à trois visages : le jardin, la peinture d’éventail et le haï-ku qui l’accompagne. Ses éventails retracent un « manuel du parfait jardin». De l’un à l’autre, et jusque dans les poèmes, de subtiles correspondances s’établissent, dégageant l’harmonie de la dissymétrie. Mais lorsque la nature se déchaîne, la correspondance entre l’homme et le paysage prend des aspects menaçants. C’est peut-être dans ces correspondances que se cachent les clés du roman. Si l’art, comprend enfin Hi-Han est « l’inachèvement suprême », c’est parce qu’il ne s’accomplit parfaitement que dans le regard de l’artiste, qui n’a plus qu’à suspendre son geste pour ne rien achever. Indispensable complément du roman, Les Haïkus du peintre d’éventail, publiés parallèlement par Hubert Haddad, prolongent la méditation.

Jean Claude Bologne (juin 2013)

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