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Conférence inaugurale par DANY LAFERRIÈRE de l'Académie française,
présenté par Emmanuel Khérad, journaliste, La Librairie Francophone.

Introduction FORUM2 SGDL 2016 Introduction FORUM SGDL 2016
Emmanuel Khérad et Dany Laferrière © SGDL 

pdfOuverture du forum par Dany Laferrière

Emmanuel Khérad
Merci madame la présidente, bonjour à tous, je suis très honoré d'être ici avec Balzac dont on a parlé tout à l'heure et qui m'a amené personnellement à la littérature. J'ai commencé à aimer les livres grâce à Balzac, je suis donc très heureux d'être ici, très heureux aussi de porter une nouvelle fois la voix de la francophonie. On va commencer par une conférence inaugurale, « Lire, écrire et voyager » par Dany Laferrière.
Dany Laferrière, vous le savez, est un citoyen du monde. Ce n'est pas cette formule que l'on emploie souvent dans les médias pour définir une personnalité connue ou célébrée partout ; vous savez tolérante, empathique ou autre. Non, Dany Laferrière est un citoyen du monde réellement, simplement, un écrivain haïtien, canadien, américain, français mais aussi japonais et parfois même « en pyjama », autre identité intime. Dany Laferrière est de surcroît Immortel. Imaginez que ce soir vous racontiez à un enfant, votre enfant, votre neveu ou l'enfant d'un de vos amis, que vous lui racontiez cette matinée : ce matin j'ai rencontré un citoyen du monde, un monsieur noir, créole, américain, européen, japonais et Immortel. Mieux que les séries télé américaines, mieux que Superman ou les personnages de Marvel, Dany Laferrière est un super-héros et lorsque vous direz à cet enfant plein de sommeil qu'en plus cet homme fait parfois l'éloge de la lenteur en l'expliquant même dans un livre, L'art presque perdu de ne rien faire, et qu'il flâne dans les librairies sans même savoir quel livre acheter, qu'il aime jouer avec les mots, qu'il aime jouer avec les autres, qu'il rigole souvent aussi, qu'il raconte des histoires drôles ou émouvantes pour les adultes lorsque tout bouge autour de lui à Port au Prince par exemple, mais aussi des histoires pour les petits, pour Vava et tous les autres, alors vous aurez créé une légende, vous aurez réussi la magie des étoiles dans les yeux de l'enfance. Dany Laferrière est parfois une énigme sans retour. Pour lui les librairies s'apparentent à des cimetières, la poésie est un traitement médical contre le stress, l'odeur d'un café à Montréal ou, mieux, à Petit-Goâve le transcende, il nous alerte aussi sur le temps qui passe, il additionne les cultures, les origines, il donne à entendre le monde dans une générosité nécessaire. Dany Laferrière est un héros super, la littérature n'est pas une affaire d'écriture, vous le savez, c'est surtout une affaire d'homme, c'est lire d'abord, voyager puis écrire. Mesdames et messieurs, Dany Laferrière.

Dany Laferrière
La question c'est de QUI l'on parle !
Il y a des matins où on est content d'être soi-même…
La question de la langue, que l'on peut comprendre de deux façons langue et territoire ou langue qui est elle-même un territoire, est une question au cœur même de la littérature. Comment faire de la langue le sol même de ce que l'on voudrait bien construire comme univers, un univers avec les mots ? C'est ce qui étonne et parfois n'étonne pas, c'est devenu une habitude, il y a tant de livres, tant de conteurs dans le monde que l'on n'arrive pas à s'étonner du fait que l'univers qu'a construit un écrivain est fait, en quelque sorte, des choses les plus artificielles qui puissent exister, de mots dont on peut trouver les définitions dans les dictionnaires. Je suis à l'Académie française où à chaque fois, on est à la neuvième édition du dictionnaire, il faut redéfinir les mots, il faut en laisser certains de côté parce que vieillots, et ce sont carrément des mondes qu'on laisse de côté pour construire de nouveaux mondes. Cet univers est construit aussi de façon la plus artificielle, parce qu’issue même d'une certaine dictature de l'esprit, qui est la grammaire, et qui explique d'ailleurs certains peuples. La grammaire de la langue française est la chose la plus étonnante qui soit, une grammaire qui contient des temps de verbes, du genre passé composé deuxième forme, futur antérieur, c'est presque quelque chose de l'ordre de la perversion le futur antérieur. Et avec ça on finit par construire des choses. Enfant à Petit-Goâve, j'étais brusquement en pleine tempête dans ce livre, Capitaine courageux de Kipling, dans lequel je cherchais pour la première fois un lien entre ces mots, entre ces exercices et le fait même d'être dans une tempête, sorte de chasse au cachalot sur un petit bateau et je voulais vraiment trouver le rapport avec la réalité, parce que j'avais l'odeur de la mer dans le nez, et les mots. J'avais le sentiment que c'est en tournant la page que je gagnais ou que je perdais cet univers, et j'avais cette impression qu'il y avait quelque chose à la fois magique, de l'ordre du merveilleux, et extrêmement concret parce que je voyais la machine qui édifiait cet univers et je voyais aussi la machine  et les gens dans la cale de ce bateau. Je voyais tout cela, alors je me suis demandé : quel est ce territoire créé par les mots, créé par tout cet artifice ? Et d'abord pourquoi. Pourquoi a-t-on fait cela ? Pourquoi faisons-nous tout cela ? Pourquoi ne pas se contenter de monter sur un bateau ? Pour le petit garçon qui était à Petit-Goâve, à l'époque sous la dictature de Papa Doc, c'était une invitation à traverser la fenêtre et à aller dans un autre monde. Hors de l'espace où je vivais, l'espace de dictature ; hors aussi de l'espace de la famille qui était un univers extrêmement codé où je me trouvais parfois en intrus, l'enfant est toujours un intrus. Je me disais qu'il y avait un espace, de l'autre côté, derrière la fenêtre, où je pouvais me trouver tranquille. Personne ne penserait à venir me chercher là. Et c'est exactement cela. Vingt ans plus tard, quand j'ai commencé à écrire, j'ai trouvé aussi ce même sentiment de liberté et qu'il y avait un espace. En lisant je regardais par la fenêtre mais en écrivant je regardais sur la page, elle était comme une fenêtre aussi et si j'arrivais à la traverser j'avais l'impression de me trouver dans un espace où les policiers, tous les gens qui érigent des murs contre les autres, ne pouvaient pas me trouver. Donc il y a un espace, quelque part, que seul les écrivains et les lecteurs connaissent, et où ils peuvent se rencontrer selon un mot de passe, un code qui est celui d'écrire des mots ou de vouloir les lire. J'ai pensé que c'est cela peut-être qu'on voulait dire par territoire. À cette question d'un écrivain américain : et vous venez d'où ? La réponse fut : je viens de nulle part. Et le premier de dire : joli coin ! Donc, ce nulle part peut exister physiquement, réellement, il suffit de le voir.

Emmanuel Khérad
Lire, écrire et voyager. Est-ce que vous êtes d'accord avec moi sur le fait qu'il faut lire d'abord, voyager puis écrire ou est-ce que l'on écrit avant de voyager, comment ça marche ?

Dany Laferrière
Ah, mais j'ai commencé à écrire avant de savoir lire ! Vous savez, les enfants - c'est Cocteau qui l'a dit : la lettre c'est du dessin organisé - ont tendance à vouloir écrire sur tous les murs. J'étais un écrivain furieux, fougueux et on me chassait, j'étais un écrivain censuré aussi : dès que je prenais un crayon ou quelque chose, je me lançais contre un mur pour barbouiller et on m'interdisait de le faire. Donc j'ai d'abord été un écrivain censuré avant de savoir lire et ensuite plus tard, vers l'âge de treize ans, je fus un écrivain corrompu … par ma sœur ! Les livres que je lisais étaient des livres merveilleux venant d'endroits, de lieux que je ne connaissais pas, des univers qu'on ne peut que  rêver, puisque l'ensemble des livres venaient de là. Et pourtant j'avais choisi d'écrire des petites histoires, juste avec ce qui se passait autour de ma famille.  Mon premier livre c'était 750 Grand-rue, enfin ce n'était pas vraiment un livre mais j'avais quand même glissé ma sœur là-dedans. Je l'avais décrite très bien, seulement j'avais compris qu'il fallait que ce ne soit pas tout à fait vrai, mais tout cela intuitivement, et j'avais glissé quelque chose d'assez négatif, ce qui était la liberté de l'écrivain. La liberté de l'écrivain doublement, c'est à dire de ne pas décrire la réalité telle qu'elle est mais aussi de contester cette réalité, car en réalité ma sœur est très jolie alors que j'avais écrit qu'elle avait un nez qui n'était pas beau. Elle n'a pas aimé mais elle a été assez intelligente pour ne pas protester et me donner plutôt un dollar pour changer son nez. Donc j'étais rapidement devenu un écrivain corrompu. Parce qu'on l'est, on l'est d’une certaine manière, les gens parlent de corruption mais on oublie toutes ces petites vilenies qu'on a faites nous aussi... Bien sûr j'avais compris à ce moment-là que je pouvais continuer avec l'ensemble de la famille pour me faire de l'argent de poche et aller au cinéma. Une histoire qui a continué jusqu'au bout parce qu'à Miami, j'ai écrit un livre qui s'appelle Le goût des jeunes filles, le premier chapitre s'intitule « Vingt-cinq ans plus tard, une petite maison à Miami », la petite maison où habitaient mes deux tantes à Little Haïti. Ma tante Raymonde avait toujours dit qu'elle avait fait le voyage en Amérique, comme on dit en Amérique du Nord, qu'elle était devenue riche, or en disant qu'elle habitait une petite maison, j'avais un peu dévoilé ce qu'elle était. Elle était extrêmement attristée par cette histoire-là et elle m'a demandé de lui expliquer pourquoi j'avais fait ça. Je lui ai dit que les gens lisent parce qu'ils ont l'impression de lire la vérité et que la propagande ou l'embellissement des choses n'intéresse pas les gens parce que, ça, ils le font eux-mêmes en racontant des histoires. Comme toi tu le fais tante Raymonde en envoyant des photos prises à côté de voitures magnifiques, en ouvrant le réfrigérateur de l'hôpital disant que c'est ton réfrigérateur, ce que tu as à manger. Les gens n’imaginent pas comment le tiers-monde est bombardé par des photos venant du Nord, de sa richesse. Même l'Etat l'a imité ça en faisant un ministère du Tourisme, mais ce que l'on ne sait pas et que l'on voudrait savoir, c'est ce qui se passe vraiment. C’est à dire que les gens lisent pour regarder par le trou de la serrure et essayer de voir des gens qui ne s'occupent pas de ce regard-là, qui ne regardent pas la caméra, si l'on peut dire. En disant que tu n'es pas riche, on me croit, par ce que la personne qui lit, pense : oh là là, pourquoi il dit ça de sa tante ? Donc c'est vrai, donc je vais m'enfoncer dans cette lecture. Elle ne m'a pas cru, elle a dit : non, quand même vous auriez pu alléger les choses, pas besoin d'aller jusque-là. Dans cette histoire, il y a aussi tante Ninine qui travaille à l'aéroport de Miami, elle vend dans une petite boutique alors qu'elle avait raconté qu'elle dirigeait une université. Et elle me dit qu'elle est humiliée, avilie. L'année suivante j'arrive à Miami, tante Ninine m'accueille à bras ouverts, et me dit que tous les Québécois qui passent à Miami exigent de voir tante Ninine et achètent des petits cadeaux à l'aéroport  - vous savez comment on achète les cadeaux, c'est à dire qu'on aurait dû les acheter à Montréal mais on les a oubliés alors on les achètent à Miami pour faire semblant -, et tous les gens se mettent en rang pour acheter des cadeaux à offrir parce que tante Ninine est célèbre. J'ai dit : oui, et pourquoi tu es célèbre ? Parce que tu es dans un vrai livre, et pourquoi tu es dans un vrai livre ? Parce que le lecteur n'a pas l'impression qu'on est en train de faire un panégyrique, qu'on est en train d'embellir l'affaire. Le lecteur à besoin de cela, mais pas trop, parce que le lecteur n'a pas envie de s'apitoyer sur le sort d'un individu qui est déjà dans un livre. Il faut que ce soit ni vrai, ni vraisemblable, mais vivant.

Emmanuel Khérad
Bon, alors c'est voyager.
Un jour, je me souviens, on était à Montréal dans une librairie, face au parc La Fontaine, et j'avais entendu cette phrase que j'avais lue aussi dans le livre, la librairie s'apparente à un cimetière, ça m'avait beaucoup marqué, le collaborateur Jean-Philippe Verret qui travaille avec moi pour « La librairie francophone » m'en parle encore. Qu'est-ce que ça veut dire, qu'une librairie s'apparente à un cimetière ? Cela a presque une connotation négative, je sais que ça ne l'est pas,  mais...

Dany Laferrière
Non, ça n'est pas du tout négatif, d'ailleurs je ne suis pas de ceux qui détestent les morts,  pas du tout, au contraire, la bibliothèque en est un aussi, mais c'est un étrange cimetière. Il faut dire que dès que j'arrive dans une nouvelle ville, je vais à deux endroits, pour connaître un peu l'état de la ville : c'est à la librairie et au cimetière. Dès qu'on arrive dans une petite ville on va à la librairie, on voit les livres qu'il y a, et on sait. Parce que la librairie dit aussi, surtout, les gens qui n'y sont pas au moment où on y est, « dites-moi ce que vous lisez... » Et donc on voit ce que propose le libraire, pas ce qu'il veut lui,  mais aussi ce que les autres voudraient lire. On peut ainsi connaître facilement l'intensité intellectuelle de cette ville en regardant. Et puis après, je vais au cimetière et c'est la même chose, là c'est l'état social des choses. Très rapidement, dans certains cimetières au Québec, on voit les cinq six noms récurrents,  les Tremblay, Canion ou Cagnet, Coutu et Trudot ou Trudelle ou Lévêque et quand je vois une masse de noms qui se ressemblent, quand je vois Adélaïde Trudelle a épousé Lauriston Trudelle, je me dis : ah bon d'accord ! Ce n'est pas de l'inceste, c'est simplement qu'il y a tellement de Trudelle qu'on ne peut pas éviter un Trudelle si on veut se marier. Là je vois une masse de gens, je dis : hum ! Et puis je traverse, je me dis : tiens peut-être qu'à l'arrière je vais trouver un ou deux autres types. Je sais très bien qu'ils n'étaient pas présents car vous savez dans les cimetières de province, les bonnes places sont prises par la bourgeoisie d'abord, ensuite les classes moyennes puis les gens qui sont pauvres mais qui sont du coin, et enfin, au fond on met les voyageurs et les immigrés. Alors si je ne trouve aucun nom qui ne soit pas de ces noms-là, je me dis que c'est une petite ville qui vit complètement sur elle-même. Par exemple dans le Nord, dans le très grand Nord, j'avais trouvé un petit cimetière qui m'a dit l'état ouvrier des choses. J'ai vu une tombe qui avait été construite par une compagnie de chemin de fer : il y avait un dessin de chemin de fer gravé sur la tombe, une sorte de publicité pour dire de prendre la Canadian Pacific. Le type a payé en acceptant qu'il y ait une publicité pour le business sur sa tombe, comme s'il était resté une sorte d'homme-sandwich, enfin de mort-sandwich. Je n’avais jamais vu ça, c'est la première fois.  Je ne sais pas si quelqu'un a déjà vu une pub sur une tombe, c'était ça ou l'indigence, c'est à dire être dans une fosse commune. Là, je vois très bien dans quelle ville on est, et brusquement on peut aller dans une petite ville à côté, on se demande où est la différence, et voir un mélange de gens, des étrangers, plein de noms et on comprend que ces deux villes-là doivent s'opposer, l'une s'enfermant totalement, l'autre s'ouvrant totalement.
Alors ce cimetière auquel je comparais la librairie, c'est un cimetière où il y a des morts qui pensent, où il y a des morts qui imposent le silence aux vivants, parce que quand nous ouvrons un livre de Balzac ou de Dumas nous nous taisons et c'est Dumas qui parle, c'est une étrange magie que d'avoir l'impression de s'enfoncer dans l'univers de quelqu'un - et ça peut durer des années dans le cas de Balzac - et d'écouter avec beaucoup plus d'attention, de se laisser pénétrer, pas seulement par les mots ou les images, mais aussi les saveurs, les odeurs, l'environnement, l'ambiance, l'époque, les humeurs aussi de ce Balzac et de recevoir tout cela avec tant d'intensité, en oubliant qu'il ne s'agit pas de notre époque, qu'il ne s'agit pas de notre relation, de nos compatriotes, mais qu'il s'agit plutôt de morts. Nous lisons Balzac pendant des années, alors que nous n'arrivons pas à terminer la lettre que notre maman nous envoie, et qui n'a que trois pages seulement. Donc ça veut dire qu'il est plus près, il est plus vivant que nous. En acceptant de le lire, nous changeons de place avec lui, il devient vivant et nous devenons ses morts, et donc la bibliothèque... les gens parlent de magie tout le temps, en oubliant que la vraie magie se passe dans la vie. Je ne sais pas moi, je ne vois pas quel intérêt on aurait à voler : quand je vois les oiseaux, ils n'ont rien dans la tête, ils volent. Moi je préfère être un individu vivant qui lit des livres, qui traverse des siècles, que de pouvoir voler pour faire je ne sais pas quoi. Non je n'y vois aucun intérêt. Mais voler, sur les ailes de la poésie, voler sur les mots, voler dans l'imaginaire et être dans le métro, comme cela, absorbé à côté de quelqu'un qui n'a aucune idée de l'endroit où nous nous trouvons et avec qui nous nous entretenons, c'est extraordinaire. Et que nous prenions cela à la fois comme une chose banale et ordinaire, c'est encore plus magique. Nous sommes donc des êtres magiques puisque nous regardons des choses magiques se passer sous nos yeux sans nous en étonner

Emmanuel Khérad
C'est les yeux de l'enfant ça. Vous avez les yeux de l'enfance encore, finalement, quand on vous écoute.

Dany Laferrière
Je ne sais pas. J'ai un rêve, un vrai rêve d'ailleurs. Les vrais rêves sont toujours éloignés, très loin. Je voudrais - j'ai hâte tellement d'avoir l'âge de Jean d'Ormesson, je ne peux plus attendre. Simplement pour écrire un livre dont le titre serait : Une si longue enfance. Vous voyez comment la littérature peut nous aider à vivre : tout le monde veut aller dans l'autre sens, moi j'attends, je ne peux même pas attendre.


Emmanuel Khérad
Comme les gamins, vous entrez dans une librairie sans savoir ce que vous allez acheter. C'est important pour vous ça, d'arriver dans une librairie sans idée précise.

Dany Laferrière
Ah oui ! Je pense que c'est d'avoir beaucoup lu. Ecrire aussi fait ça, les gens me disent : ah oui ! Mais je ne peux pas, je me sens... Je dis : mais écrivez, beaucoup, vous allez voir. Peut-être que ça prend quinze livres avant de sortir de nos projets parce que nous avons eu toute notre vie pour avoir des projets d'écriture. C'est Aragon qui dit : tous les livres que j'écrivais du temps que je n'écrivais pas encore. Nous écrivons beaucoup de livres, comme je le disais au début, nous écrivons avant de savoir lire parce que ce n'est pas vrai que l'imaginaire ne vient que de l'écrit, que de la lecture, nous écrivons beaucoup. À ce moment-là, ça prend peut-être trente ou quarante ans, parce que nous portons en nous tellement de projets dont nous n'avons aucune idée. Pour pouvoir sortir de là et avoir un livre neuf - les gens qui écrivent vous le disent-, avant de trouver un thème neuf, c'est quelque chose qui est presque impensable, on a deux ou trois petites histoires, deux ou trois chemins, si l'on peut dire, que nous empruntons ad nauseam. Avant d'arriver, de trouver quelque chose de neuf, il faut écrire beaucoup.
Lire aussi, pour avoir ce plaisir. Parfois ça me prend, la fringale de l'alphabet, je n'ai même pas besoin de savoir ce que je lis, je veux juste des mots, juste des lettres. Ça m'est arrivé à New York. J'étais chez quelqu'un, vous savez le genre d'ami qui vous envoie chez un autre ami pour dormir, et je me suis levé avec l'impression d'étouffer. J'avais remarqué quelque chose, mes yeux avaient remarqué et mon entendement ne l'acceptait pas, je voulais tellement dormi, mais j'avais remarqué qu'il n'y avait pas de livres dans la maison. Je ne sais pas si vous vous êtes déjà retrouvé dans une maison sans livres. Alors je descendis l'escalier comme font les enfants, pour aller au réfrigérateur, parce que j'avais besoin de trouver des « œufs » dans un livre, du « lait » dans un livre, de la « sardine » dans un livre, j'avais un fringale d'alphabet, littéralement, et je ne trouvais pas de livre. J'étais là, la nuit, je ne pouvais même pas sortir demander comme on demande une cigarette : avez-vous quelques mots à me donner ? Voulez-vous qu'on parle de littérature ? Je ne pouvais même pas, j'étais à New York et je ne connaissais pas l'anglais, je ne savais pas. Mais c'est quelque chose de terrifiant. Avoir envie de livre et ne pas trouver de livres. Et je suis remonté naturellement. J’'ai compris que la littérature parfois, c'est comme une auberge espagnole, on y mange ce qu'on apporte, alors je me suis mis à écrire une histoire, l'histoire de quelqu'un qui se trouve dans une maison où il n'y a pas de livres.

Emmanuel Khérad
Comment naît le projet d'un livre Dany Laferrière ? Parce que vous avez beaucoup d'humour et de dérision par rapport à ce que vous écrivez, de recul aussi au regard d'autres grands écrivains qui sont encore parmi nous, et qui sont beaucoup plus sérieux dans leur approche. Vous, vous avez cette distance tout le temps, alors vous parlez de vous quand vous écrivez  Je suis un écrivain japonais, par exemple, ou en pyjama. Mais comment naît un projet, hormis quand vous êtes dans une maison sans livres ou dans un lieu improbable ?

Dany Laferrière
Le rêve ce serait, mais ce n'est pas possible, que ça naisse de rien. C'est pour cela que j'ai voulu écrire Je suis un écrivain japonais. Je voulais savoir s'il était possible, - tentative mille fois tentée déjà -, d'écrire un livre avec rien, un livre où il n'y a pas de livre, un livre fait à partir d'une rumeur. La rumeur serait que j'étais en train d'écrire un livre qui s'appelle Je suis un écrivain japonais. Malheureusement, je suis allé chez le poissonnier et là, comme toujours les gens, il demande : est-ce que vous écrivez un autre livre ? Vous pouvez écrire quarante livres, l'« autre livre », ça veut dire un livre qu'ils avaient aimé il y a cinquante ans, et qu'ils voudraient que vous en écriviez un autre pareil, car pour eux vous n'avez écrit qu'un seul livre. Alors j'ai dit : oui, j'ai écrit un livre. Il me dit : et le titre ? J'ai dit : Je suis un écrivain japonais. Il me dit : est-ce que c'est légal ça ? Est-ce que tu peux dire : je suis un écrivain japonais ? Est-ce qu'il ne faut pas voir avec le gouvernement ? J'ai dit : non, non, c'est précisément cela que je veux écrire dans le livre, que l'on peut dire ça. Pourquoi les gens ne le disent pas ? Je ne sais pas, les écrivains sont aussi pusillanimes. Pourquoi a-t-on peur d'écrire ça ? Bon, il est vrai que les mots sont très, très violents. Parce que vous écrivez : je suis un écrivain japonais. L'idée même que j'étais en train d'écrire le livre a provoqué un scandale. Il y avait  un vice-consul japonais qui était là, il a fait une petite notule dans une revue de poésie au Japon où il a écrit qu'il était à côté d'un Noir qui écrit un livre intitulé Je suis un écrivain japonais, et ça a provoqué un scandale au Japon, un scandale social aussi, parce qu'il y avait un type, un camionneur, qui a dit à son tour : « je suis une petite geisha ». Et les gens reprenaient le titre. Il y a  même un officier japonais qui a dit : je suis un lieutenant coréen. Scandale encore. Il a fallu qu'un philosophe français rentre en France, et il y a même un animateur de radio japonais qui a dit : je suis un animateur de radio japonais. Mais on lui a dit : non, ce n’est pas le sujet.
Tout ça parce que mon éditeur m'avait dit : sur cette histoire d'identité, est-ce que tu as quelque chose à dire ? J'ai dit : non, j'ai des choses à ne pas dire. Précisément pour ne pas y rentrer dans ce débat qui est une absurdité totale et parce qu'on peut faire ce qu'on veut. C'est Glissant qui le dit : le lieu est incontournable, que vous le vouliez ou non. Alors, supposons le « problème résolu » comme on disait à l'école, et j'ai trouvé que c'est la phrase la plus intéressante, celle qui nous fait gagner le plus grand nombre d'années. Chaque fois qu'on me pose un problème qui me semble sans intérêt, je réponds : supposons le « problème résolu ». Et je trouve que c'est très bien, comme je suis un peu lâche, je me pose toujours des questions auxquelles j'ai la réponse. Alors les gens disent : qui suis-je ? Non. Où suis-je ? Ah oui, je suis à la SGDL ! Je préfère poser la question quand j'ai la réponse. Ce livre a provoqué deux choses, d'abord la colère des Haïtiens : pourquoi il dit,  « je suis un écrivain japonais » ? Pour une fois qu'il y en a un qui commence à être un peu connu. Celle des Coréens : pourquoi je ne suis pas un écrivain coréen ? Parce que le Coréen c'est le nègre de l'Asie, donc vous êtes Noir, vous devriez être avec nous. Que voulez-vous, on a des aspirations : je voudrais être un blanc de l'Asie, un Japonais. Donc la question se pose. Les gens étaient très fâchés. Vous savez, il faut toujours leur rappeler : je ne suis pas votre compatriote intellectuel puisque vous n'avez pas lu mes livres, quiconque a lu mon livre fait partie de mon univers d'écrivain. On peut être du même pays, s'aimer, s'adorer, quand il vous arrive malheur je suis triste, mais en tant qu'écrivain on n'est pas du même monde car, tout simplement, vous ne m'avez pas lu. On ne peut pas se contenter de dire : je suis Haïtien, il est Haïtien, donc nous nous connaissons littérairement. Non. Vous pouvez être le cousin, le beau-frère de Proust, si vous n'avez pas lu la Recherche... Moi, je suis à Port-au-Prince et je le lis, donc je suis plus proche de Proust que vous. Vous pouvez savoir mille anecdotes sur lui, ce qu'il mange, ce qu'il boit, tout ce que vous voulez. Cela n'a aucun rapport. Moi, j'ai lu la Recherche, vous vous pouvez la relire - parce que les Français sont les seuls capables de relire un livre qu'ils n'ont pas lu - mais moi je l'ai lu vraiment.  Je veux dire cela aussi : si vous n'avez pas acheté mon livre – le mot acheté est très fort ici, à la SGDL, les droits d'auteur... - et que vous n'avez pas de conversation avec moi à ce propos, à part des questions du genre : nous sommes tous des Haïtiens, donc vous devez défendre mes couleurs et bien ce ne sont que des questions extra textuelles, si l'on peut dire.
Quand « Je suis un écrivain japonais est sorti », le consul qui est l'un des personnages imaginaire du livre, qui voulait absolument que j'écrive un livre, m'appelait ou il faisait appeler des gens de Tôkyô pour me faire entendre l'ambiance d'une discothèque - parce que j'avais dit à une émission de télévision que j'aimais Bashô et qu'il en a marre, dès qu'on parle du Japon, d'entendre citer Bashô -, pour me faire sentir qu'il y a une contemporanéité au Japon aussi, qu'il y a des discothèques, qu'il faut faire entrer des gens nouveaux, vivants, et non uniquement les poètes de haïkus. Quand le livre est sorti, le consul m'a invité et il a mis sur sa table - c'est extraordinaire, ça s'appelle le repas de l'écrivain - le nom des personnages autour de la table et ils étaient joués par le consul et le vice-consul, qui avaient appris des dialogues tirés du livre. Même celui qui servait a refait le livre, mais avec délicatesse.  Ça m'a pris un temps pour comprendre que j'étais au cœur même de mon livre mais cette fois-ci interprété par un des personnages du livre qui m'avait invité dans mon propre univers. Je suis plus proche de lui que de quiconque ne m’ayant pas lu. Alors que je m'étais moqué des Japonais, j'avais dit qu'ils passaient tellement de temps à prendre des photos devant la tour Eiffel, qu'on a l'impression que c'est la tour Eiffel qui se fait photographier derrière des Japonais, et donc ils auraient pu se fâcher, et bien non, ils ont pris ça très bien.

Emmanuel Khérad
Et en tant qu'écrivain, japonais donc, vous ne vous êtes jamais posé la question de la langue, ça a toujours été le français ? Je sais que ça vous énerve beaucoup, comme Tahar Ben Jelloun ou Abdellatif Laâbi quand on leur demande pourquoi ils écrivent en français. Ça énerve beaucoup d'écrivains francophones.

Dany Laferrière
Mais ça énerve aussi beaucoup Sollers, quand on lui demande ça.

Emmanuel Khérad
Oui, aussi ! Mais c'est un autre contexte...

Dany Laferrière
Non, ce qui m'énerve dans la question, c'est l'insistance, ce n'est pas la question. Quand j'ai écrit vingt-cinq livres, je suis en droit de dire que le « problème est résolu ». On ne peut pas y échapper. Si vous ne voulez pas y répondre, vous êtes en train de mépriser votre langue originelle où de cracher dans la soupe, enfin vous êtes dans une situation qui est hors de la littérature. Alors que moi j'écris en français dans toutes les langues.
Quand j'ai écrit mon premier livre, Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, j’ai écrit une note à mon traducteur américain, pour dire que c'était déjà écrit en anglais. Les mots sont en français, alors il pensait que c'était une blague. Mais quand il s'est mis à le traduire, il m'a dit : c'est absolument vrai. Parce que c'est simple, c'est la réalité, nous lisons Hemingway en français quand il est traduit et que l'on ne parle pas anglais – et nous lisons du français quand nous lisons Hemingway en français -, mais nous savons pertinemment que ce n'est pas Mauriac, nous savons pertinemment que c'est un écrivain américain que nous lisons. Quand nous lisons Miller ou Bukowski, en français, nous savons très bien que c'est un américain que nous lisons, donc ce n'est pas uniquement la langue, il y a aussi le langage, la culture, le territoire, l'espace, le temps, l'époque. Il y a beaucoup d'autres choses. Pourquoi mettre uniquement ça sur la langue ? On a l'impression que c'est elle qui vous fait. Mais non. J'ai quand même mis quelques angoisses, quelques nuits blanches, dans cette affaire. Je n'aime pas les choses qui aspirent tout le monde dans un souffle, comme ça, en éliminant le travail individuel et tout ce qu'on a ramassé.
Vous savez pour écrire il faut être à l'écoute, surtout quand on n'écrit pas, il faut regarder, il faut s'imbiber de tout cela, et faire siennes toutes ces émotions, ces sensations, au point même de l'oublier et de croire qu'il s'agit d'inspiration. Il faut devenir beaucoup de gens et pour que ça rentre dans notre chair, que ça ne soit pas joué, ça nous prend quelque chose. C'est pour cela que c'est si difficile à faire sortir, parce qu'on l'a tellement intégré dans notre chair que l'on n'arrive pas à s'en distancier. Mais s'il n'y avait pas cette façon d'aspirer à l'intérieur de soi toutes ses vies, tous ces regards, toutes ces sensations, tout ce qui nous entoure et être peintre aussi - tout à l'heure quelqu'un a dit une langue d'ailleurs mais pourquoi ne dit-on pas des couleurs d'ailleurs en parlant de peintres haïtiens, on n'a quand même pas fait les couleurs, on les a achetées au magasin -, donc pourquoi ne dit-on pas des sons d'ailleurs, c'est aussi des langages, c'est quelque chose que l'on a fait sien. Cette opération et cette délicatesse qu'on a pour faire sortir toutes ces choses-là, je ne voudrais pas qu'elles soient données à un seul et unique concept. La langue n'est pas un concept mais quand on en parle ça le devient souvent.

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