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Régine Detambel www.detambel.com
Grand Prix Magdeleine Cluzel de la SGDL pour l’ensemble de l’oeuvre à l’occasion de la parution de
Son corps extrême, Actes Sud

Après un accident dont on ne saura pas vraiment s’il ne s’agissait pas d’un suicide, Alice, la cinquantaine, se retrouve à l’hôpital. Deux ans durant, du coma à la rééducation, elle va vivre à l’écoute de son corps, comme une chenille dans son cocon attentive à la moindre métamorphose. Mais ce corps a un passé, convoqué au fil du récit, et dont la mémoire vient perturber la lente reconstruction de la personnalité au sein du corps meurtri. Très charnel, très imagé, le récit traque la douleur et l’angoisse au plus près de la sensation. La narration fonctionne surtout par scènes déterminantes, presque symboliques, qui sont autant de prises de conscience.
Derrière la douleur, il y a le néant, qui ne se confond pas tout à fait avec la mort. Le vide profond d’Alice, qui tient à un souvenir de petite enfance, à la réalité de l’accidentée devant lâcher ses béquilles pour réapprendre à marcher, à la sensation de se défaire d’elle-même pour devenir une autre. Car c’est dans ce vide que le corps se réveille. Le récit est celui d’une résurgence au creux de la douleur et de l’abandon. Un subtil mélange d’humour, de gravité, de poésie, de lucidité glaçante et d’images exubérantes, lui donne un ton très personnel, entre le détachement et l’implication extrêmes.


Jean Claude Bologne



Gilles Rozier
Grand Prix Thyde Monnier
D’un pays sans amour, Grasset

Le roman de Gilles Rozier se déploie autour de trois poètes, qui se croisent en leur jeunesse bouillonnante à Varsovie en 1922, mais que la pression épouvantable de l’Histoire va séparer, les dispersant l’un en Palestine, l’autre en Union Soviétique, le troisième au Canada. Semblable en cela au livre de Daniel Mendelsohn, Les disparus, le récit est une quête. Un jeune homme d’aujourd’hui, tombé sous la fascination de quelques vers lus par hasard, se retrouve à faire le siège d’un palais romain où une vieille dame veille jalousement sur ses immenses archives. Il lui arrache peu à peu ses secrets. Et c’est ainsi que nous pénétrons dans ce qui est le coeur de ce livre, et qui dépasse de loin ce qu’avait en tête, au début de sa quête, le jeune narrateur. Parti sur les traces d’un poème, il se retrouve emporté dans une circulation éperdue, plongé dans un océan de destins tumultueux, de luttes ardentes, de passions et de ravages - et toujours, jusque dans le désastre fi nal, la poésie comme un fanal. C’est un monde englouti que fait revivre Gilles Rozier, un monde autrefois incroyablement vivant, qui couvrait presque toute la vieille Europe et qu’unissait une langue, le yiddish.

Pierrette Fleutiaux



Elisa Brune www.elisabrune.com
Prix Thyde Monnier
La Mort dans l’âme, Tango avec Cioran, Odile Jacob

Une nuit, dans son lit, elle décide enfi n de lui écrire. Emil Cioran meurt la nuit suivante.
Cet homme qui de son vivant regrettait « d’avoir été » reste son miroir, son double, son
père ; une lumière possible dans le mur du néant ?
*
Depuis l’âge de quatorze ans, elle pratique l’effroi, qui est l’expérience de l’intensité du
néant. Elle vit dans l’attente d’une mort qui est déjà là et rend le monde impossible. Elle ne
veut plus tenir secrète cette noirceur dans laquelle elle macère. Elle espère un allègement.
*
Elle fait donc un voyage dans Cioran. Elle danse avec lui un tango, un pas de deux au
rythme de la mort ressassée. Elle écrit un essai sur Cioran ; en fragments comme il se
doit. C’est un exorcisme, une tentative pour le rendre inoffensif. En vain. Après c’est pire.
Heureusement ?
*
Le livre d’Elisa Brune est un piège logique : comme son danseur de tango, elle ne cesse
de laisser entendre que tout écrit est d’avance ravagé, inutile de lire… Le prix Thyde
Monnier décerné à Elisa Brune est donc aussi un piège logique… « J’ai toujours baigné
dans l’aporie », dit-elle.


Mathias Lair Liaudet

 


Philippe Caubet
Prix Thyde Monnier
Dans un autre temps, Pierre-Guillaume de Roux

Il y a des romans qui se donnent au premier abord comme une fille facile au premier venu, et d’autres qui se méritent. Dans un autre temps de Philippe Caubet, appartient à la seconde sorte. Comme L’Invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares, comme Le Seuil du jardin d’André Hardellet : roman «non évident», mais trop de romans sont aujourd’hui parfaitement évidents et désastreusement vides de sens… Le héros de Dans un autre temps tâtonne, et nous tâtonnons avec lui au long du livre et des rendez-vous d’un autre, auxquels il se rend obstinément. Le sens, ici, ne se délivre au lecteur qu’au prix d’un effort soutenu, au bout du compte récompensé par l’éblouissement final.


Georges-Olivier Châteaureynaud


Virginie Deloffre
Prix Thyde Monnier
Léna, Albin Michel

C’est le roman des grands espaces incommensurables. Ceux de la Sibérie où une orpheline de huit ans retrouve le goût de vivre en accompagnant un vieux géologue dans des expéditions polaires à ski. Ceux du cosmos, pour un jeune pilote en passe de devenir héros de l’Union soviétique. Ceux du désenchantement d’une vieille femme qui assiste sans y croire à l’effondrement de la cause communiste. Ceux de l’amour vertigineux qui lie ces quatre êtres. Parce qu’elle connaît intimement l’âme russe et a elle-même beaucoup pratiqué le Nord, Virginie Deloffre a su trouver les mots vrais pour composer cette histoire simple, subtile, unique.


Dominique Le Brun



Kaoutar Harchi
Prix Thyde Monnier
L’Ampleur du saccage, Actes Sud

Ils sont quatre : Si Larbi, le chauffeur routier ; le jeune Arezki qui, rêvant d’être séquestré par des bras amoureux, se mue, une  nuit en meurtrier ; Riddah, le directeur de prison qui gaspille son destin en un labeur ingrat, et Ryad, le fils d’une « folle », qui s’est faite incinérer, et d’un père Kabyle, qui s’est jeté au fond d’un puits. Ils ont fui autrefois l’Algérie pour Paris où ils mènent une vie d’exil et de désillusion. Pour élucider la préhistoire de leurs vies inexorables, tous quatre vont se retrouver à Alger, berceau de leur origine où, murée dans le silence, les attend la figure maternelle algérienne originelle… Kaoutar Harchi nous offre un premier roman impressionnant sur lequel pèsent le carcan de la tradition et la violence des non-dits ancestraux. L’ampleur du saccage est un récit implacable, déchirant, convulsif et vibrant, dont les liens mystérieux se dénouent au prix d’une authentique et durable émotion.


Alain Absire



Dominique Paravel
Prix Thyde Monnier
Nouvelles vénitiennes, Serge Safran éditeur

Pour son premier recueil de nouvelles, Dominique Paravel choisit un cadre unique, Venise, parcourue à pas heureux durant sept époques différentes, avec un sens aigu des subtilités que le passage du temps impose aux villes comme elle. Les personnages qui y courent, l’habitent et la retrouvent enfin, ne la voient jamais du même oeil et l’auteur a su glisser dans ces modifi cations subtiles sept histoires intrigantes. Il faut découvrir Veronica, accusée de sorcellerie, Elena qui au XVIIe siècle révèle une intelligence folle alors qu’elle n’est qu’une femme, ou bien encore Paulina dont la voix magnifi que n’efface pas la laideur. Ce recueil savoureux recèle une obsession partagée avec chacune de ces femmes qui installent là leurs attentes et leurs dons. Nouvelles vénitiennes est un délice sept fois dégusté.


Christiane Baroche



Alice Seelow
Prix Thyde Monnier
Le Marchand de biens, Pascal Galodé éditeurs

N’allez surtout pas croire qu’il s’agit ici, avec ce livre, d’une simple histoire immobilière ! Ce serait passer à côté de l’essentiel… Ce premier roman d’Alice Seelow est à lire comme une métaphore du désir, devenu obsession, et d’une obsession où l’objet de la convoitise ne fait plus qu’un avec celui qui le poursuit. Peu importe l’objet. Ici c’est un appartement. Max le veut. « L’appartement l’appelait, le tirait par un fi l invisible… » Ce fil, Max va le suivre, s’y accrocher, se tendre avec lui à l’extrême, sans savoir qu’au bout c’est « sa dernière demeure qu’il trouvera ». De sa quête furieuse, de ce « bien » qui lui fera bien mal, Max va parvenir jusqu’à ce moment inouï de l’identifi- cation avec son désir. Jouissif, ce texte faussement quotidien qui fl eure la métaphysique nous rappelle que, derrière l’homme civilisé que nous aspirons à être, la force irrépressible de la pulsion est la plus forte et, au sens propre comme au fi guré, nous pétrifie.


Noëlle Châtelet



Sylvie Tanette
Prix Thyde Monnier
Amalia Albanesi, Mercure de France

Que fait-on de l’histoire de ses grands et arrière-grandsparents? Elle semble parfois n’avoir plus rien à voir avec la nôtre. Dans ce premier roman au rythme soutenu, aux mots simples qui nous parlent comme le ferait un proche, Sylvie Tanette part à la recherche de cet héritage : le point de départ est un arbre généalogique que doit réaliser pour l’école le fils de la narratrice. Alors se succèdent quatre générations de femmes toutes déterminées, depuis Amalia qui vit dans les Pouilles, jeune fi lle de quinze ans à l’imagination débordante, qui croit reconnaître l’homme idéal en celui qui, le premier, passe sur le port... L’air de rien, ce roman familial, mais d’une famille soumise aux aléas de l’Histoire, relate ces petites vies quotidiennes aux destins même pas extraordinaires, toutes centrées autour de la Méditerrannée, toutes reliées par un fil conducteur et sensible, les grains de la poussière rouge de Tornavalo, qui s’infi ltrent partout, terre des origines que l’on n’oublie jamais. Ou, par les hasards d’une demande d’arbre généalogique, que l’on réapprend à connaître.


Françoise Henry



Ingrid Thobois
Prix Thyde Monnier
Sollicciano, Zulma

Tout beau livre est étrange, un peu fantastique, même sans fantôme ni revenant. D’ailleurs ce roman, fait de gestes presque quotidiens, de paroles apparemment anodines, est plein de fantômes et de revenants. On appelle cela l’inconscient. Surtout quand vous avez épousé votre psychanalyste, que vous vous nommez bizarrement Norma-Jean, et qu’il y a plein d’abîmes, de trous, de non-dits, de cadavres dans vos placards, du moins dans votre tête. Et quand il faut le talent d’Ingrid Thobois pour remettre à sa place chaque pièce du puzzle, et enfi n dévoiler peut-être les monstres.


François Coupry