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Doyen des poètes, des écrivains, de l’Académie Mallarmé et des Hommes sans Épaules, Georges Emmanuel Clancier est décédé mercredi 4 juillet 2018, à 6h, à l’âge de cent quatre ans.

Poète, romancier, critique ; Georges-Emmanuel Clancier est, on le sait, l’auteur d’une œuvre considérable. En fiction, la trilogie du Pain noir, certes, mais pas seulement, car c’est bien la poésie qui d’un bout à l’autre innerve, habite sa vie comme son œuvre, qui est l’une des plus importantes de sa génération, laquelle ne fut pas avare de talents. Il en fut très tôt l’un de fleurons.

Georges-Emmanuel Clancier est le poète d’un siècle, au sein duquel, la guerre fut un fait marquant (il l’est hélas toujours), un éminent Passager du temps, pour paraphraser l’un de ses propres titres, qui nous disait : « J’écris en sachant que la mort peut frapper à n’importe quel moment. Je m’y prépare sans crainte. D’autant que je ne crois pas en Dieu. Si d’ailleurs il existait, ce serait le diable. » Il ajoutait : « J’ai déjà préparé ma dernière demeure. Ce sera au cimetière Montparnasse, dans une tombe sur laquelle sera gravée, en guise d’épitaphe, un distique tiré d’un de mes poèmes : Nous qui sommes trace éphémère - Dans la merveille et dans l’effroi. Il paraît que l’allée est très bien fréquentée et que je ne serai pas loin de Beckett. »

Mercredi 30 avril 2014, l’Académie Mallarmé et la Société des Gens de Lettres co-organisèrent un Hommage au poète Georges-Emmanuel Clancier, à l’occasion de son centenaire, à l’Hôtel de Massa. Nous pûmes ainsi écouter, dans une salle archi-comble. Éluard parlait d’Une leçon de morale. GEC fut, pour sa part, ce jour-là, époustouflant, donnant, sans le vouloir, une leçon d’humilité et de profondeur : c’est-à-dire de poésie. Non, le Vivre en poésie ne saurait être assimilé à une pose, à un jeu linguistique dans lequel l’être profond n’est pas engagé. Ce fondamental fut rappelé, il me semble, avec force, par GEC.

Un mois avant son cent-deuxième anniversaire, Georges-Emmanuel Clancier avait fait paraître chez Albin Michel, Le temps d’apprendre à vivre, Mémoires 1935-1947 ; livre au sein duquel GEC repassa une nouvelle fois au crible sa vie de jeune homme. Du No pasarán ! de la guerre d’Espagne aux prémices de la guerre froide, la guerre perpétuelle est bien la toile de fond du récit, au sein duquel le poète nous entraîne en sa compagnie, en celle de ses amis et d’Anne (décédée en 2014 à l’âge de cent un ans), son épouse, au gré de leurs rencontres, de leurs espoirs, de leur intense force de vie. Robert Margerit, Jean Blanzat, le peintre Lucien Coutaud, Joë Bousquet, Louis Aragon, Raymond Queneau, Michel Leiris, Claude Roy, Pierre Seghers, Pierre Emmanuel, Max-Pol Fouchet, et tant d’autres encore, membres et acteurs d’une génération dont GEC écrit qu’elle lui apparaissait soumise à deux forces contraires. Celle de « l’enthousiasme d’une jeunesse qui attestait que la poésie, comme le voulait Rimbaud, vînt changer la vie » ; celle de la « chute de l’Europe dans la criminalité mortelle, représentée par les nations totalitaires. »

GEC fut est et demeurera avant tout un Poète de la poésie vécue, comme il l’écrivit (in l’éditorial Ouvrir l’espérance du temps), à l’âge de cent ans, dans Les Hommes sans Épaules n°38 (2014) : « Je suis persuadé que la poésie est la tentative et la possibilité d’approche musicale au plus près de la totalité de l’être humain. Il existe tellement de voix et de voies, de possibilités d’émerveillement ressenti et actif que la poésie, par la voix/voie du langage, du chant et du souffle, constitue la meilleure route vers cet épanouissement du maximum de nos possibilités. Il s’agit d’une tâche politique, éthique et esthétique, d’une globalité existentielle. Il est un grand danger dans l’exercice de la poésie, c’est la complaisance à soi-même. Le poète peut se griser, se leurrer. La poésie peut l’enchanter trop facilement et d’une manière illusoire. Il est pris entre deux pôles : trop de lucidité l’assèche ; la complaisance l’invite à se leurrer. Le mot parfois n’est qu’un mot et il ne faut pas extrapoler. La poésie peut facilement tomber dans le simulacre, même sans que le poète le sache. Le poète, comme l’homme, doit se méfier de lui-même. »

Georges-Emmanuel Clancier est né à Limoges le 3 mai 1914. À sept ans, l’enfant - qui se partage entre l’univers petit-bourgeois de ses parents et le monde ouvrier de ses aïeuls, très tôt sensibilisé à l’injustice sociale qui frappe les gens du peuple -, entreprend d’apprendre à lire à sa grand-mère et y parvient. La maladie l’oblige, en 1931, à interrompre ses études en classe de philosophie au lycée de Limoges. En terminale, la tuberculose le confine dans une longue quarantaine. Pendant quatre ans, GEC occupe son temps à dévorer des livres (« Je n’étais pas un lecteur précoce mais je fus un adolescent boulimique. Plus tard, après ma journée de travail, j’attrapais un texte au hasard, c’était comme une bouffée d’oxygène »), et à écrire : Ma vie qui serait de semer des verbes - De glaner des images, d’égrener des mots - De labourer les sombres terres du rêve.

Dès 1933, collabore à des revues, dont Les Cahiers du Sud. Il reprend des études à la Faculté des Lettres de Poitiers, puis à celle de Toulouse. Il rencontre en 1935 et épouse en 1939 Anne Marie Yvonne Gravelat, étudiante en médecine. Il vient en 1939 à Paris, où sa femme prépare l’internat des hôpitaux psychiatriques. Elle deviendra la psychanalyste Anne Clancier et lui donnera deux enfants : Sylvestre et Juliette. En 1940, GEC entre au comité de rédaction de la revue Fontaine, dirigée à Alger par Max-Pol Fouchet. Il rencontre, ceux qui seront les amis d’une vie, notamment Raymond Queneau, Michel Leiris, Claude Roy, Pierre Seghers, Loys Masson, Pierre Emmanuel et Max-Pol Fouchet. Ajoutons André Frénaud et Jean Tardieu.

De 1942 à 1944 il recueille et transmet clandestinement à Alger les textes des écrivains de la Résistance. À la Libération, journaliste au Populaire du Centre, il dirige les programmes de Radio-Limoges. Avec Robert Margerit et René Rougerie, il fonde la revue Centres, puis dirige, chez Rougerie, une collection de poèmes manuscrits, Poésie et critique. Il est appelé en 1955 à Paris pour être secrétaire général des comités de programmation de la RTF, puis de l’ORTF, jusqu’en 1975 : « L’état poétique ressemble à l’état amoureux ; on a l’impression d’un monde plus beau, rénové. Il en est de même pour la lecture des poèmes. Quand je travaillais beaucoup à l’O.R.T.F. et que je revenais le soir accablé de fatigue, je prenais un livre au hasard dans la bibliothèque et je lisais ne serait-ce qu’un seul vers, qui m’était un ressourcement. Je trouvais là la vraie vie. On devrait même enseigner cela comme une hygiène d’existence. »

En 1956 paraît le premier tome de sa célèbre suite romanesque, Le Pain noir ; soit une saga de quatre livres qui retrace l’histoire d’une famille très pauvre dans une ferme limousine entre la fin du XIXème siècle et le début de la Grande guerre. L’histoire s’inspire largement de celle de sa famille maternelle, autour du personnage de sa grand-mère, paysanne illettrée : « J’étais heureux de pouvoir lui rendre, dans le miroir des mots, le reflet d'une enfance que ses récits, jadis, quand j'avais cinq ans, dix ans, avaient indissolublement enlacée à la mienne. » Le Pain noir ; cet ensemble de plus de deux mille pages développe la relation de l’écrivain avec la mémoire, l’autobiographie et l’imaginaire. « Le Pain noir me ramène très loin en arrière, rapporte GEC, et les souvenirs ne sont pas les miens mais ceux de mes ancêtres. » Une deuxième trilogie, Un enfant dans le siècle, composée de trois récits (L’Enfant double, L’Écolier des rêves, Un jeune homme au secret) suivis d’un superbe roman L'Éternité plus un jour, prolongent sa traversée du XXe siècle.

Georges-Emmanuel Clancier est poète et il est romancier ; dans chacun de ces deux visages, toujours au plein sens du terme, comme l’a écrit Paul Farellier (in Les Hommes sans Épaules n°27, 2009) : « Le poème semble naître chez lui comme une récapitulation totale de notre terre et de notre humanité, pour combler ce vide que le temps creuse entre l’homme et le monde, et pour conquérir une autre présence. Toutes les ressources de la parole sont mobilisées pour épouser le monde, en dénoncer souvent l’inacceptable, en déchiffrer les brûlantes énigmes. Cette œuvre, une des plus considérables de ce temps, aura marqué chacun d’entre nous. Elle fait définitivement partie de notre patrimoine poétique. » Georges-Emmanuel analyse dans La Poésie et ses environs ce qui distingue et rassemble ces deux formes de création : il y voit « les deux faces d’une même tentative ou tentation de l’homme de vaincre le temps, la mort, de susciter un objet qui les intègre et les dépasse ». Mais l’une et l’autre s’enracinent dans ce temps de façons toutes différentes. « Le roman, écrit-il, sauve la vie non pas en l'arrachant au temps mais, au contraire, en rendant sensible le mouvement du temps à travers une vie. » Complémentairement, « le poème est négation du temps, exaltation de l’instant rendu immobile et illimité, telle une image microscopique de l’éternité... qui ne cesse de jaillir hors du temps ou, plus exactement, au-dessus du temps, comme l’île est au-dessus de la mer ».

Si l’œuvre romanesque de Clancier est en effet placée sous le signe de la reconquête patiente du temps passé, c’est au contraire sous celui de l’instant que ses poèmes tentent de reconnaître d’autres pouvoirs du langage. Lors de la publication de Terres de mémoire, il confie son espoir « d’engager la poésie sur les routes en croix ou mieux : en étoile, du langage », c'est-à-dire, acceptant le risque de s’égarer en refusant ainsi une seule orientation, « de traquer et d’édifier le poème à tous les niveaux du langage ». Au poète et au conteur, il convient d’ajouter le critique avisé de La poésie et ses environs, du Panorama, Panorama critique de la poésie française de Rimbaud au surréalisme, et Panorama critique de la poésie française de Chénier à Baudelaire, Seghers, 1953 et 1963).

Il faut aussi ajouter, ce qui est peut-être le plus important : cette adéquation totale de GEC avec son œuvre ; du poète qui ne fait qu’un avec son poème. Ce poète, le poème est son regard et ses mots l’habillent. Ce poète n’a jamais été un doreur de pilule, ni un rêveur en chambre, mais toujours un catalyseur, un semeur d’identité. Évidences (Mercure de France, 1960), que GEC m’adressa en 1994, me procura davantage qu’un plaisir de lecture, mais l’exigence et le Feu (« Le poème est fait de mots accolés les uns aux autres. Qu’importe le mot s’il n’est qu’un mot, s’il n’est chargé de la source et de l’origine ? »), c’est-à-dire la force et j’y reviens.

Un volume de poèmes inédits de GEC, récemment retrouvés, doit paraître prochainement chez Gallimard.

Christophe DAUPHIN

05/07/2018

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